‹ Le ThéâtreChapitre 6 sur 43 · PIERRE BERTON · texte numérisé non relu

PIERRE BERTON

loyale, « tout en or ». Cyniquement trompée, ruinée par son mari, elle poursuit l'annulation d'un testament qui la dépouille. Il lui faut un défenseur. Elle fait appel aux lumières de Serval; ils confèrent ensemble, et de leur entretien naît le drame. Tout de suite ils ont du goût l'un pour l'autre. Camille raconte sa lamentable histoire ; elle s'est sacrifiée pour un époux indigne ; afin de le soustraire à l'infamie d'un procès correctionnel, afin d'éviter cette honte à la mère de son mari, — une sainte, — elle a laissé dilapider ce qu'elle avait, Camille a aimé sa bellemère. Serval a aimé sa mère. Ils doivent sympathiser. Ils se rapprochent. Leurs confidences se font plus intimes.

— Défendez-vous, dit Serval ; vos épreuves sont finies ; l'avenir vous appartient.

— Je ne me remarierai jamais, répondit Camille.

— Qu'en savez-vous? Vous serez aimée.

— Je plains celui qui m'aimera. Mon cœur est vide. Maintenant, c'est elle qui l'interroge, qui lui arrache

le secret de la vague tristesse qu'elle lit au fond de ses yeux... Il souffre; il se console de ses peines inavouées en se réfugiant dans l'action. Elle le plaint, elle l'admire... Il lui exprime sa gratitude. Leurs mains s'étreignent. Ils sont mûrs pour la grande passion. Mais des scrupules de conscience les empêcheront de s'y abandonner. Ceci nous annonce une bataille.

Quand commence le second acte, elle est engagée. Serval va vraisemblablement devenir président du conseil des ministres ; mais le soin de sa gloire s'efface devant son amoureuse inquiétude. Il aime éperdument Camille; il s'est déclaré, et quoique payé de retour, — il n'en saurait douter, — il ne peut fléchir la résistance de la jolie veuve. Elle répugne aux hypocrisies de l'adultère: elle ne veut pas trahir Renée, son amie, qui la reçoit chez elle.

— Voyez, dit-elle à Serval, je ne suis pas coupable, et je tremble... Que serait-ce?...

Il insiste ; elle repousse et se hâte de fuir un danger trop pressant : « Je partirai demain. » 11 s'irrite de ce départ et montre du dépit... Puis il quitte sa villa de Ville-dAvray (où cet acte se déroulei pour se rendre à Paris et y sceller, avec ses amis politiques, les suprêmes accords qui lui livreront le pouvoir... Suivent quelques épisodes destinés à mettre en lumière la perfidie de Renée, la droiture de Camille, la candeur de Canuche. Renée achève de griser Canuche par de savants manèges (elle le prie de lui apprendre le latin ! i : elle ne comprend pas que son injustice inexplicable et inexpliquée envers Serval, au moment même où. il gravit les degrés du Capitole, avive l'inclination de Camille... La nuit est venue... Les lumières sont éteintes... La maison va s'endormir... Renée rentre à pas de loup dans le salon ; la porte du jardin s'entre-bâille, donne passage à M. de Brévannes ; la jeune femme l'entraîne vers sa chambre et s'y enferme avec lui. Camille, muette de saisissement, a surpris ce commerce criminel. Quel n'est pas son effroi lorsqu'elle aperçoit Serval ! Il revient inopinément de cette conférence ijui devait lui procurer un portefeuille et qui finalement le lui a repris. Ses espérances sont à vau-l'eau (M. Berton arrange ces péripéties, fait et défait les cabinets avec une extraordinaire désinvolture; il abuse tout de même de notre crédulité.) Serval, après un froid salut à Camille (il lui garde rancune de sa rigueur), s'apprête à gagner le gynécée. Camille se précipite et lui barre le chemin. Et c'est la scène à grand orchestre, la scène capitale qui est une des pierres d'angle de la pièce.

Représentons-nous 1" « état d'àme » des deux interlocuteurs. Camille éprouve à l'endroit de Serval un penchant très vif. Elle y a résisté par loyauté vis-à-vis de son amie. Mais l'indignité de cette amie lui a été révélée. Renée est une épouse infidèle, coupable de la plus brutale des fautes. Que sera, logiquement, l'attitude de Camille ? Elle peut laisser aller les choses. Serval prendra les amants en flagrant délit; il sévira, soit qu'il

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