ADÈLE
Hé! mais, mon cher cousin, A (juoi bon tout cela? Pour me demander grâce, Sommes-nous donc brouillés? Quelque effort que je fassi. Je ne puis voir... ha! ha! nos anciens démêlés! Ha! je n'y songeais plus! — Ils sont tous oubliés. Levez-vous ou plutôt adorez ma clémence.
«TKNDIIAL ;^!>.')
lia Dieu! luut est lini, voilà donc ma sentence! Adieu, vivez heureuse auprès de Chamuucy. .1 part] Moi je cours à la mort : tout est donc éclairci ! Adieu! D"un mallieureux gardez quelque mémoire. A faire son malheur, vous trouvez peu de gloire; Kl peut-être qu'un jour vous le regretterez. De vos cruels mépris vous vous repentirez. Vous plaindrez tant d'amour payé de perfidie. Peut-être à votre tour de votre amant triihie, Malheureuse, les pleurs ne seront plus pour vous Un sujet de mépris; vous sentirez vos coups...
Stendhal avait trop de lucidité pour s'abuser sur la valeur de cet essai poétique. Il se s'entête pas, il renonce; et du même coup il se désintéresse des Devx hommes... Puisque la pièce vient mal, il en fera une autre. Et c'est alors que nous voyons surgir LdeUier..
11 s'agit encore d'un Tartufe, mais marqué de traits plus particuliers, d'un Tartufe observé d'après nature et que notre jeune auteur croisait presque chaque jour dans les couloirs de la Comédie-Française; il s'agit du fameux Geoffroy, critique dramatique, leuilletoniste du Journal des Débats. Stendhal le haïssait; mais il le hait davantage dès qu'il s'est résolu à le peindre; il s'excite à le haïr afin de communiquer plus de couleur et de relief à sa peinture :
.*. Si la commission de la liberté de la presse me chicane, j'avouerai que jai voulu bafouer Geolfroy; que pour cela j'ai lu attentivement ses feuilletons et que c'est le caractère que j'ai vu dans «ps fcuillelons que j'ai peint en cliaiL'e dans mon Letelliu .
,*, Je perdrais beaucoup si je ne montrais Letellier que tel qu'on le voit dans le feuilleton ; il faut avec cela lui donner les mœurs les plus odieuses, les mœurs d'un cuistre, et lier narfaitenTMit se* mipiii^ à :ie« écrit<.
L'exécution de Geoffroy est chose décidée; il sera vilipendé, déshonoré. « Je me garderai bien, dit Stendhal, de donner à mon Geoffroy un bon cœur, joint à une mauvaise tête... Alors on le plaindrait... Je veux qu'il inspire une secrète horreur, une horreur sacrée »... Il le ruinera, il le « noiera » ; il élabore contre lui des plans machiavéliques; le plus ingénieux consiste à introduire dans la pièce des fragments d'un de ses feuilletons : (- On pourrait changer ce morceau tous les huit jours, en prenant la crème des absurdités du feuilleton précédent. » Tous les huit jours! Combien de semaines Stendhal suppose-t-il donc que durera sa comédie? Il la croit éternelle, il la baptise chef-d'œuvre, il se nourrit toujours des mêmes illusions : « Si elle prend bien, elle peut aller à cent représentations; je ne saurais jamais y introduire trop de force et de chaleur. Cet ouvrage sera peut être le meilleur qui ait été fait depuis Molière. » Il ajoute :
.Jamais le public ne fut plus mûr pour aucune pièce. Chaqurjour il s'occupe autant que possible desjugements littéraires et des injures que Geoffroy dit à la philosophie; la cause esl donc tout instruite : il sentira à la première i-eprésentatioii les traits les plus puissants de ma comédie.
Voilà, par un hasard que je ne rencontrerai peut-être pns du reste de ma vie, toutes les circonstances pour la fain réussir. Comme il n'y a pas une personne sachant lire dan^ Paris qui n'ait ouï parler du Journal des Débas, il n'y en aui.i pas une qui ne veuille voir et juger ma pièce. Touts'accorde si bien que si elle est bonne, c'est-à-dire très gaie, elle peut faire crouler le Journal des Débas.
Le Journal des Débats ne croula point; Geoffroy survécut à ces venimeuses morsures, que du reste il ignora, puisqu'elles demeurèrent ensevelies au plus profond des cahiers de Stendhal. LeleUier alla rejoindre dans la fosse les Deux hommes. Ce cimetière renferme d'autres cadavres, les squelettes d'une quinzaine de pièces mort-nées; des drames « à la manière de Shakespeare » : YAvèuement de
Bonaparte, la Descente de Quiheron\ des comédies satiriques : V Homme du monde, le Faux métromune, V Homme qui craint d'être gouverné, les Provinciaux; des projets de traduction : \e Philippe II cVXMieri, Macbeth, le Marchand de Venise, un Hamlet... Aucun de ces essais n"aboutit. C'est la faillite générale, le naufrage; le pauvre auteur répugne, par orgueil, à s'avouer vaincu; il se raccroche à de frêles branches; maison le sent désabusé. 11 adresse au prince Hamlet ce discours empreint d'une ironie amère et humiliée :
J'abandonne ce sujet, qui peut fournir une des plus belles liagédies du théâtre français; mais ce n'est pas pour toujours que je te laisse, ô mon cher Hamlet, du moins je l'espère. Je t'abandonne parce que la situation du cinquième acte est dans Hypermnestre et que je ne veux pas débuter par une copie. Je peux y revenir avec un grand succès dans six ans, quand je serai dans mon stvle ; alors j'enterrerai Hypermnestre, ou je tomberai...
La lecture de ces fragments, où éclatent un si furieux désir de conquérir le succès et un si cuisant regret de n'y pas atteindre, permet de discerner à peu près les causes qui en éloignent invinciblement notre auteur. Il , n'est pas né homme de théâtre. En ce métier spécial, ses instincts, ses procédés de travail, ses habitudes d'esprit le desservent. Il part de l'analyse et de la connaissance de soi pour arriver à l'observation — à l'encontre du dramaturge qui part de l'observation pour aboutir à l'analyse du cœur et à la peinture des caractères. La vérité humaine, il l'entrevoit à travers l'étude qu'il fait de sa propre personnalité; il juge les autres non par un effort d'intuition, mais d'après l'impression qu'il a reçue d'eux; il n'entre pas en eux, il les ramène à lui; il ne les pénètre que par comparaison avec soi-même. Il est aux antipodes de l'art racinien.
Je vous ai livré ma cueillette. Je n'espère point qu'elle
398 LE TUÉATKE
VOUS ait procuré un plaisir égal à celui que j'y ai pris. C'est que je n'aurai pas su restituer l'atmosphère de la bibliothèque provinciale où dorment ces pages, ni rendre pleinement le charme apaisé qu'elle y ajoute, ni vous apporter le frôlement de cette àme mystérieuse, agitée, paradoxale, qui, tandis que je les déchiffrais, se penchait vers moi...
LA GRAXDE JOURNÉE
11 no s'agit point de celle de Longchamp, mais d'une autre, que ramène invariablement le mois de juillet ; la journée des concours de tragédie et de comédie au Conservatoire. Le public ne se lasse point d'y assister. Chaque année, c'est un nouvel empressement de sa part et une nouvelle surprise pour le philosophe, qui ne s'explique pas comment tant de Parisiens essuient bénévolemenl la laligue et l'énervement d'un tel spectacle. On assure qu'il y en a qui reviennent tout exprès de la campagne et que des étrangers de distinction franchissent les mers, à seule fin d'en « jouir ■>... Que voulez-vous ! Le cœur a des raisons que la raison ne connaît pas ; je serais mal venu.de censurer une coutume dont j'ai subi le charme. Si, maintenant, mon ardeur s'est ralentie, je n'oublie pas qu'il y a vingt ans, j'eusse passé la nuit à faire queue devant le seuil du Conservatoire, et affronté les pires hnmilialions pour obtenir la faveur d'un billet.
Suivre des yeux une incohérente série de scènes, sans lien entre elles, les unes ressassées, les autres inditlérenles, les autres confuses ; ouïr les plaintes, les sanglots, les fureurs d'Andromaques et de Phèdres adolescentes, qui répètent, avec plus ou moins de lucidité, la
iOO LE THÉÂTRE
leçon du professeur ; voir tourbillonner les Orestes, frémir les Olhellos, gesticuler les Scapins, elles marquis pivoter gauchement sur les talons rouges qu'ils chausseront plus tard, quand ils joueront chez Molière; apprendre dix fois de suite, de la bouche d'Agnès, que le petit chat est mort; assister aux agonies d'Adrienne Lecouvreur et de la Dame aux Camélias; retrouver en ces élèves les intonations, les procédés, souvent les tics de leurs maîtres reproduits avec une désolante et phonographique perfection ; absorber un programme dont la durée équivaut à deux représentations théâtrales ordinaires... Je vous le demande, sont-ce là des joies si délicieuses? Joignez mille incommodités matérielles : la chaleur, l'encombrement, l'incivilité des gardes municipaux qui vous refusent passage, l'impuissance où l'on est de se faire servir à boire dans les cafés trop abondants en consommateurs. N'importe ! La salle est comble ; on s'en dispute les places, même à prix d'or, la spéculation et la corruption s'insinuant partout où fleurit la mode. Il faut considérer que celte séance est unique, qu'elle n'aura pas de lendemain et que les douze cents spectateurs qui y assistent sont, par cela, privilégiés, qu'ils constituent, en somme, une élite. Et je veux bien qu'il y ait, dans cet étrange délire, une part de snobisme et que beaucoup de gens se bousculent au concours parce qu'il est c/j/c d'y aller ; toutefois, des mobiles plus profonds et un peu plus délicats les y poussent : l'intérêt qui s'attache à la jeunesse et à l'espérance ; l'amusement de se dire que, parmi ces concurrents obscurs, se trouve peut-être r« étoile » de l'avenir, et qu'on aura été le premier à l'applaudir, à la deviner ; enfin le prodigieux attrait de ce qui touche au théâtre, et l'évolution des mœurs que caractérise justement cet amour passionné, cette folie des planches.
C'est un goût qui va croissant et, surtout, se généralise : il ne demeure plus confiné dans certains milieux sociaux. Tout le monde, aujourd'hui, est, selon l'ancienne exprès-