GASTON LEROUX
Vaudeville: Le Lys, pièce en trois actes.
Le très grand succès qu'a remporté le Z(/5 de MM. Pierre Wolfl" et Gaston Leroux est symptomatique; il caractérise l'évolution qui se poursuit dans l'état d'âme d'une partie du public. Je me hâte d'ajouter que les qualités théâtrales de cette pièce émouvante, forternentconstruile, expliquent et justifient l'accueil chaleureux des spectateurs. Mais enfin ils ne l'eussent pas acclamée avec tant d'enthousiasme, si elle n'avait flatté leur passion, soutenu une thèse qui leur est chère. Visiblement, l'idée émise par les auteurs éveillait leur sympathie; en faisant fête au talent de ces avocats habiles, ce n'est pas seulement la forme de leur plaidoyer qu'ils applaudissaient, c'en était le fond, lasubstance. Ils avaient l'air de prendre parti pour quelque chose contre une autre chose... Tâchons de débrouiller tout cela...
Le peintre Arnaud vit solitaire dans une ancienne
abbaye bretonne qu'il a transformée en propriété de plaisance... Il n'entretient de relations qu'avec ses plus proches voisins, la famille Magny et la famille Darcey. De folles et coupables dissipations ont détruit le patrimoine du comte de Magny; il subsiste péniblement du maigre produitde ses terres, avec son fils Gérard et ses deux filles Odette et Christiane. Gérard espère redorer son blason en épousant les écus de Mlle Darcey, une sotte, laide et gauche petite oie blanche, qui ne lui aspire que de l'aversion. Odette a trente-cinq ans; n'ayant pu trouver un mari faute de dot, elle languit dans le célibat. Christiane, de dix ans moins âgée, est menacée du môme sort. Pourtant une vive inclination l'entraîne vers le peintre Arnaud ; cette tendresse est partagée ... Si Arnaud n'y répond pas, contre son désir, c'est qu'il n'est pas libre, étant l'époux d'une femme qui n'a jamais voulu consentir à ce que leurs liens fussent desserrés pour un divorce. Christiane ignore cette situation: Arnaud la lui confie, et comme il est honnête homme, il renonce à la douceur de la voir, sachant combienla réputation d'une jeune fille est fragile, et facilement égratignée par la médisance. Les illusions, les espérances de Christiane s'écroulent ; elle reçoit avec une profonde douleur l'aveu du peintre. Et nous comprenons que leurs deux cœurs épris ne se résoudront pas sans résistance au renoncement...
Le second acte nous transporte dans lagentilhommièrc du comte de Magny. . . MM. Wolff et Leroux se sont plu à marquer de traits odieux sa physionomie, ainsi^que celle de son lils Gérard. Le père est un vieux libertin, sec et sans âme, le fils un « arriviste» hypocrite, brutal; afin de mieux souligner son ignominie morale, les auteurs ont fait de Simone Darcey, l'héritière dont il convoite la dot, une stupide créature, incapable d'exciter l'amour... Ces personnages ont du relief, mais, convenons-en, un relief un peu gros; ils vivent d'une vie assez artificielle et sont placés là, tout exprès, pour servir d'argument à une démonstration préméditée. Autour d'eux, silencieuse et
pâle, glisse à pas discrets l'aînée, Odette, la servante du foyer, qui garde au fond de ses prunelles décolorées, de ses yeux de nonne, la nostalgie de sa jeunesse morte, le deuil d'un bonheur quelle n'a point connu. Et voilà qu'une catastrophe s'abat sur cette maussade et noble maison... La date du mariage de Gérard est arrêtée, le contrat signé, les bans publiés. Le père de Simone, M. Darcey, roniptsoudainement cesaccords ; sonembarras ses réticences polies cachent un mystère qu'il se refuse obstinément à élucider. Gérard finit par lui arracher le mot de l'énigme. Si M. Darcey bat en retraite, c'est que des bruits fâcheux courent dans le pays sur la vertu de Christiane ; on accuse, à mots couverts, la jeune fille de témoigner une amitié excessive au peintre Arnaud ; on l'a surprise échangeant avec lui des baisers sous les arbres du parc... M. de Magny l'interroge par acquit de conscience ; il ne peut croire qu'une enfant née de lui, élevée selon les principes d'une éducation sévère et dans le respect de l'Église, se soit ainsi égarée. Mais les questions précises qu'il lui pose l'embarrassent; elle rougit, balbutie, et tout à coup s'armant d'audace et répugnant au mensonge, elle « lâche le paquet», comme la « sacrifiée » de M. Gaston Dévore :
— Eh bien oui, j'ai un amant !
Et ce n'est pas un pardon qu'elle sollicite, un remords qu'elle exprime, c'est un droit qu'elle proclame. Elle prend l'oflénsive. Elle flagelle la cupidité de son frère, i'àpreté de son père, elle s'insurge contre le préjugé barbare et suranné qui veut qu'une famille soit déshonorée parce qu'une fille, en âgé d'aimer, a écouté la voix de la nature. Elle avait à choisir entre le célibat et le don d'elle-même. Son choix est fait; elle s'en glorifie.
— Je n'avais que mon amour; il m'a suffi; je me suis donnée pour rien...
Cette impétueuse profession de foi a soulevé les transports de l'auditoire ; maisce fut du délire, quanddeslèvres d'Odette, livide et convulsée, jaillit ce cri :
— Elle a raison...
(Ce que je ne puis rendre, c"est l'énergie de Mme Suzanne Desprès, son accent, sa conviction, le frémissement de son être intérieur, l'amertume, la pitié qui débordentd'elle,rimmensedésirqu"ala vieille fille d'épargner à sa cadette les tortures dont elle fut abreuvée, j
- Regardez-moi, poursuit-elle; je ne suis plus jeune. • C'est mon désespoir qui parle.
Et se tournant vers son père stupéfait :
— Votre honneur nous tue. Û n'a réussi quà faire de moi une femme pure et désespérée... Va, Christiane, va vers la vie, vers l'amour... J'ai payé ta rançon !
L'effet de cette scène a été prodigieux. Au seul point de vue de l'art, elle est belle, emportée dans un mouvement irrésistible, à peu près exempte de rhétorique; chaque mot frappe fort et juste ; les interlocuteurs disent exactement ce qu'ils ont à dire; leur langage est direct, leur altitude logique. C'est de l'excellent théâtre.
Christiane a obéi aux conseils de l'ainée, qui correspondaient à son intime désir. Elle est partie au bras de l'amant qu'elle considère comme "son époux non pas devant Dieu. — le nom de Dieu a disparu du vocabulaire de la comédie moderne, — mais devant les liommes. Le couple voyage sur les rives de la mer bleue; à Sorrente il s'enivre de parfums, de musiques; il s'abandonne aux molles délices d'aimer; il goûte une félicité supraterresLre, d'autant plus ardente qu'elle est le prix dune rude et dillicile victoire. Soudain apparaît la mélancolique Odette; aiguillonnée par le regret et l'inquiétude, elle est accourue, avec son parrain (un brave homme qui tient dans la pièce l'emploi agréable et conventionnel de confident) à la recherche des fugitifs. Elle voudrait — quoiqu'il soit bien tard — obtenir que sa sœur réintégrât le logis paternel. De toutes parts d'amoureux effluves l'en-
voloppent. La nuit est limpide; le bruit des chansons lointaines s'unit aux plaintes des vagues; une douceur, une langueur infinies tombent des étoiles... Elle s'arrête, oppressée... Des ombres enlacées lafrôlent; elle surprend le murmure des tendresses chuchotées, la caresse furtive des baisers... Les voluptés éparses dans l'air la grisent, raffolent... Uneamante inconnue repousse l'amant trop hardi qui la presse.
— Finis donc. Cette femme nous regarde.
— Bah ! réplique-t-il. Elle sait ce que c'est...
Odette pâlit... Et voici qu'Arnaud et Christiane reviennentàpas lents, les yeuxdanslesyeux,lesmainspressées, tout à leur bonheur... Elle se cache derrière un arbre... Elle écoute. « Je t'adore », dit Christiane à Arnaud. Il répond : « Je t'adore »... Dans un instant, ils vont quitter Sorrente. Un bateau les emportera vers d'autres villes oîj ils continueront de vivre leur rêve... Ce rêve d'amour, Odette n'ose l'interrompre ; elle demeure invisible, inerte, accablée... Christiane a tiré de son petit sac une photographie qu'elle embrasse pieusement :
— Pauvre Odette, chère Odette, murmure-t-elle.
Ils s'éloignent... Ils sont partis... Et la grande sœur agenouillée, pleure, pleure désespérément...
L'humaine et tragique simplicité de ce dénouement impressionne la sensibilité de la foule. On ne peut se tenir d'en être touché. Pourtant que d'objections il suscite ! Les furieux applaudissements quil'ont salué en disent long sur la mentalité actuelle du public... Je ne sais quel accueil lui réserveront les spectateurs des représentations suivantes; ceux de la répétition générale s'y sont ralliés. Ils approuvent : le dessein des auteurs, le but avoué de leur croisade, leurs théories destructrices. Cette comédie sentimentale est un bélier lancé à toute volée contre les murailles de l'ancienne morale traditionnelle... Depuis quelques années ses ennemisse ruent sur elle avec rage; ils l'attaquent de front, la criblent de
?.70 LE TDÉATRE
projectiles, la déchirent, la crèvent, creusent sous ses fondements des mines meurtrières. Le théâtre est leur arme la plus redoutable. Il trouble, il persuade, il émeut, il propose des exemples habilement choisis; il expose des faits artificieusement combinés; il imagine des cas, il crée des personnages exceptionnels ; il forge des sophisme qu'il baptise vérités... Lorsqu'on se sert de cartes truquées, il est aisé de gagner la partie ! Considérez avec quelle astuce MM. Pierre Wolff et Gaston Leroux biseautent leurs cartes, composent leur tableau ! D'une part, ils nous présentent des individus méprisables et tarés qui symbolisent le « préjugé social » : le comte de Magny est un débauché sans entrailles, son fils, un aigrefin. D'autre part, Odette est une victime, Christiane une loyale créature, Arnaud un parfait galant homme, esclave delà foi jurée... D'un côté tout le vice, de l'autre toute la vertu. C'est fort bien. Mais généralisez l'anecdote; supposez une opposition moins arbitraire; supposez des types d'humanité moyenne, ni tout à fait méchants ni tout à fait bons;, supposez qu'Arnaud soit un homme léger, inconstant, comme le premier amant de l'Yvonne de M. Gapus et qu'ayant détourné Christiane, l'ayant rendue mère, il s'évade, et que Christiane, abandonnée, tombe dans l'infortune ou le désordre. Odette, l'indulgente conseillère, se louera-t-elle d'avoir contribué à sa perte, deflavoir détournée de ce que nos mères, naïvement, appelaient le droit chemin ? N'en éprouvera-t-elle aucun regret cuisant?... J'entends la réponse des nihilistes... ^< Si une honte s'attache à la maternité irrégulière, si la vierge qui a aimé est repoussée, honnie, malheureuse, c'est que la société est mal faite. La société de demain substituera l'union libre au mariage, le droit au bonheur ou au plaisir fies deux se confondent) à l'antique notion du sacrifice et du devoir; elle prescrira l'obéissance aux impulsions de l'instinct, et ne mettra point d'obstacle à l'assouvissement immédiat et brutal des appétits »... Tel est l'idéal vers lequel s'achemine avec allégresse le
peuple le plus civilisé du monde. Ce mouvement est fort curieux. Il sera tôt ou tard suivi d'une réaction inévitable. Nul groupement social ne saurait subsister sans un faisceau de lois régulatrices, protectrices, ni durer sans disciplines. On réinventera le stoïcisme, lorsque le christianisme aura vécu.
J'ai dit combien M""*^ Suzanne Després avait été remarquable dans le rôle d'Odette. Celui de Christiane n'a pas valu un moindre succès à M"" Lély. Cette jeune actrice s'est élevée très vite au premier rang; elle possède à la fois de la grâce et de la force; elle éveille la sympathie, elle vit ses personnages et les anime d'une passion communicative...
21 Décembre 1908.
Beaucoup de lettres me sont parvenues, à l'occasion des plus récents ouvrages que j'ai eu à juger ici, et particulièrement du Lijs de MM. Pierre Wolff et Gaston Leroux. Ce lien de familiarité et de confiance qui unit le feuilletoniste dramatique du Temps à. ses lecteurs est une tradition qu'il faut conserver ; elle est vénérable et excellente : elle apporte au critique un élément précieux, je dirai presque indispensable : la collaboration du public, l'aveu de certaines impressions profondes qui ne se manifestent pas toujours avec éclat. Il y a des protestations silencieuses. Le spectateur assis dans son fauteuil écoute attentivement; au baisser du rideau, ou bien il applaudit ou bien il reste indifférent et morne; cette dernière attitude est la marque la plus discrète et la plus habituellede l'improbation, une sorte de pudeur s'opposant aujourd'hui h ce que l'on ait recours au sifflet; mais la première n'est [>as très nettement signiHcative. Est-ce aux acteurs que va l'applaudissement ? Est-ce à la pièce ? Est-ce à l'intérêt pathétique des aventures qu'elle expose ? Est-ce aux idées qui y sont contenues ? Est-ce uniquement à l'art dont elle témoigne ? Nous ne savons jpas... Cependant,
l'auditeur rentre se coucher; il réfléchit sur ce qu'il vient d'entendre ; le lendemain, il en cause autour de lui, dans la rue, à table, au café, au cercle, au bureau, à l'usine, partout où sécoule sa vie oisive ou laborieuse; son opinion se précise, s'affermit, se fortifie des sympathies et des encouragements qu'elle suscite, et quelquefois il éprouve l'impérieux besoin de la crier tout haut ; il saisit sa plume, il écrit au journaliste avec lequel il croit être en communion de pensée...
Telle est sans doute l'origine des nombreux billets que le facteur m'a apportés cette semaine, l'enchaînement des causes psj'chologiques qui les ont suggérés, l'état d'âme dont ils sont le reflet. Je n'en reproduirai qu'un seul; je l'ai choisi parce qu'il m'a paru typique et qu'il résume la plupart des confidences que j'ai reçues et qu'il exprime le même malaise.
Paris, le 26 Décembre 1908.
Cher Monsieur,
Voulez-vous accueillir avec indulgence quelques réflexions d'un vieux lecteur de la Chronique théâtrale du Temps (quarante ans sans interruption, je crois), d'un auditeur également très attentif de toutes les conférences du regretté Sarcey aux matinées Ballande. Hélas ! que c'est loin !
Nos auteurs dramatiques de la génération actuelle ont un • valeur de métier sans précédent. Mais remplissent-ils bien la mission morale dévolue à l'homme de théâtre "? Lui suffit-il de chercher l'approbation d'un certain public ? Au conlraiie, ne doit-il pas lulter contre les pires instincts de ce monde un peu spécial ? Le charmant Donnay a-t-il fait œuvre méritoire quand il nous présente, dans la Patronne, sa colleclion (le femmes adultèies? Pierre Wolff et Caston Leroux croienlils contribuer aux mieux-êti^e de leurs contemporains en sapant l'institution du mariage ? Pardonnez à une mentalité faite sans doute de mes fonctions anciennes d'officier de l'état civil: mais, comme vous, je crois à l'obligation de règles sociales; et les spectateurs enthousiastes qui applaudissent l'Odette du Lys se sont-ils demandé s'ils voudraient être \o
[lère ou lo frère d'une héroïne comme Christiania ? C'est l'apologie des instincs libres; c'est la négation de la beauté du devoir aceoin[di ; c'est la perte (lorsque quelques générations se seront formées à cette école) de la beauté morale de notre race. C'est fini du respect maternel, du respect du père pour sa fille, de celui du frère pour sa sœur. Cela est effrayant et décourageant; et il est temps que, sans aller remettre à la scène la « petite oie blanche », un Emile Augier nous rende la charmante jeune fille française, la fille de Molière, qu'il nous fasse oublier les abominables choses que l'on fait dire à nos femmes et à nos filles, qu'il balaye cette boue avant qu'elle nous ait submergés ! Voilà n'en doutez pas, cher monsieur, l'opinion générale du public moyen, du public « pompier », si vous voulez.
Il est temps que la critique saine, dont vous êtes l'honneur, réagisse énergiquement contre cette anarchie morale.
Excusez celte lettre bien longue; elle est inspirée par toutes les réflexions que j'entends formuler autour de moi.
Croyez, cher monsieur, à mes sentiments reconnaissants de lecteur fidèle.
Ch. Mildé.
ancien maire adjoint du 17" arromlissement, officier de la légion d'honneur.
Essayons de répondre aux questions posées par notre correspondant ; elles méritent un sérieux examen ; elles sont agitées en ce moment dans tous les esprits. D'ailleurs, il convient de se recueillir une minute, de mesurer l'étape déjà faite, de regarder droit devant soi la route à parcourir. Il n'est pas de plus utile méditation...
Monsieur le maire, je comprends la surprise et l'effroi qui vous ont saisi lorsque vous vîtes la nouvelle pièce du Vaudeville. Quelle que soit la confession politique et religieuse dont vous releviez — et cela, je l'ignore — vous appartenez par votre âge à la génération d'hier, par votre situation, par votre carrière, par vos racines, à la vieille bourgeoisie française... Les principes, les vertus, les règles traditionnelles qui firent sa force, je suppose que
VOUS y conformiez vos actions, et je suis sûr que vous les honorez, et que vous les considérez comme indispensables. Vous prononcez le nom d'Emile Augier. Il fut apparemment votre auteur de prédilection. Vous goûtiez réloquencé de ses plaidoyers, la sagesse et le sel de ses peintures. Vous étiez ravi quand Gabrielle, retombant, après un court moment de vertige, entre les bras de l'époux, s'écriait :
0 père de famille, ô poète, je t'aime !
vous approuviez chaleureusement la leçon que la pure et dure Célie et son frère, l'impitoyable Fabrice, infligent à l'aventurière Clorinde, afin qu'aucune brèche ne puisse être ouverte dans le mur inviolable du « foyer ».- Or ce foyer familial que le roman, le théâtre ont si longtemps exalté, ce foyer, objet d'un culte fervent, ombrageux, superstitieux, ce foyer qui fit lever pour sa défense tout un bataillon d'œuvres tutélaires et agressives : les Filles de Marbre, les Lionnes pauvres, le Demi-Monde, la Famille Benoiton, le Vieux garçon et vingt autres que j'oublie ; ce foyer qu'Augier voulait garder jalousement clos, que Dumas respectait, en tâchant de l'élargir, vous constatez que les littérateurs d'aujourd'hui, romanciers et dramaturges, lui livrent de furieux assauts, et pierre à pierre le démolissent. Je conçois votre chagrin, votre inquiétude ; je conçois^moins votre étonnement. Le théâtre coopère au mouvement général des mœurs ; il agit sur elles, mais il en est aussi le miroir. Si vous aviez ouvert les yeux, vous auriez vu naitre, se développer, mûrir cette évolution. Ce qui se passe et vous scandalise si fort n'est qu'un aboutissement. Observez, puisqu'il s'agit du. Lys, les variations sur la scène durant deux siècles du type de la jeune fille. Elles vous serviront d'indication.
Au début de la comédie, la jeune fille est une petite créature opprimée dans ses sentiments, assujettie à la tyrannie paternelle, réduite pour en triompher et joindre
l'IERRE WOLFK ET GASTON LEROUX 375
l'homme qu'elle a élu, et détourner d'elle l'homme qu'elle déteste et qu'on prétend lui imposer, à user des armes de la faiblesse, c'est-à-dire de la ruse : telles l'Agnès, l'Isabelle, la Lucinde, de Molière; parfois elle se résigne et pleure : telle Marianne; parfois elle fait face au danger et se met en rébellion ouverte : telles Henriette, Angélique. Molière seconde ces jeunes personnes, approuve leur altitude; il veut qu'elles obéissent à l'impulsion de leur cœur et que toujours la nature soit écoutée. Néanmoins elles ne quittent la maison qu'au bras d'un mari ; un heureux hymen dénoue la pièce; le temps n'est pas encore venu de la proclamation de 1' « union libre »...
Pendant cent ans et plus, le personnage gardera ce caractère; nous le retrouverons identique chez Regnard, chez Dancourt, chez Favart, chez Beaumarchais, empreint d'une délicatesse plus raffinée chez Marivaux (Sylvia), d'une candeur plus naïve chez Sedaine (Victorine). Ce n'est qu'au commencement du dernier siècle, vers 1820, qu'il se transforme. Alors naît l'ingénue de Scribe, rougissante et gauche, vêtue de mousseline, séquestrée au couvent sous l'aile des bonnes sœurs, la pensionnaire confite en oraisons, ignorante, sournoise, babillarde, insignifiante, soustraite au spectacle du monde et en devinant ce qu'elle peut :
« Notre Camille est si douce! De l'esprit, des talents, et pour ce qui est d'être une ménagère, elle a été élevée par moi, c'est tout dire; il n'y a personne qui nous vaille, à dix lieues à la ronde, pour l'ordre, l'économie et la confiture de groseilles. »
Ainsi s'exprime la mère de la Jeune fille à marier. Elle lui prodigue les recommandations : « Sois aimable et modeste et surtout tâche de te tenir droite. » Camille se pénètre de ces leçons; elle n'ose faire un pas hors des jupes maternelles : « Ah! mon Dieu, est-ce qu'il va me parler d'amour? Et maman qui n'est pas là! » Bientôt « l'oie blanche » tend à s'émanciper. Suivez je vous prie, les phases de ce lent travail.
Alfred de Musset reprend Tiagénue des vaudevilles de Scribe, il la façonne, il l'éveille. Sa Cécile n'est qu'innocence, mais elle ne craint pas d'aller retrouver, la nuit, au fond d'un parc, le sceptique Valentin. Et auprès d'elle se dresse lénigmatique et troublante fausse nonne de On ne badine pas avec l'amour, en qui repose le germe de nos déséquilibrées... Dans le répertoire d'Augier, de Dumas, de Sardou, la jeune femme se virilise, elle acquiert la volonté; elle ne bêle plus; elle parle ; il arrive même qu'elle pérore : « Mon père et moi, nous faisons tout ce que je veux », déclare Mathilde de la Question cVargenl ; elle accepte la servitude conjugale, mais sa feinte soumission décèle l'impatience ; elle devient ironique, sarcastique. Écoutez la Clémentine de Un beau mariage :
(' Les Turcs achètent leurs femmes : nous achetons nos maris. Que le mien ne soit pas gênant chez lui, ni ridicule au dehors, je le tiens quitte du reste...»
C'est une période de transition. La jeune lille est, selon ladéfinition de Taine, mi-vierge, mi-épouse, « avec des réminiscences de pensionnat et des velléités d'actrice ». Elle affecte des allures garçonnières; elle tire vanité de sa mauvaise éducation. M^i^s Benoiton affectent d'employer des mots d'argot et de ressembler à des cocodettes.
Autre symptôme. L'ingénue ne se rapproche plus exclusivement du « blondin », de l'amoureux presque aussi jeune qu'elle, en qui elle aperçoit l'époux futur. Elle recherche l'hommage de l'homme mûrissant, fùt-il marié ;elle se frôle à son expérience et se laisse effleurer par ses désirs. Elle « flirte». Ce qu'ilne luiexpliquepas, elle ledevine;elleaffronteledangerdes situations équivoques ; elle en jouit.. .
Combien, déjà, elle diffère de sa petite aïeule du Théâtre de Madame! Pourtant, jusqu'ici, elle n'est pas irrémédiablement atteinte ; elle a perdu de son duvet; elle est restée physiquement pure... Elle va aller de
l'IERRE WOLFF ET GASTON LEROUX 877
l'avant; elle ne s'arrête plus; jouant avec le feu, elle se brûle... Deux types nouveaux entrent, toutes voiles déployées, dans la lillérature : la « demi-vierge » et la « révoltée ». Ou bien la jeune lille, cédant à la contagion du vice, dissimule sa corruption et se débauche hypocritement; ou bien elle s'ai'racheavec violence à la tutelle du père et de la mère ; elle prétend agira sa guise, sous sa responsabilité, et s'enorgueillit de son affranchissement.
D'abord l'une et l'autre figures nous furent présentées dans un desseinsatirique, comme exemples d'une regrettable aberration. Lorsque Henri Lavedan modelait l'effrontée petite bonne femme de son Nouveau jeu, la fiancée de Paul Costard, et Marcel Prévost l'héroïne gâtée de son roman fameux, leur intention n'était pas douteuse : s'ils retraçaient ces mœurs, ils ne les approuvaient pas, ils les proclamaient anormales, scandaleuses, et par là on peut dire que malgré tout ils faisaient œuvre de moralistes... Or, une dernière étape est actuellement franchie. Ce qu'on blâmait, on l'accepte; ce qui semblait intolérable, on le loue ; non seulement on amnistie les défaillances de la jeune fille, mais on les exalte; on admet qu'elle exerce un droit légitime en disposant d'ellemême, et qu'elle n'encourt de ce chef aucune mésestime, aucun reproche. M. Léon Blum a développé cette théorie dans son livre du Mariage. Elle est appuyée par toute une école de dramaturges. A quelques mois d'intervalle, M"® Lély a joué trois fois, dans la Sacrifiée de M. Gaston Dévore, dans VOreille fendue de M. Nepoty et dans \eLys, le même personnage, le rôle d'une vierge qui se soumet à la toute-puissance de l'amour, et ne pouvant épouser celui qu'elle aime, ni se résoudre à l'attendre, se jette dans ses bras, fuit l'aile maternelle, prend un amant au lieu d'un mari et est publiquement glorifiée de cet acte qui lui eût valu jadis l'anathème, le mépris, ou pour le moins une compassion attristée... Voilà exactement où nous en sommes.
Et certes, monsieur le maire, je comprends votre mélancolie, votre effarement ; vous sentez frémir sous vos pieds un sol qui vous paraissait solide ; vous voyez des monuments majestueux et que vous jugiez inébranlables se lézarder et fléchir; vous songez : « Si tout celo s'écroule, quadviendra-t-il?... ' Peut-être navez-vous pas accordé assez d'attention aux signes précurseurs de ce tremblement de terre... Il découle d'un enchaînement logique, de l'excès même des conquêtes qui nous ont coûté tant de peine. On récolte ce qu'on a semé. Nou^; voulions être libres. Nous sommes en train de l'être un peu trop. Des prophètes avaient annoncé l'actuel état de choses. Relisez le Supplément au voyage de Buugainville, de Diderot.
« Rien te paraît-il plus insensé, dit Orou à raumùnier. qu"un précepte qui proscrit le changement qui est en nous, qui commande une constance, qui n'y saurait être et qui viole la liberté du mâle et de la femelle en les enchaînant pour jamais lun à l'autre; qu'une fidélité qui borne la plus capricieuse des jouissances à un seul individu : qu'un serment d'immutabilité de deux êtres de chair à la face dun ciel qui n'est pas partoutle même, sous des antres qui menacent ruine, au bas d'un rocher qui s'effrite, au pied dun arbre qui se gerce, sur une pierre qui s'ébranle?... »
Ces lignes peuvent servir d'épigraphe au volume de M. Blum, aux comédies de MM. Pierre Wolff, Gaston Leroux and Co. Elles énoncent la thèse dont ils nous offrent la démonstration. C'est un appel à la liberté, sans autre limite que l'assouvissement des appétits, que les satisfactions égoïstes de l'instinct. La liberté ainsi définie exclut le sacrilice qui est une souffrance, et le devoir, qui est le plus souvent une privation. Pourquoi se priver? Pourquoi souffrir?...
Telle est effectivement la conclusion du Lys. Elle fait de cette pièce une œuvre immorale, corruptrice, et aussi une œuvre artificielle et fausse. Elle ne montre qu'une
face de la médaille; elle en dissimule systématiquement le revers; elle généralise un cas exceptionnel imaginé pour les besoins de la cause et propose, avec une inconcevable légèreté, comme résolu un problème extrêmement délicat et grave.
Si, pour être heureux, il suffisait de s'abandonner aux sollicitations de la nature, ce serait en vérité trop facile. Le bonheur véritable est moins aisé à conquérir; il suppose la lutte, le conflit intérieur, l'application de la volonté, la persistance de l'énergie. Souffrir est souvent le moyen d'éviter de pires souffrances, ne pas jouir tout de suite est souvent le moyen de se ménager des jouissances plus vives. Il comporte aussi quelquefois une part d'immolation, il y a, pour de certains cœurs un peu nobles, plus de joie à donner qu'à recevoir; la félicité qu'ils éprouvent vient par répercussion de celle qu'ilsrépandent autour d'eux. Toutes cesnotions sontabsentes d'unepièce comme le Lys. On en emporte une impression de bassesse et — osons le dire — d'animalité. Ces êtres exclusivement préoccupés dugeste physiologique de l'amour éveillent l'image d'une humanité primitive, sensuelle et barbare.Quiconque est incapable de sejvaincredevientbru te, si son désir est contrarié. Les auteurs, malgré leur talent et leur générosité d'âme (car ils pensent, de la meilleure foi du monde, avoir travaillé dans le sens de l'évolution nécessaire et du progrés), n'arrivent pas à persuader la masse du public de la légitimité de leurdoctrine. La pièce, habile et intéressante, est bien accueillie (je suis allé la revoir et je dois équitablement en convenir), mais non avec ce feu, avec cette ardeur provocante et combative du premier jour. A l'opposé de ce qui se passa à la répétition générale, c'est le drame maintenant que l'on applaudit; ce n'est plus l'idée du drame. J'en ai eu l'intuition très précise. Je crois bien que comme vous, monsieur le maire, chaque auditeur formule à part soi ses objections. Et elles se présentent, en foule, elles surgissent, elles affluent. Ramassons-en quelques-unes.
Christiane de Magny obéit à l'attrail qui l'entraîne vers le peintre Arnaud ; elle n'exige de lui d'autre garantie que la sincérité de ses sentiments. Dès lors, elle lui reconnaît implicitement le droit, s'il cesse de l'aimer, de s'écarter d'elle ; de môme qu'elle aura celui de le quitter si elle ne l'aime plus. Aucun engagement durable. Aucune obligation mutuelle. C'est l'union éphémère de deux bêtes qui s'accouplent. Pas de famille, pas de foyer, pas de groupement social possible. Tout homme civilisé répugne à cette combinaison... Et puis, il y a la question del'enfant, que MM. Wolil' et Leroux n'ont point abordée (elle était à côté de leur sujet), mais qui s'impose invinciblement à la conscience du public. Celui-ci ne demeure pas indifïerentau sort du petitétre, né d'amours aventureuses, et jeté sans soutien, sans conseils, aux orages de la vie. Il songe que la soif du plaisir immédiat devient criminelle, si elle s'affranchit des plus impérieuses obligations. Il se dit enfin que l'identité entre les sexes est un mythe, que la femme peut être proclamée intellectuellement, socialement l'égale de l'homme, mais que la nature — l'infaillible nature — la plie à des servitudes dont l'homme est exempt. Toutes les lois, tous les raisonnements ne feront point que l'acte rapide qui assure la paternité soit assimilable aux lourdes charges qui accompagnent la maternité, et que le caprice de la femme n'ait d'autre conséquence que le libertinage de l'homme... Lavisiondelavierj:e — mère future — passant de mains en mains et semant sur sa route des petits êtres issus d'une étreinte furtive, nous est injurieuse... Si c'est là un préjugé, il n'est pas encore près de périr; ceux mêmes qui le répudient y sont secrètement attachés; ils en accordent le bénéfice à leurs filles et à leurs sœurs.
Ne vous effrayez donc pas trop, monsieur le maire... Le danger est moins imminent que vous ne supposez; nos mœurs, j'en conviens, fort dissolues, ne le sont pas beaucoup plus qu'autrefois; elles semblent l'être davantage, leur désordre s'étalant avec plus de fracas et
d'ostentation. La presse est libre et grossit les scandales pour aiguillonner la curiosité du lecteur; le théâtre est libre, et recherche les productions hardies, licencieuses, pour émoustiller le spectateur. Spectateurs et lecteurs ne se laissent pas, malgré tout, si rapidement influencer; ils opposent une résistance passive, une force d'inertie au courant qui les entraîne, et lorsque celui-ci va trop vite, ils se mettent en travers. Cependant nous ne pouvons nier qu'ils ne le suivent. Et cela est inévitable. Et cela est fatal. L'immobilité, c'est la mort. Rappelez-vous votre prime jeunesse. L'auteur que vous aimez, cet Emile Augier dont vous opposez le prudent équilibre à la fureur dévastatrice de nos novateurs, effarouchait ses aînés, qui le traitaient de révolutionnaire. Vous-même, n'étiez-vous pas regardé comme tel? Vos effervescences ne troublaient-elles pas la quiétude de monsieur votre père? Souvenez-vous... Il est incontestable que nous évoluons, que la constitution de la famille se modifie, que les liens qui l'enserraient se relâchent, que les facilités données au divorce l'ont affaiblie, qu'un croissant désaccord s'établit entre l'égoïsme individuel et la solidarité familiale. Dans l'ancienne société, l'individu était sacrifié à la famille; le respect de la puissance paternelle, la soumission au sentiment religieux l'aidaient à accepter ce sacrifice. A l'heure présente il prétend le limiter, le réduire. S'en libérer totalement est une utopie.
L'action détestable qu'exerce une a?uvre comme le Lijs est justement de laisser croire que cette utopie soit réalisable, que la famille puisse exister sans la charpente des vertus essentielles qui la maintiennent debout, qu'il y ait antinomie entre l'accomplissement du devoir et la possibilité du bonheur... et que l'homme et la femme ne puissent être heureux qu'en se dérobant à toute discipline, à toute règle. Ces sornettes circulent de bouche en bouche, altèrent le jugement, répandent l'erreur. Il faudrait répéter aux générations nouvelles que le bonheur se paye, qu'il est le fruit de l'effort, qu'il résulte d'une
perpétuelle succession de plaisirs savourés, de tûclies accomplies, de diflicultés vaincues... Le Lys dit tout le contraire. Voilà pourquoi je vous conseille de n'y menej ni vos filles ni vos fils...
Je pense, monsieur le maire, que nous avons échangé un assez grand nombre de lieux communs, vous, dans votre épitre, et moi dans ces gloses... Arrêtons-nous... On nomme lieux communs les vérités qui n'ont pas besoin d'être démontrées. Je souhaite vivement que l'on dise cela de nos réflexions. Ce sera la preuve qu'il y a encore moyen en France de s'entendre et de parler le même langage, entre honnêtes gens.
11 Janvier 1909.