LES SUJETS DE PIÈCES
On a toujours désespéré du théâtre en France, et c'est même à ce désespoir que l'on reconnaît le véritable amateur de spectacle, ainsi qu'un critique digne de ce nom ; on a toujours immolé les auteurs d'une génération à ceux de la génération précédente ; et la décadence du théâtre a commencé à la mort de Louis XIV, pour ne s'arrêter vraisemblablement jamais. Ce sont des choses entendues et dont il faut prendre son parti. Voltaire, qui faisait des tragédies et qui ne prévoyait pas leur sort, avait un grand dédain des autres formes de l'art dramatique. On cite de lui périodiquement, et pour bien montrer combien cet art est un art inférieur, le mot : << Que resterait-il à nos auteurs, sans l'adultère et sans l'amour ? ».
Ce mépris robuste est partagé par quelques-uns
des plus fidèles habitués de nos répétitions générales et de nos premières (public sur lequel nous aurons l'occasion de revenir). Et il est fréquent de les entendre à la sortie d'une de ces solennités s'écrier en levant les bras au ciel avec indignation : « Encore une pièce sur l'amour !» — ou : « Encore une pièce sur l'adultère ! Le théâtre est bien bas ! Quand donc les auteurs dramatiques s'apercevront-ils que ces sujets-là sont épuisés ?»
Que les habitués des premières se rassurent : dès que ces sujets seront épuisés, les auteurs dramatiques, qui n'ont pas l'imagination aussi bornée qu'on le croit, s'en apercevront très vite. Mais tant que l'amour jouera parmi les hommes le rôle assez important qui lui est dévolu depuis l'origine des espèces ; tant que, dans la société, un homme et une femme unis par le mariage n'auront pas pris la ferme résolution de demeurer éternellement fidèles l'un à l'autre ; tant qu'il y aura des tentations et des trahisons amoureuses et que la loi ne suffira pas à régler harmonieusement tous les battements du cœur, l'épuisement de ce sujet ne sera pas sensible.
Ce sont, d'ailleurs, simples enfantillages et puériles façons de parler. L'adultère n'est pas plus un sujet de pièce que la famille, l'argent, la loi, le patriotisme ou l'éducation des filles. Il faut n'avoir jamais touché à
la scène, ou bien être encore dans les premiers tâtonnements du métier pour s'imaginer qu'on peut faire tenir en quelques heures et dans les proportions d'une œuvre dramatique tous les aspects d'un conflit social et d'une passion. Il n'y a au théâtre, — que l'on emploie la noble forme tragique, ou la plus poétique fantaisie, ou l'un des tons si divers de la comédie moderne ; que l'on soit Corneille, Musset, Dumas fils ou Labiche, — il n'y a que des cas particuliers et des anecdotes. Une fois l'anecdote trouvée, l'art et le génie propre du dramaturge interviennent et l'exécution met sur l'œuvre sa marque toute-puissante. Si l'auteur est Scribe, par exemple, l'anecdote sera charmante ou même dramatique, pleine d'imprévu et de rebondissements ; elle provoquera la joie, l'intérêt, jusqu'à l'émotion, mais elle restera un conte, une histoire plus au moins heureuse. Le cas particulier ne sortira pas de ses limites. Si l'auteur est Racine (c'est M. Brunetière, je crois, qui a fort ingénieusement remarqué que Scribe et Racine ont à peu près les mêmes sujets de pièces : un homme aimé par une femme, quand il est lui-même épris d'une autre, ou la situation inverse), si l'auteur, disons-nous, est Racine, l'anecdote s'élargira tout à coup sous la magie du langage, sous l'ardeur des sentiments. Les êtres humains qui y sont mêlés seront profonds et vivants ; ils dépasseront le cas particulier ;
ils auront des prolongements lointains. Amants ambitieux, femmes passionnées diront ces mots sublimes et vrais qui donnent des âmes aux créations du théâtre. Mais ni l'un ni l'autre n'aura « épuisé » le sujet ; ni Molière n'aura « épuisé » l'hypocrisie dans Tartuffe, ni Shakspeare la jalousie dans Othello, ni Racine l'amour maternel dans Andromaque. Pour toutes les générations d'auteurs dramatiques, le même sujet reste indéfiniment neuf et vierge, car les passions, les émotions, les sentiments, les vices des hommes varient sans cesse à mesure que naissent d'autres hommes, que leurs idées et leurs mœurs se modifient, qu'ils s'agitent dans d'autres milieux et dans d'autres circonstances, Il y a certes quelques traits communs entre les ambitions d'un conspirateur romain à la Catilina, d'un courtisan de Louis XIV, d'un professeur de l'Université, d'un parlementaire de nos jours qui veut devenir ministre, d'un spéculateur qui joue à la Bourse ; mais ces traits communs disparaissent presque entièrement sous l'amas des traits spéciaux et caractéristiques de chaque individu. Il n'est donc au pouvoir d'aucun penseur, d'aucun philosophe, d'aucun poète, d'aucun auteur dramatique de fixer définitivement et pour les siècles l'ambitieux, le jaloux, l'avare ; pas plus que de faire une peinture, sur laquelle il n'y aura plus à revenir, d'une de nos innombrables émotions.
De même qu'il n'y a jamais eu dans tout le développement de l'humanité deux êtres absolument identiques, et qu'il suffit à la nature, pour varier à l'infini le type humain, de fléchir les minces lignes du visage, de même l'artiste n'a besoin pour créer des formes incessamment nouvelles et originales que de sa pensée et de son tour de main personnels.
Cela est vrai pour tous les arts, mais davantage encore pour le théâtre, qui est de tous celui qui emprunte le plus directement à l'humanité. L'histoire de l'art dramatique en est un interminable exemple. Un homme d'un âge mûr est épris d'une jeune fille ; il la garde, il la cache à tous les yeux, il veut l'épouser avant qu'elle connaisse la vie et l'amour. Un jeune amant survient qui lui apprend les deux par sa seule présence. Est-ce le sujet de l'Ecole des femmes ou celui du Barbier de Séville ? Et quelles œuvres plus différentes et plus neuves toutes les deux ? C'est que le sujet n'est pas là. Le sujet véritable réside dans le caractère et la situation sociale des êtres dont on nous montre le conflit, ainsi que dans le point de vue de l'auteur et le tour de l'exécution. Lors de l'apparition du Barbier de Séville, on a beaucoup dit à Beaumarchais que sa pièce n'était pas très originale. Il ne l'a pas cru : il a eu raison. On avait confondu une fois de
plus le squelette de la pièce avec les muscles, avec les nerfs et avec le sang, — avec le sujet intime et réel.
On ne saurait trop insister sur ces observations, les plus anciennes d'ailleurs et les premières que l'on ait faites dès que l'on a regardé d'un peu près les conditions de l'art dramatique. On ne saurait trop y insister surtout aujourd'hui où de toutes parts on s'applique avec rage à décourager nos dramaturges. Il n'est pas de jour, en effet, où on ne leur annonce la décadence irrémédiable de leur art, où l'on ne décrète que, tous les sujets ayant été traités, tout ayant été dit sur la scène, le public étant las et les artistes étant trop chers, il n'y a par conséquent « plus rien à faire au théâtre ».
Certes, nous l'avons déjà vu, notre époque n'est pas très « scénique » ; elle est par son rapide tourbillonnement et par son imprévu la plus difficile qui fût jamais à porter au théâtre. Elle contraint par là même le dramaturge à se perfectionner et à se renouveler sans relâche. Mais elle est d'une abondance et d'un pittoresque merveilleux : elle a un jet intarissable d'événements et d'individus. Des types nouveaux y sont en voie de formation ; elle a fait subir aux types anciens, à nos passions, à nos sentiments les plus
intéressants, les plus profondes modifications. Elle a transformé la vie parisienne et la vie provinciale. Elle frappe, au contraire, des sujets de pièces avec une inlassable fécondité.
Il ne faut que du talent pour faire avec l'histoire du monsieur mûr qui veut épouser une jeune fille innocente, laquelle lui préfère un vigoureux garçon de son âge, un chef-d'œuvre qui aura pour notre époque la même valeur littéraire et sociale que l'Ecole des femmes et le Barbier de Séville. Il n'y a qu'à trouver notre moderne Figaro et notre moderne Agnès. Et tous les autres sujets de pièces sont aussi inépuisables que celui-là.