L'AUTEUR
Ce qu'est, de nos jours, l'auteur dramatique?... C'est très simple... 11 est le Roi... Roi de la littérature, roi du monde. 11 jouit d'extraordinaires privilèges qu'il est le seul, sans doute, à ne jias apprécier, car ç>n n'est plus sensible aux biens qu'on possède.
Voyez les obscurs laboureurs de l'armée des lettres : ils poussent la charrue, ils creusent le sillon, ils l'arrosent de sueur. Et qu'y a-t-il au bout de leur efîort? Rarement la gloire; le plus souvent une réputation patiemment et péniblement acipiise. Tel livre d'histoire, où dix années de recherches et de méditations sont encloses; tel roman, où l'auteur mil son cœur et son cerveau, se glissent humblement à la montre du libraire... Qui s'en sou cie? Le passant, à supjioser qu'il s'arrête devant eux, les feuillette d'un doigt distrail. La itresse n'y prend pas garde. Le volume est roulé, noyé dans l'onde mouvante d'une intarissable production. L'écrivain, s'il ne s'impose par l'éclat dun génie foudroyant, ou par les grâces d'un talent accessible au public, demeure ignoré. 11 n'a que le suffrage du petit nombre. Ses tempes grisonnent avant qu'il ne parvienne à la renommée.
I Préface pour les Annales du Théâtre et de la Musique.
Et, certes, je ne prétends pas que le dramaturge n'ait point aussi de terribles luttes à soutenir. Mais, lobstacle franchi, quelle récompense! Quel épanouissement! Mille trompettes sonnent en son honneur. Une formidable réclame s'organise, d'un consentement unanime, autour de lui. Et ce nest pas uniquement les belles œuvres qui donnent le branle à ce concert. Les plus minces, jouées sur les plus infimes tréteaux, en bénéficient; elles obtiennent la faveur du compte rendu, précédé de <■ l'avantpremière », suivi delà « soirée », soutenu de l'escadron volant des échos de complaisance... Ce n'était pas assez!... L'ensemble des journaux ne suffisait pas à cette tâche. Un organe spécial s'est créé pour porter, quotidiennement, à la connaissance de la foule, la menue monnaie des nouvelles qui intéressent MM. les auteurs : leurs mots d'esprit, leurs disputes, leurs rancunes, leurs déceptions, leurs projets...
Est-ce là tout? Nullement. Ce métier ne donne pas que des satisfactions d'amour-propre. 11 n'en est guère d'aussi lucratif. C'est la seule branche de notre carrière où le résultat matériel ne soit pas en proportion de l'effort, et lui soit supérieur. Le journaliste, lérudit, le romancier gagne sa vie. L'homme de théâtre s'enrichit. Une pièce qui réussit vaut une fortune. Elle rapporte capital et arrérages. L'auteur à succès se trouve en possession d'un vaste domaine, avec un intendant et des fermiers. L'intendant, c'est la Société qui palpe ses droits ; les fermiers, ce sont les directeurs qui les paient. Et ce gain monte à des sommes fantastiques. Cyrano a atteint le million. Tant mieux! Cyrano est un chef-d'œuvre! Mais nous savons des vaudevilles qui l'ont dépassé. Et vraiment, de se dire que trois quiproquos enchevêtrés, une petite femme à la jambe légère, un vieux colonel bégayant, quelques polissonneries, une poignée de calembours procurent ces richesses; — d'en admirer l'affluence, d'en considérer la source, — l'esprit demeure ébloui et confondu.
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L'auteur dramatique, c'est le Roi...
Au moins, ce satrape, conscient des faveurs qu'il a reçues, en témoigne-t-il un peu de gratitude et de joie ? A-t-il de la bienveillance, de la bénignité, une humeur •apaisée, un caractère accommodant? Regardez-le... Une perpétuelle inquiétude est dans ses yeux... Ëcoutez-le... Ses lèvres distillent l'amertume. Il n'aperçoit que malandrins acharnés à le détruire. Et il est de bonne foi. Il se croit persécuté... Est-il jeune? Il épie férocement la décadence des aînés qui barrent la route. S'il est vieux, il conçoit contre ses jeunes confrères une âpre et secrète jalousie. Par pudeur ou politique, ils peuvent dissimuler ces sentiments; soyez sûrs qu'ils en sont profondément pénétrés.
(Et, mon Dieu, je conviens qu'il y a, de ci, de là, quelques débutants amènes, et de vénérés doyens, que l'âge en les glaçant, a rendus indulgents et philosophes. Mais je ne fais pas ici d'applications particulières)...
Oui, le dramaturge, considéré en soi, dans ses lignes générales, est un écorché-vif, une manière de monstre qui échappe à toute classification... Il est en marge... Son trait le plus saillant est l'orgueil : un orgueil inouï, tantôt apparent, tantôt caché, toujours enflammé, toujours saignant. Le moindre coup d'épingle lui fait l'effet d'un coup de poignard. Le pli d'une feuille de rose l'empêche de dormir. Cette sensibilité suraigué est une forme de la démence. Il souffre du délire des grandeurs et de la persécution. Il est tour à tour mégalomane et misanthrope, quelquefois les deux ensemble. Il ramène tout à lui. Il est le centre de l'univers. Si l'on discute sa pièce, on l'assassine. Si le public ne s'y presse pas, c'est donc qu'on l'ameute ou le détourne. Et jamais il n'aura l'idée qu'il peut être responsable de ses chutes, et qu'il est dans son tort, et que son œuvre est manquée. Il va chercher bien loin la raison du phénomène le plus simple. Il l'attribue à des causes surnaturelles : c'est le
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soleil, c'est la pluie, c'est la paix, c'est la guerre, c'est le ministère, c'est la Chine ou le Maroc 1 II se plaint des morts et des vivants, des êtres et des choses, de ceux qui gouvernent les théâtres, de ceux qui y jouent. Jusqu'à la veille de la représentation, le mirage du triomphe l'illumine ; il se sent très bon ; il encense ses interprètes. En cas de succès, il les associe généreusement à la victoire, à condition qu'on ne les loue point trop à ses dépens et que toutes distances, entre eux et lui, soient gardées. En cas de revers, ce ne sont plus que des misérables qui l'ont trahi. Les actrices, ou il les aime trop, ou il leur témoigne une ironique condescendance. Rien n'égale son dédain quand il parle des acteurs.
Pourtant il y a quelqu'un qu'il hait et méprise davantage : c'est le Critique. Aucune illusion n'est possible à nous, mon cher Stoullig, qui avons vieilli sous le harnais. Nous sommes la bête noire, le bouc émissaire chargé des péchés d'Israël, la victime expiatoire que l'on voudrait immoler sur l'autel. Ah! si nous ne nous défendions pas ! On incrimine notre bonne foi. On nous déshonore. Comment supposer que nous ayons pu bâillera un méchant ouvrage, et que le jugement rigoureux porté sur lui puisse être sincère? La sincérité est notre principale vertu professionnelle. C'est à peu près la seule que ces messieurs nous refusent. Ils nous accordent — à leurs heures de mansuétude — un peu d'intelligence et d'esprit; ils ne conçoivent pas qu'une opinion, qui ne leur est pas entièrement favorable, soit libre; ils lui supposent des mobiles intéressés, mystérieux.
— Pourquoi m'éreintez-vous? dit l'auteur au critique, que vous ai-je fait ?
— Vous n'avez rien fait que mennuyer. Je ne vous reproche que celai
— Voyons dites-moi la vérité. Vous m'en voulez, n'est-ce pas?
Le Critique, agacé de ces insinuations, proteste de
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son impartialité, de sa bienveillance, du désir qu'il avait de s'amuser et d'applaudir. L'auteur le dévisage d'un air coupçonneux : « Hum ! cet homme qui n'a pas trouvé ma pièce bonne, est-il bien dans son bon sens? Est-ce croyable ? Il y a quelque chose là-dessous! » Et le malheureux se torture la cervelle ; il sonde les replis les plus obscurs de sa mémoire ; il y recherche des griefs périmés, de vieux ressentiments... Voyons, n'y eut-il pas un moment, quelque histoire de femme?... Eh non, mon ami, il n'y a pas de femme dans votre affaire, ni de vendetta recuites, ni de rancunes. Il y a seulement que vous avez écrit une comédie, que je l'ai trouvée mauvaise, à tort ou à raison, et que j'en ai donné mon avis franchement, comme il est de mon devoir, parce (jue c'est mon opinion que le public me demande, et non la vôtre, auteur, et non celle du voisin!,..
11 faut s'y résigner. Entre eux et nous, un accord parfait est impossible. Parfois on signe des trêves, mais la guerre couve. Elle se rallume à la première occasion, d'autant plus violente, qu'une accalmie passagère a ranimé les forces des combattants. Cet apaisement se produit dans le mois qui précède l'apparition du nouvel ouvrage. Je n'insinue pas que l'auteur ait le dessein d'amadouer son juge. Loin de moi cette pensée... Je n'explique point, je constate... Durant cette période, il est aimable, empressé, cordial ; il vous narre gentiment ses misères, il en badine; il vous confie ses espoirs, il vous demande conseil. Mais une si surprenante prudhommie ne survit pas à « l'article ». Car jamais l'article — fut-ce un dithyrambe — n'est exactement, complètement, celui qu'eût voulu l'auteur. Il feint d'être ravi; il en exprime sa gratitude. .Tout au fond de lui-même il s'insurge. Vous n'avez pas dit ce qu'il aurait souhaité <\ue vous disiez; ou vous avez dit ce qu'il aurait préféré que vous ne disiez pas; ou vous l'avez dit d'une façon qui ne lui agrée point; vous avez exalté l'endroit qu'il aime le moins dans l'ouvrage et omis de parler de celui
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auquel il attachait le plus de prix. Vous n'avez pas saisi son idée, ou vous l'avez mal traduite; vous avez « manqué de compréhention ». Bref, vous êtes, quoique aimable, un âne bâté !...
Si parmi vos éloges une réserve s'est glissée il ne voit qu'elle; les compliments s'efîacent de son souvenir, non le mot sévère qui leur faisait contrepoids. Et ce mot ne s'oubliera plus il en subsistera une fine blessure ; l'endroit restera sensible et, par la suite, il suffira du plus léger frôlement pour réveiller la douleur endormie. Je causais de ces choses avec un dramaturge, — c'était pendant la trêve ! — Je lui demandais les raisons d'une si maladive susceptibilité.
— Est-ce juste, disais-je, que la joie de dix colonnes de louanges soit détruite par l'amertume dune restriction?
Malicieusement, il répliqua :
— Quand vous buvez un verre de lait, et qu'il y tombe une mouche, vous ne voyez que la mouche.
Je dus convenir que l'explication était spirituelle et répondait à tout. Ces mouches, tombées dans le lait, ce sont autant de petits cadavres mal ensevelis. Entre le critique et l'auteur, il y a un cimetière de mouches...
Hélas ! si nous les entendions, lorsqu'ils parlent de nous, sans contrainte, en famille, portes closes, et qu'ils laissent leur bile s'épancher !. . . J'eus cette rare fortune ; j'écoutai, invisible, les propos qui se tenaient à un dîner de dramaturges. Nous fîmes les frais de la conversation. Et je découvris combien la haine peut être ingénieuse. Elle s'allie, de leur part, à l'ingratitude. Car enfin, à le bien considérer, les victimes... c'est nous !... Est-il un plus dur métier que le nôtre?... Et à qui profiie-t-li, sinon à nos pires ennemis?... Chaque jour, en toute saison, s'enfermer dans une salle ou glaciale ou surchauffée ; tendre l'oreille à des proses vides, à des vers grandiloquents ; revoir, avec quelque modification du détail, l'œuvre déjà vue; retrouver la même intrigue, les mêmes
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mots, les mêmes adultères gais ou tragiques, les mêmes maris, les mêmes amants ; se nourrir de ces fables superflues, se dessécher l'esprit à les conter aulecteur... Voilà le lot de la critique... Pour une belle soirée d'art, que d'heures gaspillées ! Pour une émotion que de lassitudes !
Et voici notre salaire : la suspicion, la diffamation secrète, l'injure, la provocation.
Décidément, le rôle que nous jouons est ingrat, mon cher Stoullig. Mais il offre des compensations... D'abord, il permet d'étudier de près, la loupe en main, l'Auteur Roi, c'est-à-dire le plus curieux spécimen d'humanité qui soit au monde ; et d'étendre cette étude au milieu jdans lequel il évolue. C'est fort intéressant.
La foule ne discerne du théâtre que la façade brillamment illuminée; nous, nous savons ce que les feux aveuglants de la rampe dissimulent de petites vilenies, de vanités comiques et sottes. Nulle part les passions ne sont si tumultueuses. Seulement attendez 1 Nulle part elles ne sont plus superficielles. Ces incendies, qui menaçaient de tout dévorer, flambent et s'éteignent avec une surprenante rapidité. On s'invectivait, le poing tendu. La répétition finie, on s'en va, bras dessus bras dessous, boire un bock au café d'en face. Tout cela n'est pas sérieux. Tout cela se passe à la lumière artificielle des frises, entre deux panneaux de carton peint. En ce lieu irréel, les sentiments sont maquillés comme les figures, l'amour n'a point de profondeur, ni la haine de durée... Ainsi je m'aperçois que j'ai tracé un tableau beaucoup trop noir de nos querelles avec les auteurs. Elles sont plus bruyantes que sanguinaires; elles se résolvent en bonaces, sans qu'il soit toujours nécessaire de recourir à la solution d'un combat singulier. Ces messieurs endurent impatiemment nos sévérités, quand ils sont euxmêmes en cause; mais dès qu'elles s'adressent à leurs confrères, ils les trouvent moins absurdes, de telle sorte
qu'il y a un moment où nous finissons par nous rejoindre et sympathiser!...
Mon cher ami, chaque condition a ses incommodités. Opposons-leur une âme sereine. Et puis disons-nous bien que toutes ces petites choses ont peu d'importance, lorsqu'on les considère du haut de Sirius !...