‹ Le ThéâtreChapitre 8 sur 43 · PAUL BOURGET · texte numérisé non relu

PAUL BOURGET

Renaissance : L'Émigré, pièce en trois actes.

Disons-le tout de suite, et nettement : la pièce que M. Paul Bourget a tirée de son roman V Émigré est imparfaite; on n'y trouve point l'habileté d'un homme rompu aux petites et aux grosses malices du métier de dramaturge; elle renferme des maladresses; on peut lui reprocher l'insuffisance et la gaucherie des préparations, un manque d'action, une surabondance de discours et de récits. Et toutefois elle laisse dans l'esprit une impression de grandeur. Une figure la domine... Le vieux marquis de Clavier-Grandchamps plane sur elle comme un chêne centenaire sur les arbustes de la forêt. Et c'est à la fois sa beauté et sa faiblesse de n'avoir en réalité qu'un personnage. Lui seul est vivant; il vit d'une vie profonde, intense, nourri de la sève du terroir, que de lointaines racines lui apportent. Si puissante est sa carrure, qu'auprès de lui tout disparait : il n'y a plus dans le rayonnement de son ombre que des profils pâles et inexpressifs...

Le marquis de Clavier-Grandchamps, c'est le marquis de la Seiglière, délivré des épigrammes de Jules Sandeau, pris au sérieux, marqué des mêmes traits, dessiné sans ironie, haussé d'un cran. Il n'a pas de vanité, il a de l'orgueil; ses travers ont une telle envergure qu'ils

semblent êlre des vertus; il est supérieur au ridicule. Ce caractère se développe dans trois larges scènes, extraites du livre, concentrées et resserrées. Au premier acte, nous voyons le marquis s'épanouir parmi les somptuosités de sa demeure féodale, sur cette terre de Grandchamps qui, depuis les croisades, appartient à ses aïeux; ils la lui ont conservée à travers les convulsions et les catastrophes; sa grand-mère, femme d'émigré, continua d'occuper le château sous la Terreur, risquant l'échafaad pour écarter de lui l'incendie et le pillage. C'est un dépôt sacré. Le marquis l'a reçu et le transmettra intact au comte Landri, son fils, avec la tradition des devoirs et des charges qui s"est perpétuée entre ses murs. L'une d'elles — la plus impérieuse — exige que la race se conseirve pure de tout alliage. C'est ce que le marquis rappelle sévèrement à Landri, quand celui-ci lui confesse la passion qu'une jeune et charmante femme de la bourgeoisie, veuve d'un ancien camarade de Saint- Cyr, Mme Ollier, lui a inspirée, et son ferme dessein de l'épouser. M. de Grandchamps lui avait choisi une autre fiancée, la petite de Charlus, héritière d'une fortune princière et d'un des plus grands noms de France. Mais Landri ne l'aime pas; et puis on le devine sourdement rebelle aux tyrannies paternelles, impatient de s'émanciper. Ce fils, ce père sont unis par le cœur et divisés par l'esprit; en eux s'insinuent d'irrémédiables divergences d'opinions et d'instincts.

Le père respire à l'aise dans la laborieuse inaction de son existence seigneuriale; il chasse, il tient table ouverte; il a ses piqueurs, sa meule, un cuisinier renommé; il ne s'arroge pas le droit de mort sur ses gens, il les juge comme Louis IX sous son arbre : il tranche leurs différends et dédommage par ses largesses la partie condamnée ; il est généreux et altier, bonhomme et intransigeant, indulgent et fanatique. La discussion qu'il engage avec Landri a l'importance et la gravité d'un débat oratoire. Les arguments s'échangent, volent d'une

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