AU CAFÉ-CONCERT
DRANEM
Un pantalon à carreaux sanglé, trop court, laissant apercevoir les chaussettes, un veston étriqué, poussiéreux; non pas des pieds, des bateaux; un énorme nœud de cravate rose géranium; un minuscule couvre-chef en feutre déteint, bosselé, sans bord; des cheveux roux; un pif écarlate écrasé comme une tomate au centre d'une face blême; des lèvres fendues en coup de sabre jusqu'aux oreilles, riant d'un rire muet. Ce rire est communicatif... Pourquoi rit-on ? On ne sait... On rit parce que lorsque Dranem rit, il faut rire, et qu'on ne peut s'en empêcher. Cet homme est grotesque; il l'est immensément, épiquement. Qu'il marche en butant à chaque pas; qu'il s'arrête et se dandine sur des jambes flageolantes; qu'il se taise, qu'il parle, qu'il se cache la tête dans un mouchoir de cotonnade, comme pour y vomir la fin de ses phrases, ou qu'il les lance au nez des spectateurs en ayant l'air de se moquer d'eux et de lui-même, une drôlerie intense jaillit de sa personne toutàla fois falote et robuste, de sasilhouette plébéienne de pochard. . . Ce qu'il dit?. . . Cela est à tel point inepte, grossier et plat qu'aucun mot ne le pourrait peindre... Dranem énumère les bonnes fortunes d'un artiste
i06 LE TUKATHE
capillaire, le Beau blond... « Les uns naissent coiffés, moi je suis né coiffeur «... Toutes les femmes raffolent du beau blond, mendient ses baisers:
l/aulre jour un'femme du mond'me dit comm'ça :
— .l'vais ce soir à l'Opéra.
.l'voudrais bien qu'vous m'fassiez quelques ondulations.
— Bien, madam', que j'y réponds ; Vous pouvez ètr'sûr'd'ètr'coiffée comme un'vach';
Là-d'ssus, voilà qu'ell'se fàcli' Mais j'y dis : Ben quoi, c'est un'façon d'parler Cartout's lesvach's ont du lait!
Ce qu'il advient au Beau blond, vous le deviner. Partout il porte les ravages de son « coup de peigne » conquérant; il décrit dans le dernier détail les charmes de ses clientes... Dranem entonne un second morceau, un troisième, et c'est toujours la même chanson, un chapelet d'allusions graveleuses, brutales, directes. Il s'agit d'un jardinier qui cultive sa « petite marguerite » :
Elle m'a donné Pétrenne De sa fleur en bouton ; Moi j'y ai doinié la graine Qui vient d'ma plantation.
Le jardinier fait place au chauffeur. Lt ce ne sont plus des vers (!) c'est de la prose. « Pour les roues, prenez une marque connue; évitez les rotie.v Slettes, les roues Starnpognc, les 7'oue.'! Flaquette et les roues Pie »... Dranem peut raconter tout ce qu'il voudra. Qu'importe ! on ne l'écoute pas, on le regarde; on se divertit de sa grimace, de son crâne en poire, de son petit chapeau pelé et râpé, des soubresauts de son corps dégingandé, de sa bouche hilare. Il rit. Et l'on s'en veut de rire; et l'on sedemande pour quelle cause on rit. Et l'on ne comprend pas... Mais on rit...
AU CAFÉ-CONCERT i07