‹ Le ThéâtreChapitre 35 sur 43 · AUTEUR DRAMATIQUE · texte numérisé non relu

AUTEUR DRAMATIQUE

{documents inédits)

Ce qui m'attire dans la capitale du Dauphiné, c'est sa bibliothèque et son musée, deux monuments jumeaux, majestueux et trop neufs. De rares touristes parcourent les galeries et s'arrêtent devant les Hébert et le Henner du musée; la bibliothèque, au mois d'août, est déserte; ses portes sont closes, sauf le dimanche et le jeudi; l'érudit conservateur, M. Maignien, prend des vacances bien gagnées; un de ses adjoints le supplée; de rares lecteurs s'égrènent le long des tables de chêne cirées et mouchetées d'encre; de vieux messieurs y sommeillent sur des tomes du Larousse; de jeunes guerriers aux manches ornées de la sardine de drap rouge ou d'or fm, sergents lettrés et caporaux studieux, y feuillettent des romans d'Alexandre Dumas ; une dame en noir, une veuve laborieuse et discrète, y fait des copies. Ce lieu me plaît; il exhale une odeur indéfinissable de papier, de colle, de cuir et de bois sec, tous parfums exquis aux nez des bibliophiles; un profond silence y régne, troublé par les sonneries de la pendule et le pas traînant des gardiens, antiques serviteurs dont ce sont les invalides... Lorsque je voulus opérer quelques fouilles dans la réserve des

manuscrits, ces cerbères y résistèrent d'abord. Ils sont esclaves des règlements. La mansuétude du sous-conservateur, M. Berthet, l'adoucit en ma faveur et mouvrit les rayons du premier étage où gît l'énorme fatras des papiers de Stendhal.

J'hésitais à me plonger dans l'océan des soixante-dix cartons ou liasses qui les enferment. Ils ont été épluchés, fouillés, soupesés, examinés à la loupe. On abuse du Stendhal; on nous en sature. Après les révélations des Colomb, des Stryenski, des de Mitty, des de Nion, des Cordier, des Paupe, concevoir l'espérance d'une trouvaille est un leurre. Et d'un autre côté, que dire de l'auteur de la Chartreuse qui n'ait été dit par les critiques, historiens de notre littérature, de Sainte-Beuve à Paul Bourget, de Mérimée à Faguet et à Chuquet, de Taine à Lanson, à Parigot, à Souday?,.. Mais malgré que le zèle exaspéré des stendhaliens nous excède, Stendhal est à la mode; tous, peu ou prou, nous nous sentons ses flls; ce timide orgueilleux, ce faux don Juan, ce menteur, ce visionnaire irrite et fascine; il éveille d'insatiables curiosités; nous souhaitons entrer toujours plus avant dans la familiarité de son inquiet génie. Je me mis à fureter parmi ces paperasses jaunies et fripées; je les quittai à regret, quand le dernier coup de quatre heures m'expulsa. J'y revins le jeudi suivant, puis le dimanche. J'interrogeai la méticuleuse bibliographie d Adolphe Paupe, afin d'isoler les textes déjà publiés des inédits. Ceux-ci sont encore considérables : notes éparses, fragments inachevés, canevas, projets informes. Je relus le fameux Journal, édité en 1888 parla dévote sollicitude de MM. Stryenski et de Nion.

Il me parut avoir une saveur toute nouvelle; l'àme de l'écrivain flotte sur ses pages manuscrites; on croit suivre le mouvement de la main fébrile, apaisée ou nerveuse qui les a tracées; et l'on entre bien plus profondément dans cette pensée en ayant devant les yeux les signes originaux qui l'expriment. Stendhal eut, comme Hugo et

George Sand, plusieurs écritures : une moulée et calligraphiée correspondant à ses années de jeunesse; une presque indéchiffrable, correspondant à son âge mûr. Le journal est très lisible, transcrit currenle calamo, sans ratures; il intéresse une période de treize ans (de 1801 à 1814); Stendhal, lorsqu'il le commença, allait sur sa vingtième année. Or, dans ce journal, — je suppose que la remarque en a été faite, — il n'est guère question que de théâtre... Le théâtre tourmente notre auteur et le hante. C'est une obsession.

Il .était venu à Paris, en 1799, mais comme en passant, et pour aller, de là, s'engager dans un régiment de dragons en Italie. En 1801, il revient s'y fixer, sous l'égide de son cousin Daru; il y vit assez péniblement d'une pension arrachée à l'avarice du père Beyle, bourgeois de Grenoble; il fréquente parmi les littérateurs, et de préférence parmi ceux qui touchent de près à la scène; il se lie avec des acteurs et des actrices : Talma, Larive, Duchesnois, Mars, Raucourt, George, Contât; il les rejoint à la Comédie, dont il est le spectateur assidu, passionné — et bavard. Selon la coutume à laquelle il restera fidèle, il jette sur le papier ses impressions, ses suggestions, ses idées, la confidence de ses ambitions avouées ou secrètes. Elles se rapportent généralement, pour ne pas dire en totalité, à l'art dramatique. « J'ai réfléchi profondément sur cet art », écrit-il le 11 floréal an IX (1801;... Et ce sont d'interminables et parfois de lumineux commentaires sur les morts et les vivants, sur Corneille, Racine, Molière, Regnard, sur Colin d'Harleville, Picart, Etienne, Fabre d'Églantine : « Je crois que je ferais des comédies excellentes, comparées à celles de Chazet, Sewrin, Etienne. »

Quand on dit qu'on fera des comédies, c'est qu'on est en train d'en faire. Stendhal est piqué de la tarentule. Il croit avoir l'étoffe d'un grand dramaturge; il compte le prouver; il bâtit un plan, combine un scénario. Nous relevons, à la date du 25 floréal an XI, le premier aveu

û<St) LL TIU'aTHK

de son dessein : « Il faut que je sois parvenu au comble de l'insouciance pour ne pas composer tout de suite les Deux hommes. Je manque de tout. La pièce achevée, j"aurai tout en abondance... Société, richesse, gloire, rien ne me manquera. J'aurai mes entrées. >- Stendhal aspirait à jouir du libre accès de la Comédie, ayant besoin pour se nouriir et se vêtir de son maigre pécule. Il n'aurait pu se priver d'un aliment intellectuel devenu indispensable à sa vie. Il ne dinera pas, mais il aura son fauteuil dorchestre il ne s'accommoderait point d'une place inférieure : il est très vaniteux, très dandy ,. El dès Içrs. nous surprenons, toutes les dix ou vingt pages, quelque allusion aux Deux hommes, véritable leitmotiv du journal.

Il s'est mis à la besogne: elle lui coûte apparemment plus de souci qu'il n'aurait supposé; il se montre découragé, ou du moins perplexe sur la voie à suivre : *> Bàclerai-je tout de suite, en un mois, une petite pièce en un . deux ou trois actes? J'aurai vingt et un ans dans trois jours. Il est temps de jouir... Achéverai-je ma grande? La part d'auleur pour une bonne recette au Théâtre- Français peut monter à 200 francs. » Et il continue de disserter à perte de vue sur le répertoire; et toujours ces gloses s'achèvent par un retour vers les Deux hommes, qu'il désigne maintenant, on ne sait trop pourquoi, par des mots anglais : Ihe liro men. Il s'excite au travail; il gourmande sa paresse, sa lenteur : Prenons, garde de ne pas laisser passer de temps! 11 me semble que les Tvo men vaudront mieux que la Métromanle de Piron. » Il est d ailleurs très acerbe envers les pièces contemporaines: il maltraite le pauvre Ducis ; »< Son Macbeth ne vaut pas une pipe de tabac. " Point de doute qu'il n'éclipse leur renommée. Dès (jue sa comédie sera achevée, on verra bien!

En attendant, elle n'avance pas. Le \^^ brumaire an XIII, il se sentait en verve, et voici qu'une indisposition subite, une maudite gastricité lui arrache la plume

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des doigts. Pour sedislraire, il vaà la Comédie; le théâtrel'absorbe de plus on plus; et non seulement son esprit, mais son cœur s'y inl('rosse; il s'éprend d'une tragédienne débutante, Mélauie Guilbert, qu'il désigne tantôt sous un nom d'emprunt (M"» Louasonj et dont la souriante, fine et souple silhouette glisse à travers les pages... Il aime Louason; il la rejoint aux heures oii son protecteur la laisse libre; les ressources médiocres qu'il po'ssède ne lui permettent point de se substituer complètement à lui. Louason le traite gentiment, en camarade, mais ne le rend pas tout à fait heureux. Timidité d'une part, de l'autre manque <• d'emballement » : leur liaison reste platonique. 11 se console de ces demi-rigueurs en baisant avidement les mains et les épaules de Louason lorsqu'il est seul avec elle. Afin de multiplier les occasions de rendez-vous, il s'improvise son répétiteur, il lui donne la réplique... « Je me suis essayé à dire la première scène du Misanthrope. » Et sa pièce? Il continue d'y songer. Seulement ce n'est plus la même pièce : en tout cas, il en a modifié le titre. 11 l'intitule maintenant Letellier. Au cours de janvier 1805, il écrit: « Je vais finir Letellier... Y travailler tous les moments de solitude. Passer le reste du temps avec Louason... » Et les semaines coulent, puis les mois, puis les années. Stendhal quitte sa chère Louason; il parcourt l'Europe, ayant obtenu de l'empereur un emj)loi dans l'administration des armées: il va à Vieime, à Moscou, à Naples, à Venise. Et dans un coin de sa malle il conserve le nianuscrit inachevé, objet de son infructueux effort. Entre deux voyages, il traverse la France et griffonne ces lignes, à la date du 10 août 1811 : « Je suis blasé sur Paris. Une seule chose me ferait plaisir: travailler à Leleliier, et je n'ai pas l'espèce de loisir qu'il faut pour cela... » 11 n'en trouve guère davantage durant les années suivantes. La pièce s'immobilise. Le 16 février 1813, nous avong df ses nouvelles : « Je recommence à travailler sérieusement à Leleliier. » Le journal s'arrête ici.

... Que devint cette œuvre si longtemps, si vainemeni caressée? Quelle était-elle? Jusqu'à quel point fut-elle poussée? Stendhal n'ébaucha-t-il que celle-là? Ne couvat-il pas quelque autre « monstre » non venu à terme, abandonné dans l'arrière-fond d'un tiroir? Et si cet auteur laborieux, tenace, ne réussit pas à produire une comédie viable, quelle est la raison de son impuissance, comment l'explique-t-il? Se résigna-t-il à cet échec dans un genre difficile? En eut-il de l'amertume? Son renoncement définitif, qu'avaient précédé de si persévérantes tentatives, fut-il suivi de colères, de révoltes?

J'ai cherché la solution de ces petits problèmes dans les soixante-dix liasses de la bibliothèque de Grenoble. J'y ai noté à peu près tout ce qui se rapporte au théâtre en général, et aux propres essais de Stendhal... C'est énorme... Décidément, ce fut la passion malheureuse, violente et cachée de sa vie littéraire... Il n'en est pas de plus impérieuse... Quand une fois un homme en est possédé, il n'y a point de remède. Voyez aujourd'hui le nombre des honnêtes gens qui composent des pièces, abusés par le mirage d'une fausse vocation et par la soif d'un succès immédiat. Stendhal est encore, à cet égard, un précurseur; doué des dons supérieurs du romancier et de l'analyste, il ne se contente pas de son lot. 11 veut conquérir le prestige et les richesses que le théâtre accorde si largement et si rapidement à ses élus. Et voilà comment il se jette avec furie dans la fabrication des Deux hommes...

Le manuscrit est là, sous mes yeux ; un copieux volume barbouillé, raturé, bourré de notes marginales, de renvois, de béquets, griflé de traits de plume rageurs, et aussi (c'est ce qui en fait le prix) rempli des réflexions que la tâche entreprise arrache à Stendhal, et des confidences qu'il s'adresse à soi-même dans le silence du cabinet. Ses enivrements, ses déceptions, ses doutes, ses fièvres passagères, ses abattements, la tension de sa volonté vers un but qui s'éloigne : tout cela déborde

pêle-mèle de ces pages. Et c'est assez émouvant. On a réellement la sensation de vivre avec l'écrivain, de partager ses joies et ses peines; s'il semble encore par endroits affecté et contraint, c'est que la « pose >> lui était si naturelle fju'il « posait » toujours un peu, alors même qu'il se trouvait seul, loin de la galerie... Mais dans la mesure où il peut l'être, il est sincère. Rien de plus divertissant que de suivre pas à pas les mouvements compliqués de son esprit... Et d'abord, il procède avec méthode; avant de bâtir lédifîce, il en assure les fondements; il dépose sur le sol les blocs de quelques vérités générales :

/, Le poème dramatique doit être comme une voûte; qu'on n'en puisse ôter une pierre sans que tout croule à l'instant (•2.") floréal).

.*. Ce qui rend la tragédie plus aisée à un jeune écrivain que la comédie, c'est que les manques de mesures sont moins aperçus dans la première que dans la deuxième; et aperçus ils sont tolérés plus facilement.

.'. Comme dans les tragédies il ne faut qu'une action, dans la Comédie il ne faut qu'un caractère.

Il ne se dissimule pas les difficultés qui le menacent. Il les mesure; il les affrontera courageusement. Auparavant, il s'attache à bien éclairer ).i voie oîi il s'engage, à préciser son projet.

J'ai besoin de gloire. .J'ai besoin jle gloim. .Je dois donc exécuter l'ouvrage qui m'en donnera le plus, pour dix ans. Cet ouvrage est une comédie de caractère (car Molière et Corneille hors de compte, nous avons trois bons tragiques et un seul bon comique), celte comédie ce sera les i>e».r /lo/nînes. Mais âge quod agis, je dois donc m'y appliquer uniquement jusqu'à ce qu'elle soit finie. I^a meilleure manière de m'y appliquer, c'est de remonter aux grands principes.

Les grands principes, il les puise dans l'examen des

.iHO LE THEATRE

classiques, et particulièrement de Molière. 11 s'en inspire pour établir sa règle de travail, son programme :

Quaijd je voudrai ridiculiser quelque chose par une Vojnr'die, construire d'abord le canevas de ce que. je voudiai faire dire et faire à mes personnages aimables ou ridicules. Chercher ensuite les circonstances les plus propres à rendii' les uns les plus aimables, les autres les plus ridicules possible. Tout doit être subordonné au personnage principal et dans ce personnage à sa passion dominante. Je dois commencer par choisir et subliinei- ce caractère central; ensuite choisir les caractères les plus propres à le faire ressortir. Enfin chercher les circonstances de l'action. Puis écrire les scènes... Et corriger e tutti é fatto.

.\ Qui ne méprise pas souverainement les siftlets doii renoncer au théâtre; j'ai devant moi pour me soutenir l'exemple sublime de Tartufe, où Molière a bien osé mettre les propres paroles du Christ: « 0 Ciel, pardonne-lui comm»' je lui pardonne », et c'est la plus belle comédie qui existe et son plus beau titre à la renommée.

Tracer mes caractères avec la plus grande hardiesse; le> faille parler de la manière la plus vigoureuse fen conformité avec leur condition s'entendj ; ce n'est qu'ainsi, en méprisani les avis de tous les esprits vulgaires, quejatteindrai au maximum de force et d'intérêt; quitte après tout pour faire imprimer mes pièces si on ne veut pas les jouer.

Que de précautions préliminaires! Elles évoqueni celles d'Oronte : « Sonnet, c'est un sonnet! » Eh! oui. Stendhal veut écrire une comédie, mais elle ne s'ollre pas à lui sous une forme concrète; il ne voit pas jaillir du premier coup les personnages; il ne les obtient (jue par une série de raisonnements et de déductions. ( r*eutêtre ceci marque-t-il les infirmités, les lacunes de son tempérament en tant qu'auteur dramatique.) Il tâtonne, il bat les buissons, il lire des coups de fusil pour faire lever le gibier, c'est-à-dire l'idée mère de sa pièce.

La vraie comédie d'un peuple républicain serait celle oîi l'on se moquerait sans cesse des mœurs, des rois et des cour-

: isans des peuples non républicains. Le Cid me plaisait plus en I an VII qu'en l'an XI, parce que, élevé dans une laniille pleine il<- l'honneur monarclii(iue, je n'étais que bon sujet d'un monarque; aujourd'hui, je suisbeaucoup plus citoyen (|ue sujet, et je dois tendre à devenir sans cesse meilleur citoyen.

.'. Molière est celui de tous les philosophes qui a le mieux

Il les défauts qui s'opposent à l'esprit de société, et il les a

■ mbattus par le ridicule. Il nous faudrait aujourd'hui un

li.it"'te philosophe qui combattit les défauts qui naissent de

l'esprit de société; ce poète trouverait une foule de caractères

'|ui n'étaient point connus du temps de Molière.

L'embryon, ie voilà... Stendhal va mettre aux prises, dans une virulente satire, la philosophie et l'hypocrisie sociales. Mais il réfléchit que l'antithèse n'est pas assez forte, et qu'à la philosophie rnieu.x vaut opposer la religion :

.Montrer que l'éducation peut presque tout sur leshommes, que l'éducation philosophique tend à produire des hommes vraiment honnêtes, tandis qu'au contraire l'éducation dévote tend à produire des scéléi'ats et presque toujours des hommes faibles. Défendre la philosophie et couvrir de ridicule ceux qui l'attaquent.

Tel est le but que je me propose.

Ayant choisi son sillon, Sthendhal s'y enfonce éperdument; il le creuse avec ivresse; il pousse la charrue d'un bras ferme ; il explique comment et pourquoi ce sujet est admirable :

Ma comédie durera autant que les hommes seront partagés entre l'éducation dévote et l'éducation philosophique; longtemps après que celle-ci aura remporté la victoire, on regardera encore ma pièce avec reconnaissance comme un des moyens qui la lui ont assurée. D'après cela, si ma pièce est bonne, et que l'utilité de l'intention en mesure le succès, elle peut espérer dix siècles de durée.

Des mots! Des mots! Ce futur chef-d'cjeuvre, Stendhal

ne se lasse pas d'en parler, mais il ne le commence point. Il tourne tout autour, comme un écureuil en cage. Il perd des semaines et des mois à y rêver. Un matin, il trouM' le nom de'son philosophe : ce sera « Charles Valbelle « : et le nom de son faux dévot : ce sera « l'abbé Delmare ». Il se déclare ravi de ce premier résultat. « Je ferai détester et craindre l'éducation dévote par deux moyens : en montrant 1° la perversité de ses fruits, 2° le danger d'introduire des précepteurs dans des familles. » Il y a là, chez l'écrivain, comme un retour sur ses souvenirs d'enfance et l'assouvissement d'une ancienne rancune. Relisez les pages autobiographiques d'Henri Brùlard, le tableau de cette vie provinciale assombrie par l'humeur acariâtre et l'intolérante bigoterie de la tante SéraphineGagnon, » ce diable femelle dont il n'a jamais su l'âge »... L'abbé Delmare, c'est à la fois la tante Séraphine et son confesseur. Et l'autre héros, celui qui éveille l'estime et la sympathie, ce sera Stendhal lui-même. Il s'attribue naturellement le meilleur rôle.

Ce qui me donnera beaucoup de facilité pour peindri' Cliarles, c'est qu'en quelque sorte, c'est mon portrait que ]<■ ferai. Le caractère que je veux imprimer à Charles n'a pas encore été misa la scène. C'est le premier enchantement d'un jeune hom^me de vingt ans dont le développement physique a été retardé, comme le conseille Rousseau; l'enchantement qui saisit cette àme ardente et bonne, à l'aspect du bonheur que tout lui offre, dans ce moment de délire.

Les caractères arrêtés dans leurs grandes lignes, il faut déterminer le lieu de l'action : « Ma pièce (dit Stendhal avec une charmante naïveté) retraçant le printemps de la vie et rappelant ainsi les spectateurs à leur jeunesse, je veux la placer dans le plus pittoresque des villages qui entourent Paris, et au printemps, jeunesse de la nature, à Auteuil. »... Tout est prêt. La dramaturge néophyte a suffisamment médité, ratiociné, tergiversé. 11 n'a plus qu'à tremper sa plume dans l'encre. Il s'y

décide enfin et n'oublie pas de mentionner cet événoment considérable :

Avant toutes choses, il faut inventer une intrigue, quelle qu'elle soit, et guider mon imagination. C'est fait; je commence à écrire le 5 germinal.

Grosse afTaire que l'intrigue... Stendhal ne la met pas tout de suite en dialogue: il la met en récit. 11 l'expose dans une sorte de nouvelle que précèdent des indications minutieuses : Anecdote qui a servi d'argument aux « Deux hommes »... Je m'y désigne sous le nom de Charles ». Cette narration débute ainsi :

A la fin de Ihiver 1803, Mme Valbelle vint habiter le village d'Auteuil, près Paris. Elle loua une maison de campagne au milieu des plus beaux bois du pays qui en a de délicieux. C'était une femme de quarante ans, cachant une profonde ambition sous l'air le plus naturel et le plus désoccupé. Elle recevait à Paris une société bi'illante, particulièrement les gens en place; tout le monde était content d'elle, parce qu'elle se pliait au caractère de tout le monde. La chronique scandaleuse se taisait sur son compte; on lui reprochait seulement une liaison un peu trop suivie avec -M. de Charaoucy, le jeune homme le plus élégant de la capitale. Il avait beaucoup desprit, un naturel charmant, mais sa fortune ne répondait pas à ses vœux. Il n'avait de moyens de l'augmenter que son crédit qui était très étendu, mais pour en tirer parti il lui fallait un premier fonds ; aussi ses amis publiaientils qu'il cherchait avidement une femme riche. Mme Valbelle amena avec elle à Auteuil la fille dun frère de son mari : Adèle de..., jeune personne Agée de dix-huit ans, d'une amabilité et d'une naïveté ravissantes; sa physionomie montrait qu'elle était faite pour les grandes passions, mais sa modestie ne le laissait point deviner au vulgaire des hommes.

J'abrège... Mme Valbelle, convoitant pour son fils un riche établissement, jette les yeux sur la fille de M. de Clérac. premier ministre d'État. Charles dédaigne cette alliance; il aime Adèle, c'est elle qu'il veut épouser

'â\)'^ LE THEATRE

Mme Valbelle, déçue, s'avise d"uii njoyen extrême : elle I se sacrifie, pousse son jeune amant Chamoucy à s"uuir ù Adèle, et compte que Charles, se croyant trahi, acceptera par dépit l'hymen avantageux qu'il refuse... Chamoucy se prête à la combinaison; la dot d'Adèle (trente mille livres de rei)tes) séduit ce slruggle for lifer, mais le mariage n'est possible que si Chamoucy se réconcili' avec sa mère. Or celle-ci est depuis longtemps la mai tresse d'un prêtre, l'abbé Delmare, qui, désireux d'accaparer ses biens, s'emploie à empêcher le rapprochement de la mère et du tils. Ces louches manœuvres, dont l'abbé j Delmare tient les (ils, constituent le fond de la comédie. ' « L'abbé avait tous les vices, cachés sous le masque de toutes les vertus. Pour la finesse et l'ambition, c'était un homme de génie. -> En somme, Stendhal refait le Tartufe; du moins il s'y efforce. 11 ébauche des scènes, puis s'interrompt, laisse en plan le dialogue qui ne satisfait pas son goût difficile, biffe des pages entières et jette au ] travers ses exclamations irritées : « mauvais, nul, sans gaieté, cela n'a pas le sens commun . .. «

Soudain, il réfléchit qu'il s'est trompé en usant pour sa pièce de la prose, et qu'un si beau sujet ne se peul traiter qu'en vers, il veut que ces vers soient très nobles, plus nobles que ceux de Molière, qu'il qualifie de barbares; il prétend surpasser en sublimité Racine, égaler Corneille. L'infortuné sue sang et eau, et accouche, après plusieurs nuits d'insomnie, d'un fatras que le plus médiocre élève de Colin d'Harleville hésiterait à signer. Jr ne cite qu'un court fragment de cette élucubration. C'est le raccommodement de Charles et Adèle :

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