LA GRANDE JOURNÉE
sion, « piqué de la tarentule de la scène >>. Il n'est pas un adolescent qui ne rêve d'écrire une comédie, pas une jeune femme du monde qui répugne à se faire actrice ou chanteuse, lorsque des circonstances particulières l'y sollicitent.
Je regardais l'auditoire devant lequel défilaient les candidats et les candidates ; j'y cherchais vainement les figureslégendairesgravéesdans nos souvenirs. Disparues, la grosse dame à cabas, la portière de Gavarni, la mère Caspienne, ainsi nommée parce quelle ne correspond avec aucune autre mère... Rien que des toilettes distinguées, des chapeaux de luxe, monumentaux et empanachés; une élégance de bon ton; l'aspect d'une répétition générale donnée devant le dessus du panier du Tout-Paris. Et ce public plus cultivé, plus artiste, veut que son opinion compte, il prétend l'imposer au jury ; si la proclamation des récompenses n'y est point conforme, ce sont des protestations, des cris, des injures. Nous avons eu plusieurs de ces orages. J'ai entendu, à ce sujet, non pas seulement à l'orchestre, mais aux deuxièmes galeries, sous le lustre, exprimer des jugements littéraires assez fins. L'histoire de M'ie Segond Weber, réduite à s'abstenir de concourir faute de robe, n'est presque plus possible. Les concierges, maintenant, ressemblent à des duchesses ; elles possèdent des ressources ou s'en procurent quand leurs « demoiselles » ont décidé de monter dans le chariot de Thespis. D'ailleurs la plupart de ces jeunes personnes ne se recrutent plus dans les arrière-boutiques et les loges ; elles sont d'extraction plus relevée ; dés qu'un revers de fortune atteint quelque famille bourgeoise, la fille du logis demande son salut, celui des siens, à cette profession, quin'estplus, comme jadis, frappée d'ostracisme. Jamais, cependant, l'abord n'en fut plus rebutant, plus difficile. A quelles servitudes la débutante ne doit-elle pas se plier pour trouver un engagement, obtenir des rôles, lutter contre les rivales qui les lui disputent ! Le maigre émo-
lument qu'elle reçoit est dévoré par le couturier et la modiste ; car vous savez que, sauf au Théâtre-Français, qui fait en cela ce qu'il doit au respect de soi-même et à la tradition, nulle part ailleurs, l'actrice n'est dégrevée de ces charges; pour les acquitter, elle est obligée de recourir à l'aide d'un ou plusieurs amis généreux. Je tremble quand une petite jeune fille encore pure exprime devant moi le vœu de suivre une carrière si périlleuse ; je songe aux épreuves qui l'attendent ; je livre à ses réflexions cet aphorisme qu'il conviendrait d'afficher sur les murs de la maison : « Les femmes ne réussissent au théâtre qu'avec un talent énorme ou de l'argent. >> Voilà pourquoi l'on peut soutenir qu'associer ridée de la vertu au métier dramatique est une chimère dont il est bon de montrer l'inanité à celles qui rêvent du laurier vert de Thalie. Qu'elles se résignent à y joindre la rose ou le muguet I 11 existe, comme toujours, quelques exceptions à la règle, et il est entendu que le génie fait ce qu'il lui plaît. Mais, dans l'ensemble, la condition d'actrice est soumise aux plus affligeantes nécessités. Lafauteenestàl'aviditédesdirecteurs, àl'inertie des auteurs, à l'abondance des « sujets » en quête d'emploi. De sorte que, par une de ces singularités dont on est toujours un peu saisi, lorsqu'on étudie de près la vie sociale, à mesure que les comédiens deviennent sérieux comme des notaires, les comédiennes sont rivées au désordre, vouées aux incertitudes et aux aventures de la bohème galante...
Ce sont là, pour les lauréats, d'importants problèmes, et l'on ne doit pas s'étonner de les voir, durant la grande journée, un peu nerveux. Lâchés sur le pavé de Paris, après leur éphémère victoire, que deviendront ils? Tous les ans, la même question se pose. Tous les ans, elle comporte la même réponse. J'ai l'honneur de siéger, en Janvier et en juin, dans les classes du Conservatoire, afin .d'y suivre les progrès réalisés au cours des études. J'ai devant moi un registre, où mon prédécesseur inscrivait
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ses notes comme j'y marque les miennes. J'en tourne les pages ; j'y lis des noms qui me sont inconnus ou n'évoquent au fond de ma mémoire qu'un vague souvenir. Ce sont pourtant ceux de brillants élèves, couronnés au concours, acclamés par une salle en délire. Quelquesuns — très rares — sont parvenus à la réputation; presque tous ont sombré. De ceci, il faut conclure que les succès scolaires n'ont aucune signification, et que c'est à partir du jour où les jeunes acteurs quittent le banc de l'école qu'ils commencent réellement à travailler. Un bruit exagéré se fait autour de ces jeunes filles, de ces jeunes gens ; on exalte prématurément leur vanité ; et, s'ils s'illusionnent sur leur mérite, la responsabilité en incombe à nous, qui traitons en artistes ces écoliers. L'expérience les ramène bien vite aune plus saine appréciation des choses. Ils comprennent que ce qu'ils ont reçu n'est qu'un outil, l'outil qu'il est nécessaire d'avoir en main pour accomplir sa tâche véritable. Forger cet outil, donner aux futurs comédiens de sûres méthodes et de solides principes, établir les robustes assises où s'élèvera, s'il doit s'élever, leur talent futur : c'est à quoi sert uniquement le Conservatoire.