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LE CRITIQUE

J'ai relu avec plaisir et avec profit les pages que le'critique de Comœdiaai réunies en volume. Elles m'ont suivi dans les villes d'eaux, sur les montagnes; elles furent le lien qui rattachait la flânerie de mes vacances au souvenir dun laborieux hiver; elles évoquaient les pièces jouées, les succès, les revers, les émotions ressenties, les ennuis essuyés, les petits événements, les passions fugitives du théâtre. Ce n"est pas que M. Léon Blum s'attarde aux puérilités de lanecdote. S'il se divertit de ces bagatelles, on n'en trouve presque aucune trace dans ce qu'il écrit. Il vise plus haut, il ne s'arrête point à la surface ni aux « à-côtés » des œuvres ; il les pénètre, il les dissèque d'une main savante et fine, il en extrait la moelle spirituelle; il réussit mieux à en fixer la vie intérieure que la vie pittoresque; il est philosophe et psychologue plutôt que peintre et narrateur. L'idée, voilà son domaine; il s'y meut à l'aise, s'y épanouit. Chaque pièce lui est un prétexe à ratiociner ; il brode des arabesques sur les cas de conscience ; il se promène, atten tif et curieux, parmi les adultères, les trahisons, les indulgences, les repentirs; il refait dans un esprit nouveau une carte du Tendre dont il explore, sans jamais s'y perdre, les bourgs et les fleuves. 11 est le péripatéticien

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de la casuistique amoureuse. Nul n'aura parlé avec une sympathie plus lucide de Porto-Riche, d'Hervieu, de Bataille, de Donnay, de Coolus, des poètes et des analystes de l'amour. D'instinct, il va vers eux, et il les ramène à lui; il cherche dans leurs ouvrages la confirmation de ses propres théories. Vous n'ignorez pas que Léon Blum est l'inventeur d'un système pour l'éducation des filles ; il ne le laisse pas oublier ; parfois le théoricien perce un peu trop sous le juge... Faiblesse bien excusable qui ne nuit pas à son autorité, qui y ajoute même du jtiquant. L'homme exempt de tout parti pris devient facilement ennuyeux; rien n'est froid comme la sérénité. Il faut chérir, il faut haïr quelque chose. Et, d'ailleurs, qui de nous peut se flatter d'être impartial ? Souvent nous obéissons à des mobiles obscurs, insoupçonnés de nousmême et qui échappent au plus sévère contrôle de nos consciences.

M. Léon Blum a des antipathies et des sympathies. Si elles rinfiuencent, elles ne le gouvernent pas; il les surveille; ellesontpour contrepoids l'honnêteté, lacourtoisie, un sens délié des nuances du langage, une bienveillance naturelle qui s'emploie plus volontiers et avec plus d'allégresse à louer les mérites d'un auteur qu'à flageller ses défauts. On ne saurait rencontrer un meilleur guide...

Tandis que je feuilletais cet excellent confrère et que nous causions ensemble en pensée — bercé sur l'eau bleue d'un lac, mollement engourdi, ivre de lumière, jouissant de l'heure, — j'entrevoyais l'effort proche, la reprise incessante du labeur quotidien, et je réfléchissais à la condition de ceux d'entre nous qui se sont imposé la tâche d'examiner la production littéraire et particulièrement la production dramatique. .. Il en est sans doute d'aussi difficiles, il n'en est pas de plus ingrates... Essayons en toute humilité de tracer le portrait du jjojfaitcritique et, quoique nous n'espérions pas atteindre :"• ce modèle, de le définir. Considérons ce qu'il doit être ou n'être pas, et d'abord ses qualités positives.

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Elles sont de deux sortes, elles dérivent de Tintelligence et du caractère. C'est, d'une part, la compréhension et, d'autre part l'esprit de justice. Entendre clairement ce qu'il écoute, ne pas trahir l'œuvre en la commentant, saisir pleinement ce qui y est exprimé, voilà le premier devoir du critique; le second est de porter sur elle un jugement de bonne foi. Le critique a le droit de se tromper sciemment. Ses erreurs n'ont qu'une excuse, la sincérité. Ses arrêts sont révisables — souvent la postérité les casse. Qu'importe s'ils furent loyaux, dénués de flatterie et de fiel ! On ne lui demande pas la vérité absolue — c'est un mot vide de sens — mais seulement de dire ce qu'il croit être la vérité, et de le dire sans haine et sans crainte. La formule du serment judiciaire pourrait servir de règle morale aux jeunes écrivains qui embrassent notre profession. Ils ne ^e doutent guère des pièges, des amertumes dont elle est semée. Eh! quoi! Est-ce si malaisé de se montrer sincère! Y a-t-il lieu pour une chose si simple de crier au miracle! Mais oui... Le franc-parler suppose l'indépendance.. L'entière indépendance ne se plie que péniblement aux lâchetés du monde ; et toutefois il est indispensable qu'elle dépouille toute hypocrisie, puisqu'elle n'existe qu'à la condition de s'en alfranchir. Elle exige une certaine dose de rudesse, l'oubli des camaraderies, l'irrespect des situations acquises... Un poète peut ménager un poète qui lui soumet des vers, un orateur peut applaudir à la médiocre harangue d'un orateur... Ce qui est, chez eux, égards ou politesse, change de nom dès qu'iis'agit du critique ; ce n'est plus que bassesse et vile complaisance... La vanité si irritable deslittérateurs tolère un blâme murmuré à l'oreille dans l'intimité du cabinet ; elle s'insurge contre la censure écrite el livrée au public par l'organe retentissant d'un journal Le critique assume des rancunes féroces ; il en rit lorsqu'elles viennent d'ennemis ou d'indifférents; il en souffre qoand c'est un ami qui les lui voue. 11 l'a reçu à sa

table, il a dîné à la sienne. Vingt ans de lutte commune, ime estime réciproque les rapprochent et les lient. Ils ont des cœurs fraternels. L'auteur fait représenter une comédie. Si le critique a le malheur de ne la point totalement admirer, s'il mêle an miel des louanges l'absinthe d'une restriction, même légère, les yeux qui le regardaient se détournent, la main qui le recherchait s'écarte, des reproches véhéments, ou la gêne pluscruelle d'un silence de glace succèdent aux effusions de la veille. Le critique soucieux de son honneur ne transige pas; il déploie ce courage, il endure ce supplice. Ce sont les misères du métier.. .

Il y en a d'autres: l'inquiétude du doute, l'angoissedu scrupule, le soucide se former une opinionnette etlibre, l'effroi de subir plus que déraison la pression du public, la nécessité d'en tenir compte.

Proclamer détestable une œuvre portée aux nues par la foule est plus grave que d'exalter une œuvre tombée. Dans le second cas, on accompht un acte généreux, dans le premier on peut nuire. Quel trouble ! Que d'hésitation ! Et puis mille éléments, étrangers à sa valeur propre, assurent la réussite, précèdent l'échec d'une pièce de théâtre : le choix du sujet, les circonstances, le préjugé du moment, l'empreinte d'un précédent ouvrage encore toute fraîche dans l'esprit de l'auditoire, le talent oul'insuffisance des acteurs. Et le critique demeure perplexe, il sent que le public est hostile aux nouveautés, esclave de l'habitude, que la plupart des chefs-d'œuvre furent d'abord dédaignés; mais il appréhende aussila confusion qui s'établit enti e le faux et le vrai génie, il poursuit d'une égale horreur l'aveuglement du spectateur routinier et l'emballement du snob.

Cependant, tout cela l'enveloppe, l'imprègne... Dans la salle où, les nerfs tendus, il médite et travaille, alors qu'autour d,- luions'amuse,seconstitue l'atmosphère qui décidera du sort matériel de la comédie, il s'efforce d'être J| aveugle et sourd auxchuchotements des voix, à l'exprès-

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