MAYOL
11 ne se ménage pas; il se prodigue. Six fois on l'a rappelé; six fois il a donné au public qui l'acclamait une chanson nouvelle. Il plaît. Quelles sont les raisons profondes de cette faveur ? Mayol n'a pas beaucoup de fantaisie, ni de grâce: sa diction, affligée d'un accent anglosaxon, est pesante; l'œil est inexpressif, le sourire figé, le visage d'une régularité banale et morne. Mais Mayol porte un toupet merveilleusement frisé; et en même temps qu'il chante ses chansons, il les mime. Il danse, il sautille, il polke, il valse, il bostonne ; il souligne du pied, de la main, du doigt, les mots de la phrase, les syllabes du mot; il souligne tout; c'est un souligneur inexorable ; il ne consent à demeurer immobile que lorsqu'il a fini de chanter; encore ne sort-il de scène et n'y revient-il qu'avec force pirouettes ; il doit avoir la plus grande peine du monde à marcher tranquillement par les rues. Et comme son genre suppose le mouvevement perpétuel, sa chanson est extraordinairement .mouvementée.
Exemple... C'est l'histoire d'une jeune Chilienne nommée Lily, arrachée aux forêts de son pays natal, amenée à Paris. 'Vous pensez si ce voyage laborieux et compliqué prête à la mimique ! Mayol ne se sent pas de joie ; il se dilate ; il est à l'aise. A la bonne heure ! Ceci se peut appeler une chanson ! Et Mayol s'attache aux pas
de la petite Lilj'; et tantôt iU'habille et tantôt la déshabille :
Faut qutu m"pay's un chapeau
A Santiago Avec des épingles à cheveux.
J'en veux.
Le chapeau s'érige sur le chignon de la petite Lily; — nous le voyons. Les épingles s'y enfoncent prestement. Et nous remarquons quelle a un anneau dans le nez.
Ah ! qu'elle était jolie
Ma p'tit' Lily Avec ses cheveux légers
Frisés, Son petit anneau doré Dans l'nez.
Mayol jongle avec cet anneau ; il l'enlève dunez de Lily le lui remet. Et désirant flatter ses auditrices, il déclare que Lily, charmante à Santiago, est laide à Paris, nulle femme ne pouvant affronter le voisinage des jolies Parisiennes. Telle est sa conclusion. 11 gambade, il salue, il sourit, il incline son toupet victorieux.... Oh ! que Mayol est séduisant ! Ressembler à Mayol, quel rêve ! Quelque? milliers de jeunes gens s''appliquent à le copier, à reproduire ses tics, ses mines, ses entrechats, la savante ondulation de sa chevelure, la coupe de ses gilets. 11 provoque lémulation de la jeunesse. Voilà apparemment le principal secret de sa popularité. Je rougis de vous entretenir d'une si pitoyable littérature, d'un art si médiocre, mais la physionomie, la vogue de Mayol se rattachent aux mœurs du siècle. Il y eut de ces personnages qui jouèrent un rôle dans l'histoire... Mayol, c'est la menue monnaie de Garât.