‹ Le ThéâtreChapitre 39 sur 43 · POLIN · texte numérisé non relu

POLIN

Celui-ci est fin, beaucoup plus fln... Son œil pétille d'esprit; sa face large, rose et fraîche, respire la malice inoffensive, la bonté. Sa voix, harmonieuse et souple, peut traduire tous les sentiments, la naïveté, la tendresse, l'émotion, la gaieté bouffonne... Le képi sur l'oreille, les mains gourdes, le menton engoncé dans le col du dolman, les mollets emprisonnés dans les fourreaux de basane, Dumanel chante les plaisirs innocents, les maux éphémères de la vie de garnison; quelques-unes des chansons qu'il a rendues populaires sont de petits chefs-d'œuvre. Du moins nous le semble-t-il, lorsque c'est lui qui les chante. L'odyssée du fantassin, errant le dimanche à travers les rues de Paris, heureux de vivre, savourant les délices d'une promenade en tramway, d'une longue station devant le bassin des Tuileries, d'une ascension de l'arc de Triomphe et regagnant la caserne le cœ.ur satisfait, lame apaisée

Dieu que jm'amuse les jours de sortie.

ces couplets, dits par Polin, ont la valeur d'un poème et d'un symbole. Je prise aussi les marches militaires qu'il rythme avec une netteté, une franchise, une rondeur, une allégresse admirables. Son nouveau répertoire m'a déçu. Il sécarte du genre qui assura sa gloire. Le troubade Polin n'est presque plus un troubade; il porte l'uniforme par habitude, et pournepasdé-concerter le public; mais il a perdu la simplicité qui faisait son charme ; il sacrifie, comme les camarades, à la manie de la basse ordure. ï^es trt'sors de mahonne amie qV Mani zelle Juliette, sont des platitudes indignes de lui. Cette ingénuité, d'ailleurs, lorsqu'il le veut bien, il la retrouve. Y a-t-il rien de plus vulgaire que ce couplet, où Dumanet, expose les

prévenances, les égards dont il enveloppe une petite bonne écossaise, son « amie »?

J'iui rends des servic's sans façon, Ainsi, jTaide à fair' sa chambrette, J'Iui frott' le parquet d'son salon, Quand é's'lav' j'y pass' la serviette ; JTaide à éplucher ses légumes, ' J'gratt'ses caroLt's autant quej'peux Et c'est moi qui ramass' l'écume Tout's les fois qu'eTlait l'pot-au-feu.

Attachez-vous à suivre la mimique du chanteur; saisissez l'expression de ses paupières plissées, de ses lèvres gourmandes, qu'effleure le bout d'une langue sensuelle ; on dirait un matou ronronnant, faisant le gros dos gorgé de crème, blotti près des cendres chaudes. Oh! que la cuisine de la petite Écossaise est donc un lieu confortable ! La cuisine de la petite bonne est le pa^ )adis de Dumanetl Tout cela, Polin lindique, le suggère avec une sobriété, un tact', une discrétion, un réalisme étonnants... C'est de l'art... Une autre chanson qu'il nuance idéalement est la chanson du « pauvre troupion ». Le pauvre troupion sort du quartier ; il s'en va à l'aventure; il rencontre de jolies femmes luxueusement nippées et qui sentent bon ; il hume comme Villon l'odeur appétissante des rôtisseries, il contemple les volailles dorées et dodues, les flacons poudreux; avec les quatre sous qui se battent dans sa poche il ne peut s'oifrir tant de choses délectables; il s'en console, il est philosophe; ses quatre sous, à l'occasion, il les partage avec un plus misérable... Et il fredonne gaiement et mélancoliquement :

Nous sommes les pauvres troupions!...

Ce petit morceau n'est que bagatelle ; pourtant on ne peut se défendre d'en être attendri. Polin y verse les

AU CAFÉ-CONCEHT 409

émotions de son cœur, sa sensibilité de brave homme. Le talent change le plomb en or pur. Polin, si les dieux l'eussent permis, aurait été un grand acteur (il l'a prouvé dans Ma générale) : réduit à chanter dos chansonnettes, il fait de chacune d'elles une comédie... En les chantant il est comédien.

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