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L'ARGENT

Il existait, il y a dix ou quinze ans, aux débuts de la génération d'auteurs dramatiques qui s'est aujourd'hui emparée de la scène, un préjugé qui dominait le monde des théâtres. On le formulait à peu près ainsi : « Il ne faut pas parler d'argent dans une pièce; les pièces sur l'argent ne font pas d'argent. » Vous pensez bien que cette dernière considération était toute-puissante; un directeur de théâtre s'en servait, bon an mal an, une douzaine de fois pour refuser des pièces à de jeunes auteurs. Quelle était l'origine du préjugé? Ce fait que certaines œuvres « sur l'argent », par exemple Turcaret dans la période classique, Mercadet un siècle et demi plus tard, malgré la renommée de leurs auteurs et leur haute valeur littéraire, n'avaient jamais eu de forte prise sur le public. En outre, plus

récemment, la Question d'argent de Dumas fils avait été celle des premières pièces du grand dramaturge qui avait le moins brillamment réussi. On citait aussi d'autres exemples, mais ceux-là étaient les plus probants. Il n'y avait rien à dire là-contre. Les jeunes auteurs remportaient leurs manuscrits et attendaient avec impatience que le préjugé disparût ou fût remplacé par un autre.

Au fond de ce préjugé, il y avait surtout un malentendu. En regardant d'un peu près, on aperçoit tout de suite qu'il n'y a pas plus de pièces sur l'argent qu'il n'y en a sur la loi, la famille ou la propriété. Un sujet de pièce est essentiellement une anecdote qui permet de mettre en contact et en lutte des êtres humains, sous les conditions du théâtre. Suivant le tempérament de l'écrivain et sa conception de la vie, cette rencontre est émouvante ou comique; suivant son talent et son inspiration, elle est intéressante ou ennuyeuse. Mais le problème de l'argent, un article du code, une circonstance de famille ne sont que les ressorts qui font se détendre et se heurter les passions.

Dans la comédie de caractères et de mœurs, — avec ses variétés et ses formes innombrables, — l'argent est un des ressorts les plus puissants. Il n'y a pas de large observation de la société et de l'homme oii l'on ne soit obligé de constater sa présence, sa force, sa

souveraine action. On le trouve aussi bien dans Tartuffe, où la question de savoir si Orgon sera ou ne sera pas ruiné, sera ou ne sera pas expulsé de sa demeure, se pose au moment le plus pathétique du drame, que dans le Mariage de Figaro, où la conquête de la dot de Suzanne constitue une péripétie capitale et met en jeu toute l'ingéniosité et toute l'ambition de Figaro, que dans la Dame aux camélias où la passion d'Armand atteint le plus haut point d'exaltation quand Marguerite vend ses bijoux et se décide à ne plus être une femme entretenue. Est-ce que l'argent n'est pas au centre même de l'action du Gendre de M. Poirier, du Demi-Monde, de la Famille Benoiton, de Maître Guérin, des Effrontés, des plus vigoureuses œuvres, des plus passionnées de Dumas, d'Augier, de Sardou, de Becque, comme des plus profondément exquises de Meilhac et Halévy ? En quoi ces œuvres sont-elles moins des pièces « sur l'argent » que Turcaret et Mercadet.

On peut répondre qu'on appelle principalement « pièces sur l'argent » celles qui mettent en scène des financiers comme Turcaret et Mercadet, et celles où l'argent serait étudié, pour ainsi dire en soi, dans son rôle économique et social, dans sa circulation, dans sa conquête. Mais il n'y a jamais eu d œuvres dramatiques de ce genre, pas plus celle de Le Sage que celle

de Balzac; et, tant que les conditions du théâtre resteront les mêmes, tant qu'une salle de spectacle se composera d'hommes et de femmes avides de l'émotion scénique dont le propre est d'être brusque et collective, on peut répondre aussi qu'il n'y en aura pas. Comment concevoir, en effet, que le phénomène de la valeur et de la circulation de l'argent, infiniment mystérieux déjà pour les économistes, puisse jamais être montré et mis en action sur une scène devant une assemblée d'êtres humains ? C'est comme si, sous prétexte d'élargir l'art dramatique, on essayait d'y introduire l'analyse chimique, les recherches de l'astronomie et les radiations nouvelles de la matière — ou bien les problèmes de la coopération, de la mutualité, ou ceux des relations internationales.

L'art dramatique a le domaine immense, la mine inépuisable des passions et des caractères, ainsi que leurs chocs et leurs modalités infinis. Aux domaines de la science, de la philosophie, de la politique il n'emprunte que des moyens, des ressorts, des cadres. Il n'a pas la prétention ni la possibilité d'élucider leurs problèmes, ni même de les poser. Et encore n'emprunte-t-il ces moyens, ces ressorts, ces cadres que dans la mesure où ils modifient les caractères et

ébranlent les passions. Un savant est scéniquement sans intérêt ; ce qui est intéressant, ce sont les modifications de son caractère et de son cœur par son milieu, ses préoccupations professionnelles. Par là seulement il appartient à l'art dramatique. Est-ce le poète qui nous émeut dans Chatterton ? Non, c'est sa révolte contre la société, sa souffrance et son amour, ses grands sentiments humains.

En tant que manieur d'argent, le financier ne présente pas un intérêt plus rare que le chimiste, l'astronome, l'économiste, le poète, en tant que poète, astronome ou chimiste.

Qu'est-ce qui nous passionne dans ce vaste drame de la spéculation qui vient d'éclater ces jours-ci, drame de ruines épiques et de suicide? Est-ce la question des sucres ? est-ce même la soudaine apparition de ces grands gouffres où l'argent s'engloutit ? Non, ce sont les caractères des acteurs principaux. C'est en eux que nous trouvons les plus belles révélations sur notre époque. L'un, presque souriant devant le désastre, expliquant son affaire à qui veut l'entendre comme une partie d'échecs ou un coup de billard; tâchant de se sauver et de sauver le plus possible de sa fortune ; léger, bavard, subtil ; vaguement convaincu qu'il redeviendra un jour, par le train naturel des choses, un personnage sympathique, et envisageant l'avenir

avec une tranquille insolence. L'autre, au contraire, ayant la pleine conscience de ce qu'il y a de tragique dans ses actes; tenant jusqu'au dernier coup de cartes son jeu d'une main ferme; sachant que le destin est là et l'attendant avec toutes ses forces de résistance; ayant décidé d'avance ou qu'il gagnerait tout ou qu'il perdrait tout, y compris la vie.

Ces différences de caractère ont conduit le premier à se loger dans un appartement moins cher, et le second au suicide. Et les deux drames pourtant sont pareils, ce qui prouve encore une fois que ce ne sont point les événements qui dirigent la vie d'un homme, mais l'opinion qu'il a sur ces événements, — et par surcroît, que l'intérêt d'une œuvre dramatique ne dépend point des faits, de ce qu'on appelle strictement le sujet de la pièce, mais avant tout des sentiments, des idées, enfin du caractère des personnages qui s'y meuvent.

Ce qui est exact aussi et constitue pour l'art dramatique une acquisition supérieure, c'est que jamais autant et à la même profondeur qu'aujourd'hui l'argent n'a agi sur les consciences et sur les mœurs. Il a établi des divisions nouvelles dans la société, fondu des classes; il a brisé d'anciennes barrières et il en a élevé d'autres. Il fait qu'un noble ruiné n'est plus un aristo-

crate, tandis qu'un ouvrier enrichi peut en devenir un en quelques années. Cet ensemble de phénomènes impressionne de plus en plus le théâtre contemporain et, avec d'autres, lui prépare son originalité.

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