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LES DÉBUTS LITTÉRAIRES

Il n'y a pas de phénomène plus rare que la réussite complète d'une existence à la façon énergique et glorieuse, par exemple, de Victorien Sardou. On peut dire que depuis sa vingtième année jusqu'à sa mort, pendant plus d'un demi-siècle, le grand dramaturge a connu toutes les péripéties et s'est arrêté à toutes les stations de la vie moderne. Il a été le débutant isolé et fiévreux à qui la société apparaît d'abord sous la forme d'une ville fortifiée et imprenable où toutes les places seraient occupées, qui aurait juste de quoi nourrir ses habitants et qui ne voudrait plus recevoir d'intrus. Il a erré dans sa jeunesse autour des remparts; il a eu parfois l'impression tragique qu'on ne lui ouvrirait jamais les portes et qu'on le laisserait périr de faim dans les fossés.

Les débuts à la Sardou, ces débuts lents, douloureux, puis vainqueurs, sont de moins en moins fréquents aujourd'hui dans la carrière des lettres, principalement dans la carrière d'auteur dramatique. La hâte de parvenir crée le découragement immédiat devant l'obstacle. Un jeune contemporain obligé, comme le fut Sardou, de gagner sa vie à vingt ans et qui se sentirait des dispositions pour le théâtre, s'il ne réussissait du premier coup, n'arriverait pas à trente ans avec le courage, la verve, le don d'espérer qu'il faut pour écrire une pièce heureuse, ainsi que fit l'auteur des Pattes de Mouche. Il tomberait en route, brisé au premier échec, et maudirait la vie ; ou bien il changerait de profession, le lendemain de sa Taverne des Etudiants. Nous n'avons plus guère ce que certains hommes de la génération précédente possédaient au plus haut degré, l'unité d'ambition. C'était éminemment le cas de Victorien Sardou. Très jeune, il avait l'ardente volonté de s'emparer du théâtre, d'y réussir, d'y dominer, si toutefois il est possible de dominer un art où l'on a toujours le hasard au-dessus de soi. Sardou avait cette ambition, il n'en avait pas d'autre. Il s'est appliqué à la réaliser par la magnifique et totale activité de son talent.

Ajoutons qu'à l'époque où il débutait, les conditions des débuts littéraires étaient essentiellement

as

différentes de ce qu'elles sont de nos jours. On était encore dans l'atmosphère de la bohème individualiste ou fantaisiste. Les professions se rattachant à la littérature, et en particulier la profession d'auteur dramatique, n'étaient pas devenues régulières et classées. Les jeunes bourgeois ne s'y destinaient pas délibérément comme à la médecine, à l'industrie ou au barreau ; ils y tombaient à l'improviste sous l'influence d'une vocation irrésistible ou de circonstances spéciales. Il se faisait par conséquent une sélection préliminaire due à la vie elle-même, qui arrêtait l'encombrement pas très favorable à la médiocrité.

Aujourd'hui, la Presse, par l'extraordinaire importance qu'elle donne aux choses de théâtre, détermine vers la profession d'auteur dramatique un afflux incessant. Il n'y a guère moins de sept ou huit mille Français actuellement vivants qui aient écrit ou fait représenter, à Paris, en province, dans les associations publiques ou privées, des pièces de théâtre en un ou plusieurs actes, des saynètes, des à-propos. Il y en a des milliers d'autres qui ont déposé des manuscrits chez des directeurs et attendent anxieusement la réponse. On sait par les annuaires de la Société des Auteurs que le nombre des auteurs dramatiques dont les œuvres ont été jouées sur des scènes régulières a plus que décuplé en vingt-cinq ans.

Est-ce que la faculté dramatique a pris tout d'un coup chez nous un tel développement ? Non, Et nous ne sommes pas en présence d'un phénomène littéraire, mais d'un phénomène social. En France, un jeune homme instruit et pauvre remarque bientôt l'abîme qu'il y a entre sa situation et son instruction. Fonctionnaire, petit employé, médecin ou avocat sans grande clientèle, les difficultés de toutes sortes qu'il rencontre sur son chemin et qui l'empêchent d'avancer l'indignent et le révoltent. Il a une envie forcenée de plus de bruit, de lumière, de liberté. Quelquefois, il se résigne, mais avec dégoût, à un labeur médiocre. Mais souvent il fuit sa profession et s'échappe vers ce qu'il croit l'indépendance et la fortune. Comme il est dans le sillage de l'éducation classique, c'est à la littérature qu'il songera d'abord. Gagner de l'argent en écrivant: énorme puissance de cette formule vague sur une imagination française de maintenant ! Et gagner de l'argent au théâtre ! Au théâtre dont les splendeurs plus ou moins réelles emplissent les journaux, où une soirée improvise des réputations et des fortunes ! Et puis, une pièce, ça n'a pas l'air très difficile à faire. Avec de l'instruction et des lectures, une certaine vivacité d'esprit et de l'observation courante, n'arrivera-t-on pas à établir assez aisément un ouvrage dialogué qui a l'air d'une œuvre dramatique ? Des

hommes et des femmes y parlent d'amour, une action semble s'y nouer et s'y dénouer, quelques reparties gracieuses ou fortes, et voilà une pièce terminée et un jeune Français de plus convaincu qu'il a le don du théâtre !

Hélas ! il est victime d'une étrange illusion. Il n'a pas le don du théâtre, il a simplement un violent désir d'arriver à la fortune par le théâtre, ce qui n'est pas la même chose, ce qui est même le contraire. Il prend son goût du succès et son besoin d'argent pour une vocation. Aussi se heurte-t-il, en général, à de tels déboires, à des hasards si défavorables, qu'il sort vite de la lutte meurtri et éclopé, revenant, mais souvent trop tard, vers la profession pour laquelle il était mieux doué. Le théâtre ! quelle excellente machine à déclasser les jeunes bourgeois !

Autre trait particulier et tout à fait contemporain : tout Français qui a écrit une pièce se croit désormais un droit absolu, celui de faire jouer cette pièce et de courir ainsi la chance du succès. En constatant que tant d'auteurs ont leurs œuvres représentées, il considère comme une iniquité sociale que la sienne ne le soit pas. Il n'accepte plus cette idée que l'énergie, les circonstances favorisent et désignent les uns plutôt que les autres, cette idée de la fatalité et du destin, admirable génératrice de patience et de courage. En

somme, le débutant d'aujourd'hui a une conception collectiviste de la littérature. Il exige que les conditions du succès soient égales pour tous et que chacun obtienne ce succès à son tour. Cet état d'esprit a engendré les innombrables associations destinées à soutenir et à protéger les jeunes auteurs. Et certes je suis loin de blâmer la généreuse pensée qui les anime ; je ne conteste pas non plus leur utilité, car elles ont souvent mis en relief un vrai talent, et parfois elles rendent à des écrivains bien doués de précieux services. Mais je souhaiterais qu'elles aient plus conscience de leur véritable mission, qui consisterait non pas à créer des auteurs dramatiques, des journalistes et des romanciers, mais à aider ceux qui se seraient déjà créés eux-mêmes, ceux qui auraient déjà lutté et souffert et qui seraient au seuil de la victoire. Essayer de produire artificiellement et en grand nombre des écrivains, c'est, pour la littérature d'un pays, la plus funeste tentative. Il est, à la rigueur, moins choquant que le rouleau égalitaire passe sur les fortunes que sur les talents.

Je ne connais pas, à cet égard, d'institution plus bienfaisante et plus intelligemment conçue que la Société des Auteurs dramatiques. Elle ne saisit les auteurs que lorsque, par leur propre volonté et leur propre effort, par leur initiative individuelle, ils ont

déjà manifesté leur vocation et leur talent. Cette vocation, ce talent, elle ne se préoccupe pas de les déterminer; elle les ignore jusqu'à l'heure où elle en a les preuves, où elle en aperçoit les conséquences. Alors seulement, elle leur apporte le secours puissant et la force protectrice d'une vaste et ingénieuse organisation. Et cette protection, elle la fait égale et pareille pour tous. La Société des Auteurs est une démocratie qui accepte courageusement le principe de l'inégalité des conditions, et qui ne tend pas à répartir également entre tous les citoyens la chance, les talents et la fortune.

Débuts difficiles, luttes de la jeunesse contre le sort contraire, les mauvaises volontés et les injustices, victoires et succès chèrement payés, — ces visions n'arrêtent que les faux artistes. Les vrais, les sincères, ceux qui ont ce pressentiment de leur talent et cette passion que nos aïeux appelaient, par une cordiale métaphore, le « feu sacré », savent que ce sont les âpres débuts, les débuts à la Sardou qui contiennent les carrières triomphales.

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