‹ Le ThéâtreChapitre 5 sur 43 · PIERRE BERTON 3'J · texte numérisé non relu

PIERRE BERTON 3'J

femme du peuple, des vertus qu'elle possédait et lui a léguées : l'ordre, le courage, la charité, la bonté. 11 ne les a pas retrouvées chez la vaine créature qu'il eut l'imprudence d'épouser... Comment Serval a-t-il choisi pour compagne cette Renée, une fille de noblesse avec laquelle il n'avait aucun point de contact? Et commentât-elle consenti à ce mariage? Nous en sommes réduits aux conjectures. Qu'il l'ait aimée, nous le concevons. Mais elle? Riche et bien née, elle n'a pu céder qu'à la séduction des talents d'un être si différent d'elle-même et qui la choque par tant d'endroits... Or, il est singulier que prisant en lui de tels mérites, et ne l'ayant élu ou accepté qu'à cause d'eux, elle le traite avec un dédain si offensant. Cette anomalie déconcerte le public. 11 eût fallu l'expliquer... Renée bafoue Serval, affecte de ne pas croire en lui, accueille complaisamment les railleries que lui décoche un jeune sot, M. de Brévannes; elle s'associe à ses épigramraes, souligne d'un rire approbateur une caricature qui représente Serval sous les traits d'un singe grotesque et malfaisant. Bref, elle le hait... Frivole, égoïste, sensuelle, perverse, elle regarde d'une façon significativecesnobde Brévannes ; elle est ou vadevenir sa maîtresse. C'est uu méchant petit animal. Si son mari a la lourdeur physique d'un chimpanzé (et combien M. Grand est loin de ce modèle îj elle a la mauvaise malice d'une guenon, de cette « guenon du pays de Nod » qu'une pièce de Dumas rendit fameuse. Elle veut plaire et régner, et asservir tous les hommes que leur malchance place sur sa route; elle veut même séduire Canuche...

Ce Canuche est une silhouette spirituellement dessinée. On sent que M. Berton s'en est épris, et qu'ilenacaressé, modelé les contours avec une tendresse infinie, et qu'il est aussi fier d'être le père de Canuche, qu'a pu l'être Henry Murger d'avoir donné le jour à Schaunard. à Colline ou à Rodolphe. Canuche est de leur famille. C'est un bohème, un demi-raté. Il a cueilli des lauriers scolaires, lisait le droit comme lialloz. il aurait pu s*e pousser

dans le monde, mais une fâcheuse timidité. Timpuissance où il est de s' « extérioriser » a paralysé son essor... Il ne sait pas agir ni parler, il n'ose pas,.. Par embarras, il s'est acoquiné avec une servante d'hôtel meublé entrée un jour dans sa chambre; par embarras, il a léiritimé cette basse liaison. (Vous reconnaissez la thèse chère à l'auteur : l'influence de Timprévu sur la destinée humaine : pourtant ici on doit remarquer que ce n'est pas le hasard qui jeta Ihorrible Agathe dans les bras de Canuche, mais la volonté qu'avait cette fille de se procurer un protecteur ou un amant de passage.) Tous les dons qui manquent à Canuche. l'aplomb, la faconde, le courage et l'audace, la nature en a libéralement doté son camarade d'école Serval. Canuche revit en ce condisciple plus brillant, plus raffiné, qui lui offre l'image de ce qu'il n'est pas et de ce qu'il aurait pu être; le succès de son camarade lui donne l'illusion de sa propre ascension... Il se dédouble en Serval, comme Giboyer s'absorbait dans son fils, reportant sur lui ses ambitions orgueilleuses. Le type n'est pas absolument neuf, mais il est plaisant et d'essence théâtrale... Ces oppositions, ces contrastes sont une source d'effets faciles dans la note comique ou dans la note attendrie. Voir le piteux Canuche, barbu, hirsute, mal cravaté, naïf et fidèle, naviguant dans le sillage de Serval, immuable Pylade de cet Oreste, voir Canuche amoureux transi de la belle Mme Serval, c'est pour le gros du parterre une joie. Effectivement, Canuche est fou de Renée, il l'aime à la façon d'un chien batlu, que nulle rebuffade ne détourne de son maître. Elle le « fait marcher ». et plus elle le berne, plus il l'adore. Et il adore aussi le mari. Canuche est plein de bons sentiments.

Au sein de ce ménage désuni, une deuxième femme va surgir et achever d'y porter le trouble. Renée a pour amie Mme Camille de Lançay, une jeune veuve charmante et mélancolique, et qui vaut mieux qu'elle. Les deux figures s'opposent... Camille est sérieuse, dévouée,

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