PIERRE BERTON
s'abandonne à un geste violent, soit qu'il ait recours au divorce. De toute façon, celte solution le libérera, et conséquemment le jettera dans les bras de Camille. Il semble qu'elle n'en puisse trouver de meilleure, de plus conformée son intérêt, à son désir, puisqu'elle lui permettra déjouer, auprès d'un homme passionnément chéri, le rôle de consolatrice et de panser ses blessures. D'autre part, elle se sait aimée de cet homme ; elle est sûre de le rendre heureux en s'unissant à lui ; elle ne craint donc pas d'obéir à un calcul égoïste en le délivrant d'une femme abominable ; ce n'est pas seulement pour elle, mais c'est encore, c'est surtout pour lui que cette libération est souhaitable. Et Camille, pour l'obtenir, n'a pas à intervenir, à assumer une tâche active qui pourrait alarmer sa délicatesse. Il suffit qu'elle se taise, qu'elle s'efface. D'eux mêmes, les événements salutaires s'accompliront. . . Eh bien, non ! Elle se met en travers. Contrairement à toute raison, elle sauve une créature pour qui elle ne peut avoir qu'aversion et mépis ; elle perpétue, au lieu de la dissiper, entre les époux, une pénible équivoque... La première solution était humaine. La seconde est théâtrale. M. Berton a adopté la seconde parce qu'il est avant tout, par-dessus tout homme de théâtre, et qu'il immole le sens commun à r (( effet ». En composant sa pièce, il a vu, comme dans une brusque illumination, cette scène : l'honnête femme sacrifiant sa pudeur au salut de l'adultère, faisant à celle-ci un rempart de son corps, surgissant au seuil de la chambre conjugale, s'interrogeant anxieuse, puis se décidant, s'ofîrant au mari, dans l'élan d'un sublime mensonge.
— Jusqu'à présent, je me suis refusée ; mais ce soir vous êtes malheureux, abandonné de tous ; victorieux, je vous résistais; vaincu, je vous rejoins et vous aide. Viens ! je suis à toi !
Ah ! la" belle attitude, le beau port de tète, le beau discours I A la bonne heure ! Cela sonne et résonne comme le tonnerre en zinc de Calchas. C'est de l'héroïsme de
convention, c'est du théâtre. Je l'admets, c'est du théâtre. Mais ce n'est que du théâtre.
Cette scène « sensationnelle » a pour corollaire une scène, si j'ose ainsi dire, fatidique. Il n'était pas question d'autre chose, pendant l'entr'acte, dans les couloirs: « Nous allons avoir la scène des deux femmes. » Nous l'avons eue. Elle couronne le troisième acte. Il est de règle que chaque acte s'achève sur une scène maîtresse, sur une de ces scènes que Ton qualifie de magistrale. (Notez que je ne hlâme pas les recettes de la vieille cuisine dramatique ; elles sont excellentes quand elles se concilient avec le respect de la vérité, et détestables quand elles faussent les sentiments et les caractères... C'est recueil que l'auteur de la Rencontre n'a pas suffisamment évité.) En cédant à Brévannes, Renée, s'est donnée au plus pleutre des amants ; son désir assouvi, il ne songe qu'à la quitter pour contracter un opulent mariage. L'humiliation qu'elle en ressent tourne à la fureur. Elle soupçonne le lien qui s'est formé entre Serval et Camille, mais elle ignore que celle-ci est en possession de son secret. Elle se montre injurieuse etviolente.
— Tu es la maîtresse de mon mari, s'écrie-t-elle. Camille se tait ; elle essuie en silence le débordement
de cette colère déchaînée ; elle rit sous cape ; elle n'a qu'un mot a dire pour confondre son outrecuidante rivale ; il lui brûle les lèvres, mais elle le retient, afin que la scène se développe plus longuement, avec plus d'ampleur. Renée continue à vitupérer, à s'enferrer.
— Un mari détourné de ses devoirs par la meilleure amie de sa femme. L'aventure est banale. Cela se voit tous les jours !
— Nous sommes esclaves des circonstances, répond doucement Camille. Les événements sont plus forts que nos volontés.
(Rappel opportun de l'idée générale de la pièce... L'auteur ne perd pas sa thèse de vue.)
PIERRK BERTON 4;)
Kenée, inconsciente du péril qui lamenace, pousse sa pointe et redouble d'invectives.
— Comment, toi que je croyais si pjire et si fière. as-tu pu commettre cette infamie? Tu n'es qu'une misérable 1 Serval est ton amant. Pou m'importe ! Tu me l'as volé. Garde-le. Mais j'entends porter son nom, conserver ma position sociale.
Il est temps que le « mot » soit prononcé, qu'une telle insolence soit châtiée et que la scène évolue. Camille parle :
— J'ai suivi ton exemple ; ma nuit d'amour a protégé la tienne. Je ne «te demande pas de m'en savoir gré ; du moins, aie la pudeur de ne m'adresser aucun reproche.
Une minute Renée demeure atterrée ; puis la petite vipère redresse la tête.
— Le déshonneur est dans le scandale. 11 n'y a point de scandale. Seule tu connais ma faute. Une faute sans témoins et sans preuve n'existe pas.
— Mon affirmation à ton mari suffira.
Renée prend peur ; elle se fait humble.
— Je parlerai, déclare Camille.
— Tu ne parleras pas.
— Et pourquoi, s'il te plaît?
— Parce que tu m'es supérieure, parce que tu es bonne...
La voix de Camille est si ferme, son regard si énergique que Renée perd contenance. Renonçant à l'intimider, elle lui propose un marché honteux :
— Sois la maîtresse de mon mari, je fermerai les yeux ; tu auras ton amant; j'aurai le mien...
Et devant le dégoût de Camille, elle s'effondre, elle implore ; ses larmes coulent.
— Je suis à ta discrétion. Serval te croira, puisqu'il t'aime. Et s'il doute, tiens, voici le témoignage matériel qui te manque : c'est une lettre où il lira l'aveu de ma faiblesse, une lettre de Brévannes pour qui j'ai oublié mes devoirs, et qui, l'ingrat, m'abandonne et se marie. Avec ce papier, tu seras Mme Serval!...
il) LE THÉATRi:
Ce dernier trait est inattendu, mais non pas déraisonnable. On ne sait si c'est par calcul ou bien sous l'impulsion d'une détrtsse irréfléchie que Renée agit de la sorte, si elle brave rageusement l'ennemie dressée contre elle ou s'en remet à sa générosité. Il en résulte quelque incertitude. Dans l'ensemble, la scène est curieuse, hardie. Pourtant elle n'a pas excité toute l'émotion que l'auteur était en droit d'espérer. Ceci tient à ce qu'elle est un peu verbeuse, encombrée de dissertations à la Dumas qui lui impriment un accent factice, et enfin, avouonsle, frélement interprêtée par M'i^ Provost. dont la grâce a succombé sous le poids d'un rôle trop lourd.
Nous touchons au dénouement. Unanimement on l'a proclamé médiocre, empreint d'un optimisme prémédité, amené par des moyens puérils. M. Berton veut que la pièce (' finissse bien <k Et voyez comme c'est simple. Serval était presque ministre au premier acte, il a cessé de l'être au second et au troisième; au dernier il le redevient; il improvise un foudroyant discours qui rétablit sa popularité compromise. Pour qu'il puisse convoler en justes noces avec Camille, il faut qu'un divorce le débarrasse de Renée et qu'il découvre l'inconduite de cette vilaine petite femme, mais non point par les révélations de Camille. — Camille ne saurait être une espionne, une dénonciatrice, elle doit conserver intacte son î^uréole... Tout s'arrange à'merveille. L'exquise Camille aentrepris un lointain voyage: elle en revient plus que jamais énamourée: Serval tend un piège au sieur de Brévannes, qui y tombe ingénument: l'intrigant se démasque et Renée sort la tête haute, le sourire aux lèvres, avec le coup d'éventail de Célimène. Les méchants sont punis, les bons seront, récompensés : Serval dirigera en pilote vigilant l'esquif de la République; il aura dans le Parlement une majorité perpétuelle et goûtera chez lui la paix du foyer... .4// is ivell that ends ivell.
Je vous prie de ne point chercher dans cette analyse
PIEKHE HKKTON il
les traces (lune ironie malveillanfe, étrangère à ma pensée. Jai essayé d'indiquer impartialement les défauts de l'œuvre de M. Berton; je ne saurais assez dire combien elle est honorable. On l'écoute comme on lit un roman feuilleton. Si elle n'a point une portée considérable, elle distrait*, elle récrée. Elle chemine sur les coteaux modérés, à égale distance de l'observation et du paradoxe; elle n'aura qu'une durée brève, mais ne laissera point un souvenir désobligeant ou amer. C'est le modèle de la pièce qui aurait pu, sans inconvénient, n'avoir jamais été faite, mais qui, l'ayant été, ne gêne personne. D'ailleurs nous en savons beaucoup d'autres, et de plus prétentieuses, dont les traces ne seront pas moins fugitives. -Messieurs les auteurs, soyez modestes!
Elle n'est pas interprétée avec l'éclat qu'on est en droit d'attendre de la Comédie. La création du rôle de Camille de Lançay suppose, de la part de Mlle Cécile Sorel, un laborieux et louable effort; elle changeait d'emploi; il lui fallait atténuer son exubérance, se maîtriser, s'apaiser, devenir sobre et simple, rogner la plume altière qui ondoie sur le front des grandes coquettes. Mlle Sorel a, à peu près, coupé son panache; mais le sacrifice a été rude. Il en résulte quelque roideur, une contrainte qui bientôt disparaîtront. De certains livres, sur lesquels l'écrivain s'est consumé, sentent l'huile ; le « nouveau jeu » de Mlle Cécile Sorel sent l'étude. Elle se mettra bientôt à l'aise. On l'a encouragée et applaudie.
Il convient d'accorder de l'indulgence et du crédit aux jeunes artistes, chargés de rôles difficiles et ingrats. Je ne plains pas Mlle Provost. Jouer dans une pièce nouvelle est, pour toute débutante, une bonne fortune inespérée. Elle a aimablement traduit la vanité, l'ostentation, la sécheresse de Renée. Mais quand le personnage s'élargit, au troisième acte, les forces de la charmante comédienne défaillent. Ce petit échec lui sera profitable, en lui montrant la nécessité d'un travail méthodique, soutenu, et en l'obligeant à douter un peu d'elle-même...
Aux hommes, je décernerai des louanges sans réserve, au chaleureux Georges Grand, à l'avenant et correct Paul Numa, à Jacques Guilhène et particulièrement à André Brunot, un Canuche narquois, drôlichon, nuancé, finement comique. Laccueil qu'il a reçu nous a réjouis, car nous avons foi dans son avenir et ses progrès...
7 Juin 1909.
JULES BOIS
Comédie-Française : La Furie, tragédie en cinq actes.
C'est une étrange physionomie littéraire que celle de M. Jules Bois. Il n'est pas superflu d'en résumer les traits essentiels avant de parler de la Furie. Tout écrivain se reflète dans ses œuvres. Nous arriverons mieux à pénétrer les intentions de ce drame copieux, tumultueux, symbolique et barbare, si nous avons présents à l'esprit les efforts, les travaux, l'évolution intellectuelle et les curiosités de l'auteur.
Marseillais de naissance, catholique d'origine, façonné par une éducation voltairienne, doué d'une volonté opiniâtre, animé d'une impatiente ambition, il débarque adolescent à Paris, avide d'y jouer un rôle et de se distinguer parmi la jeunesse. A ce moment une réaction se dessine contre le réalisme et le naturalisme victorieux. Le vent souffle du côté de l'occultisme; la science déchiffre les problèmes du magnétisme et de l'hypnotisme ; la littérature et l'art s'éprennent de la magie. Jules Bois se fait mage ; il s'enfonce éperdument dans le mystère ; il s'adonne à l'astrologie, à l'alchimie ; on assure qu'il pratique l'envoûtement; il étudie les religions grandes et petites, les anciennes, les modernes, celles de demain; peu s'en
faut qu'il n'en fonde une nouvelle. Il est élu comte de la Rose-Croix; il a des amitiés et des querelles retentissantes; il collabore avec J.-K. Huysmans; les aspirations mystiques qui dorment en lui l'inclinent vers cette voie ; l'équilibre de la raison latine l'en détourne. Et puis sa sagesse avisée et pratique de Phocéen lui murmure tout bas qu'elle est sans issue et lui conseille de n'y point persévérer. Il ne croit plus aux fantômes; du moins s"efforce-t-iI de les expliquer rationnellement et d'enlever aux phénomènes psychiques tout caractère merveilleux : ce sont les créations de notre pensée, le fruit de nos surexcitations nerveuses; l'homme Aénére les images et les êtres que son esprit a formés. Il peut néanmoins, en prenant soin de son àme, en la « cultivant », s'élever au-dessus de l'humanité. Ce qui se passe dans les profondeurs troubles de cette âme, c'est le domaine du « subconscient », Voversoul d'Emerson, \e subliminal self des Anglais. M. Jules Bois s'imprègne d'Emerson et interroge simultanément Swami Vinekanda, mendiant sacré de l'Inde, qu'il a recueilli, qui lui lit les Véda sur son balcon et lui enseigne les pratiques des fakirs. Entre temps, il redescend — ou remonte — sur la terre. Il devient sociologue. Il discerne l'influence croissante de la femme, l'extension de son pouvoir, il pressent l'avènement de son régne. Et le voici féministe. Il conférencie, il pérore, il prophétise... Et il écrit... Car il est avant tout et surtout homme de lettres. Les idées, les sensations, les faits qui l'impressionnent aboutissent à des livres; il publie un « poème initiatique » : // ne faut pas mourir, des « drames ésotériques », les IVoces de Satan, les Portes du Ciel, et des romans, et des contes, et des enquêtes, et des tableaux de mœurs, ÏE've nouvelle, V Eternelle poupée, le Satanisme, Prière... Il voyage ; il parcourt l'Asie, l'Egypte, la Grèce; il en revient avec des manuscrits : les Visions indiennes, le Vaisseau des caresses, Hippohj te couronné... Sij'énumère complaisamment un tel labeur, ce n'est point pour le vain plaisir de tracer une
JL'LKS BOIS 51
silhouette de M. Bois, mais parce qu'il me semble bien que tout ce qu'il a produit jusqu'ici, tout ce qu'il a tiré de lui ou de ses lectures, ce ([u'ilacréé ou s'est assimilé, ses hypothèses, ses idées ou ses rêves, il a voulu le verser en bloc dans la Furie. Il y a mis trop de choses, des choses malaisées à concevoir sans éclaircissement préalable; l'œuvre en est alourdie, je dirai presque accablée; elle nécessite, pour être pleinement intelligible, un sérieux effort de compréhension. Ce n'est pas la liqueur ardente et limpide de la tragédie racinienne; c'est l'eau du Nil, chargée de sucs nourriciers, substantielle, mais bourbeuse. Tâchons de voir, microscope en main, de quoi se compose son limon.
La pièce suit au début le dessin de V Hercule furieux d'Euripide. Nous sommes à Thèbes. La ville, abandonnée par Héraclès, est tombée sous la domination du chef révolutionnaire Lykos. Depuis un an entier le héros a quitté son épouse Mégara et ses trois fils; il n'a pas reparu; on suppose qu'il est mort. Dans Euripide, Lykos se détermine à massacrer les jeunes Héraclides et leur mère, afin de terrifier les partisans d'Hercule et de fortifier son propre pouvoir. M. Jules Bois a adouci, humanisé Lykos; il s'est dit qu'on ne pourrait introduire trop d'amour dans une pièce de théâtre. Lykos est donc amoureux, et de la façon la plus idyllique: il fut élevé avec Mégara, nourri au même sein; s'il a fomenté l'émeute, versé le sang, c'est pour se rapprocher de sa sœur de lait, et, par l'élévation de sa fortune, se rendre digne d'elle. Elle le repousse, fidèle à la mémoire de l'époux absent. Et comme Lykos fait un grief à Hercule de cette désertion du foyer conjugal, elle l'explique et la justifie. C'est ici que nous devons commencer à dresser l'oreille .
11 me prit sur son cœur!
'< (Ju'ai-je fait qui ne soit l'œuvre d'un bras robuste".' Dit-il, je veux enfin que l'àme ait sa part juste
b"! LE TUÉATKE
Dans la gloire qui ceint mon front prédestiné,
Et pour de plus profonds devoirs, Hercule est né.
Un fléau furieux dévaste la nature :
La mort, dont le mystère absurde nous torture ;
Elle vise tous nos bonheurs et les atteint,
Corrompant notre espoir par son poison certain. »
Alors tout devint sombre et froid dans notre chambre.
Et l'odeur des cyprès chassant la myrrhe et l'ambre
Répandit sa tristesse en notre lit ardent;
Mon verbe se glaçait d'effroi contre ma dent,
Mais le héros reprit : « Entends l'immense râle
Des mères dont les fils burent au fleuve pâle
Les sanglots de l'amante et les cris de l'amant
Qu"un deuil inoublié blesse éternellement.
Et tous soupirent vei\s l'Œdipe, qui sans crainte.
Affrontant du Sphinx noir la foi'midable étreinte,
Conquerra sans effort de ce duel géant
Le secret d'immortel délice ou de néant! »
Hercule a conçu le projet de « sauver le monde » en abolissant la mort, ou en tout cas la douleur. Il est à la recherche d'une formule philosophique ou religieuse, d'une « nouvelle chanson » qui berce les misères de la pauvre humanité. La signification symbolique du personnage apparaît. Cette mission généreuse que s'est imposée Hercule ne touche point le grossier Lykos qui, mû par la violence de son désir, déclare à Mégara, comme Pyrrhus à Andromaque, que s'il reste inassouvi, les trois petits Astyanax périront. Placée entre des devoirs opposés et cruels, ne sachant qui écouter de l'épouse ou de la mère, elle ose interroger ces jeunes cœurs déjà virils la scène est émouvante et noble t ; ils la réconfortent, l'affermissent, volent avec allégresse au-devant du trépas. Ce sont bien les flls d'Hercule.
Ce premier acte, mouvemenlé, pathétique, traversé par les clameurs de la guerre, éveille une impression de sauvage grandeur. Il nous transporte très loin, en deçà de l'antiquité classique et conventionelle, à une époque
JILES lîOIS .SS
assez mal connue, que M. Bois se vante (lisez les interviews et les échos des gazettes) d'avoir révélée... Au second le supplice des Héraclides s'apprête; le bûcher qui les dévorera est devant le palais ; vêtus de robes de deuil, ils marchent sans effroi, lorsque Héraclès surgit, caché, comme dans Euripide, sous des haillons poudreux. Il frémit d'indignation ; il ne maîtrise sa colère que pour s'assurer des représailles plus éclatantes... Deux êtres exceptionnels l'escortent et l'assistent ; l'un est l'Athénien Théseus, jeune héros portant dans ses yeux la lumière et l'allégresse du triomphe (il délivre Thèbes, dompte la rébellion et restitue le trône à son légitime possesseur). L'autre est Lyssa, non point la Furie d'Euripide, outil des rancunes de Junon, obligée, quoiqu'elle ait pitié d'Hercule, de déchaîner en lui la folie, mais une créature compliquée, qui ne cessera, jusqu'à la fin de l'ouvrage, de nous demeurer énigmatique...
Qu'est-ce que Lyssa'? Héraclès l'a rencontrée aux Enfers, c'est-à-dire dans les temples souterrains de Memphis, où il est allé quérir la Sagesse; il en a fait sa maîtresse; il la ramenée ; elle prend ombrage de la joie, de la tendresse qu'il exprime à Mégara; elle s'efforce aussitôt de les désunir en insinuant à l'époux que l'épouse fut infidèle et qu'elle écouta les prières amoureuses de Lykos — cequi détermine Héraclès à assommer Lykos d'un coup de son poing formidable. Donc Lyssa, jalouse, vindicative, rusée, serait une femme ? Mais elle brandit sa torche, qui s'enflammantsubitemônt illumine toute la ville etyrépand la terreur. Donc, Lyssa est plus qu'une femme; elle détient une puissance surnaturelle... Qu'est-ce que Lyssa? Elle se dévoile à moitié au troisième acte. Cet acte est l'acte, si j'ose ainsi dire, philosophique et métaphysique. H met en conflit les hommes et les dieux, le roi, le peuple et le prêtre. Il se déroule au seuil du temple, où s'accomplissent les rites sanglants, devant de monstrueuses idoles, sous l'œil vigilant de l'hiérophante, dépositaire et gardien du culte traditionnel. Héraklès s'avance.
51 i.r. l'iiEATiu:
le corps paré d'une robe somptueuse, le Iront ct-inl de la couronne, ayant à ses côtés Mégara et leurs trois enfants miraculeusement sauvés de la mort. 11 parle ! oh ! surprise! Lui, le meurtrier, le vainqueur des monstres, le rude justicier, il prononce des paroles d'indulgence et de douceur. Il flétrit la guerre; il invoque la liberté, la fraternité. Mais oui! Il exprime les idées que sa méditation solitaire lui a suggérées et qui sont exactement celles de M. Frédéric Passy. de M. Jaurès et de M. Viviani. Vainement Lyssa lui a-t-elle conseillé la prudence :
Tu veux sauver le genre liumain, ne le perds pas,
l'élan d'une foi optimiste et anarchiste l'entraîne. Les mots jaillissent à flots pressés... Assez longtemps il fut le champion de la force; il est maintenant l'apôtre de lesprit :
Que la guerre s'éteigne en la paix infinie.
J"ai fini mes impurs et radieux travaux...
Je vous remets à tous la science parfaite...
Je proscris la douleur, la cruauté, la faim.
Plus d'esclavage, plus de tyrans, plus de haine...
Ce discours, il l'adresse aux Thébains; il les embrasse, il précipite à leurs pieds son diadème, son sceptre redouté ; il jouit de la gratitude, mêlée d'étonnement, qu'ils lui témoignent... Tel un gouverneur civil de nos colonies vanterait à des nègres d'Afrique la vertu des immortels principes de 89! Et il poursuit, il s'excite; il obéit à sa passion « anticléricale »; il attaque les dieux; son intarissable faconde devient agressive :
La superstition s'évapore. Ombre vaine...
Les dieux menteurs soht morts dans leurs temples éti'oits...
Pourquoi les supplier puisqu'ils n'existent pas...
Ouvrez vos cœurs qui sont les réels paradis...
De bourreaux inventés vous fûtes les victimes...
Vous cherchez les cyprès et vous craignez les roses
La barbarie est close et le progrès commence...
JULES BOIS >.'
Aux Enfers j'ai trouvé le ciel qui resplendit. Vivez, vivez! Voilà ce que les morts mont dit...
Ceci, c'est tout simplement la théorie du >< droit au bonheur ». L'hiérophante accepterait peut-être l'abdication royale, si elle n'avait pour conséquence la sienne propre. 11 ne saurait souffrir que son autorité fût ébranlée ou menacée. Il engage la lutte — une lutte sans merci — contre ce révolté, ce blasphémateur. Il a besoin d'une alliée docile. ..Ce seraLyssa... Par des passes magnétiques il l'asservit, la domine; il lui arrache l'aveu des liens qui l'attachent à Hercule. Et nous avons une minute d'espoir. Allons-nous enfin connaître le secret de la Furie? Un récit circonstancié nous révèle son histoire: elle fut capturée par les prêtres de Memphis, qui firent d'elle une esclave, l'inerte instrument de leur volonté; elle leur appartient, mais elle appartient aussi à Hercule à qui elle s'estdonnée. Et ellehaitce héros « parce qu'ill'a éblouie». Et cependant elle l'aime... Elle l'aime entant que femme. Elle le hait en tant que prêtresse. Lyssa est double, humaine et divine, assujettie à la tyrannie des dieux, et tentée d'obéir, quand elle recouvre son libre arbitre, aux impulsions de la nature. Voilà, je crois, le fond de la pensée de l'auteur. J'ai le pressentiment qu'elle doit vous sembler embarrassée et confuse et que cet essai d'interprétation n'y ajoute pas beaucoup de clarté. Le subtil hiérophante utilise cette dualité de la Furie; il la gouverne et la laisse agir; il exaspère en elle la jalousie féminine ; il lui assigne une tâche destructive et vengeresse et s'en remet à son instinct pour le choix des moyens de l'accomplir. Lyssa usera dej l'arme la plus redoutable, larme de son sexe : la luxure. Elle affolera Héraclès, l'amènera, dans un accès de démence, à massacrer sa femme et ses fils.
Dès lors, nous nous acheminons vers la catastrophe. Les deux derniers actes sont employés à montrer la folie progressive du héros: son inquiétude, sa colère, ses transports de rage. Il ne peut se passer de la maîtresse
oH LE THEATRE
ennemie dont les caresses le grisent; il l'a dans les moelles; lentement elle l'empoisonne, sème en son cœur la défiance, le soupçon, la certitude qu'il fut trahi par la plus aimante, la plus pure des épouses, et que ses enfants sont les enfants de Lj'kos. Il les perce de ses flèches, il les abat comme des bêtes malfaisantes, il se baigne dans leur sang. La Furie assiste, muette et glacée, à celte hécatombe, puis, ayant rempli samission, elle s'en va.
La pièce s'achève sur ces atroces tableaux. Il n'en est pas de plus sombres. Elle renferme de hautes qualités qu'on ne saurait méconnaître sans injustice : de la couleur, de la puissance, le don du relief; elle suppose un considérable eflort devant lequel il faut s'incliner avec respect ; ce qui lui manque, c'est la lumière, un rayon d'aube, un coin de fraîcheur qui détende les nerfs du public, ce je ne sais quoique le poète trouve, par inspiration, et que Ion nomme la grâce. Dans Faust il y a Marguerite et dans Hamlet Ophélie. Il est vrai que la figure de Mégara, très noblement tracée, forme, avec les Héraclides. un groupe harmonieux. Leur infortune ne touche qu'à la réflexion; elle n'émeut point, n'étant pas exprimée par des mots assez directs, assez simples. Il y a trop d'intellectualité dans ce drame et pas assez d'humanité. Pourtant le type d'Héraclès est intéressant; les étapes qui le conduisent à la folie criminelle — ébranlement alternatif de son cerveau par l'idée et la passion — sont graduées avec un art remarquable; ce personnage contient un symbole aisément compréhensible; il est net, vivant, logique. Par malheur, les ténèbres que Lyssa épancbe autour d'elle se répandent sur l'ouvrage. Cette statue voilée est un cône d'ombre qui l'étouffé. Lyssa est obscure. Et je sais le chagrin que ce reproche va faire à M. Jules Bois. Il aperçoit dans son héroïne tout ce qu'il y a versé de profond, d'ingénieux, il voit en elle l'équivalent de ces « possédés » du moyen âge, à qui la suggestion du sorcier ou du prêtre communiquait une seconde personnalité, une personna-
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lité « surajoutée ». Je l'entends qui me dit : « (Jbservez l'hiérophante au troisième acte; il étend les mains vers Lyssa; elle frémit; ses traits se contractent; la suggestion qu'elle subit est visible. » Cela semble le plus limpide du monde à M. Bois; cela ne l'est nullement pour les spectateurs; ils sont peu familiarisés avec ces sortes de phénomènes qui ne comptent point parmi les ressorts habituels des dramaturges; s'ils savent à quel moment Lyssa est suggestionnée, ils ignorent à quel instant précis elle cesse de l'être, ils ignorent si, quand elle consomme la ruine d'Hercule, elle est encore sous l'empire de l'influence hypnotique... Cette femme-démon, tantôt envoûtée, tantôt envoûteuse, tantôt sincère, n'entre point dans leur entendement. Ils s'impatientent, s'agacent, n'écoutent plus... Pourtant ils aiment le fantastique, et M, Jules Bois ne manquera point de me le faire observer; le spectre d'Hamlet leur donne le frisson; ils sympathisent avec Méphistophélès et ses apparitions leg ravissent. Oui, mais le fantôme d'Hamlet n'est qu'incidemment mêlé au drame, de même que l'ombre de Banco. Et si Méphistophélès s'y incorpore plus étroitement, avouons qu'il est bien le meilleur, le plus humain, le plus gai des diables. On le connaît de longue date, c'est un ami. L'énigmatique Lyssa ne nous gênerait point si elle traversait la scène, y paraissait, en disparaissait furtivement; elle s'y installe; elle mène l'action, elle en est le pivot, le centre, le principal rouage, et nous ne savons d'elle rien de précis, alors qu'à cause de son importance même, elle aurait besoin, plus que tout autre personnage, d'être expliquée...
Je conviens qu'elle se définit au cinquième acte :
Ma lâche est achevée et les dieux sont contents! Mes bras ont étouffé l'âme du grand Hercule; Sa raison disparut sous mes seins haletants; Sa conscience est morte ; et le flambeau qui brûle Au cœur de tout humain — sagesse et vérité — Je léteignis dans un sanglot de volupté !
Nous concevons le but où elle aspire, non les chemins qu'elle suit pour y atteindre et les motifs qui la guident. C'est là justement qu'est l'obscurité.
Ces objections étaient nécessaires; elles s'imposent au public, et sans quil prenne toujours la peine d'y réfléchir, elles diminuent son plaisir, elles déterminent son jugement. Nous sommes obligés d'en tenir compte. Et je devine encore le dernier argument que l'auteur m'opposera... « Le mystère et la clarté ne vont pas ensemble; ce sont choses qui sexcluent. Peut-on dire que le théâtre de Maeterlinck soit un théâtre clair?» Non, mais c'est un théâtre silencieux, baigné dans une atmosphère de rêve ; les protagonistes y balbutient des mots rares; ils regardent pensifs en eux-mêmes, ou inquiets autour d'eux. Maeterlinck est bien trop avisé pour leur délier la langue, il craindrait de leur faire dire des sottises ou des superfluités; il les fige en des attitudes hiératiques. Les personnages de M. Jules Bois ont le verbe abondant, cicéronien ; ce sont des Latins amoureux des belles phrases; et l'on ne comprend pas que parlant tant et si bien, ils oublient d'exprimer l'essentiel. Le mutisme donne aisément une sensation de profondeur. Moins loquace, la Furie serait plus impressionnante.
En résumé, l'œuvre est confuse, trop dense ; inégale, elle n'est pas indifl'érente; elle repose sur les fondements d'une culture riche et robuste; elle ressemble aux temples de Memphis; ce qu'elle a de meilleur, c'est ce qu'on ne voit pas, ce qui est sous terre. Un esprit vaste, souverainement intelligent, l'a nourrie. Ses imperfections serviront à M.Jules Bois d'indications et d'enseignement. Il n'affrontera plus des entreprises que le génie d'un Shakespeare ou d'un Goethe serait presque impuissant à réaliser; il modérera son essor; il choisira de moindres sujets; il laissera de côté la métaphysique pour la psychologie et la morale, et trouvera désormais dans ces matières un emploi de son talent d'analyste, d'artiste et d'écrivain,
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Il doit de la gratitude à la Comédie. Elle a monté, habillé sa pièce avec un luxe royal et n'a rien ménagé pour la rendre agréable aux yeux. Les décors en sont pittoresques, les costumes curieusement véridiques, copiés sur des documents que de récentes fouilles ont mis à jour. Enfin, elle lui a donné pour interprêtes les plus fameuK acteurs de sa troupe tragique. Hercule, c'est Paul Monnet : Paul Mounet, c'est Hercule. Simple et tendre lorsqu'il serre sur son cœur les fils qu'il vient de sauver, farouche quand il les tue, il a fortement indiqué les nuances de ce rôle difficile et lourd. Et il y exhibe une splendide musculature! Dans Lykos, M. Lambert étale son élégance et son charme héroïque.
Je suis heureux d'avoir à féliciter Mlle Madeleine Roch ; elle s'est corrigée de la plupart des défauts qui affligeaient ses amis sincères; elle ne chante plus les vers, elle les dit avec émotion, avec chaleur; elle se concentre, elle commence à jouer « en dedans ». Lejouroùelle consentira à oublier qu'elle possède la plus belle voix qui soit au théâtre, elle deviendra une grande artiste; et cette voix sera d'autant plus appréciée, qu'elle la fera valoir plus discrètement. Je me réjouis de ses progrès continus. Cette belle création de Mégara lui sera comptée.
Mme S.-Weber assumait l'ingrate besogne d'incarner la Furie; elle y a déployé toute son adresse, tout son cœur, tout son zèle, toute son ingéniosité. Et il ne fallait rien de moins que tout cela pour pénétrer et traduire les intentions effroyablement compliquées de l'auteur.
22 Février 1909.