LE THE A TRE
réserve. Pourtant ces événements ne seront engendrés, nous le savons, que par une implacable logique. Rien ne s'opposerait en principe à ce que nous en avions la perception; mais, h en juger par les égarements précédents, nous ne pouvons qu'appréhender la continuation d'une cécité, contre laquelle nous ne semblons réagir qu'avec nonchalance. En effet, l'esprit humain redoute le vertige; il oppose aux fatalités en lutte une sorte d'indolence intellectuelle à laquelle il lui plait de se confier comme si la plus favorable conception des événements à venir suffisait déjà à en assurer le résultat. Actuellement, la convulsion terrestre est devenue si formidable que l'intelligence la moins encline aux déductions commence à se sentir prise d'angoisse devant les hypothèses qui s'imposent à ses regards... Cependant, même au milieu de l'interrogation universelle, combien persistent encore à fermer les yeux, volontairement ou involoniairement !
Cette impuissance à imaginer, ce refus de concevoir les proportions hors d'une moyenne et d'une normale préétablies auront cté une des caractéristiques de ces premières années de guerre. Rappelez-vous ce jeu des salons si parfaitement significatif et qui s'appelait : optimisme et pessimisme? Etait déclaré pessimiste, sous des huces et soumis à un gage, celui qui pronostiquait que la guerre atteindrait 191 6. Le jeu qui lui a succédé d'ailleurs, exterminisme et défaitisme, n'a pas sensiblement modifié les règles ni déplacé les données fallacieuses du problème! La stagnation des sphères dites d'activité ou organisatrices, les erreurs tant gouvernementales que diplomatiques, celles de demain comme celles d'hier, proviennent, ou proviendront toutes, de la même source; elles découlent le plus naturellement du monde de cette grande impuissance imaginative qui ne sera pas sans nous coûter encore fort cher. 11 faut l'ajouter pour être juste, le bâillement monstrueux qu'a engendré l'ennui résigné de la guerre y est bien pour quelque chose aussi !...
Quoi qu'il en soit, par paresse, par atonie ou par im-
puissance constatons que l'esprit de l'homme a une soif irrésistible de dénouement heureux; l'esprit du Français, en particulier, plus prédestiné que tout autre par ses études classiques à cette cadence traditionnelle : le dénouement, c'est-à-dire la hn radicale de l'événement en cours, la solution de la crise. De là à conjecturer et à tenir pour assuré ce que chacun souhaite tout bas, c'est-à-dire le total le plus satisfaisant possible, il n'y a qu'un pas! Le dénouement ainsi envisagé est une conception quelque peu arbitraire et toute conventionnelle. Rien n'est plus opposé à la mobilité et à la complexité de la vie. La paix, la victoire elle-même, constituent-elles un dénouement proprement dit? L'histoire est là pour nous prouver que ce sont là des phases quelquefois purement transitoires d'un état de choses soumis à des transformations successives. Et que de temps, souvent que de siècles il taut au monde pour perpétrer ces lentes et douloureuses métamorphoses ! Ne nous y trompons point : la soif de dénouement n'est au fond qu'un souhait gratuit de repos, un terme assigne par l'esprit surmené ; il n'est pas téméraire d'y voir surtout le vœu, sournoisement exprimé, d'un retour aux habitudes quittées et à la norme momentanée transgressée.
C'est de cette apathie intellectuelle, de cette confiance illusoire dans le bénéfice d'un total qui devra tout résoudre, tout solutionner, que résulte ce rétrécissement du champ de la conscience et de l'imagination dont tant de nos contemporains auront fait preuve durant la guerre, en préférant mille fois se fier à l'immanence d'une victoire quelque peu conventionnelle, ailes ouvertes et pieds posés sur la bête écrasée, que de surmener leurs méninges ou de s'imposer un surcroit d'appréhensions!
Je ne sais rien de plus puéril que la sorte de fierté niaise et méprisante dont s'illumine le visage de l'optimisme professionne!, comme si cet état de réjouissance invétérée constituait un cran supérieur du patriotisme, un brevet ou un privilège de foi civique I
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Cet optimiste professionnel, qui croit avoir satisfait k toutes les exigences du sentiment patriotique par une dcclaration pcrcmpioire qui lui coûte si peu et lui confère cependant une digniic toute particulière, comme on l'étonnerait en lui démontrant qu'un pareil état de grâce n'est point du tout une manifestation de supériorité ou de .zèle patriotique, mais, la plupart du temps, la conséquence de quelque indigence inielleciuelle ou même d'une notoire incapacité émotive !
Bref, que ce soit pour telle ou telle raison, avouons que les hommes manquent d'imagination !
Ce qui n'a nullement empêché les prophéties, les anticipations forcenées d'aller leur train !... Une des nigauderies les plus fastidieuses qui auront eu cours durant cette convulsion terrestre, c'est le petit interrogatoire enjoué dont vous connaissez la formule : < Après la guerre, à votre avis, que sera, que deviendra... » Suit un substantif quelconque. Après la guerre !.. point vague, indéterminé, dépourvu presque de signification, localisation abstraite ! Nous ne savons pas ce que cela désigne, mais nous savons très bien ce que cela veut dire. La main, d'un simple geste, efface les années de tumulte ot d'horreurs passées et futures, comme elle efface la fumée d'un cigare, etalo'rs, la fumée dissipée, apparait souriante et béate la figure de l'interviewer : « Voyons, monsieur, après la guerre, à votre avis, que deviendra le Théâtre? ».
A une question aussi insidieuse on pourrait répondre, au lieu de choses transcendantales, des choses tout bêtement positives ou vulgaires qui trancheraient par leur bon sens sur l'aléatoire de pronostics plus hasardeux, mais plus répandus, constatons-le. dans le monde théâtral. Par exemple des choses aussi simples que celles-ci : Bon ou mauvais, souhaitable ou non, le théâtre sera ce que nous le ferons, nous, c'e^t-à dire une poignée d'auteurs d'avant-
guerre, car, helas I une génération littéraire ne s'improvise pas avec facilité, surtout au théâtre, et ce n'est même pis à la faveur d'un bouleversement mondial que nous verrons surgir des épiphanies de Shakespeare ou de Racine. Le théâtre est un art qui repose sur des assises inébranlables ; elles s'adaptent aux circonstances, mais en aucun cas les circonstances ne sauraient les détruire. Il v a donc pour les auteurs dramatiques un métier préalable h conquérir ce mot, métier, pris dans son sens le plus élevé) et pour produire une pièce viable, quelques aiinées d'apprentissage sont au moins nécessaires; il n'est point d'improvisation, si géniale soit-elle, qui supplée à la connaissance de ces lois.
Sans conteste, des générations nouvelles sont k l'heure actuelle en formation, mais elles ne sauraient immédiatement après la guerre prendre la place de la génération qui montait encore en 1914 II est fort à croire que le théâtre vivra quelque temps encore sur ses anciens éléments et sur le contingent des vieilles classes ; certes, on verra bien des caporaux promus lieutenants-colonels, mais le grand esprit nouveau, c'est-à-dire celui de la jeunesse, retiendra vraisemblablement son souffle durant quelques années de repos ou de préparation.
On pourrait inférer de telles choses sans se compromettre, encore que des prophéties de cet ordre soient de proportions trop vastes et trop indécises pour ne point être démenties par l'avenir. Il siérait de réduire cette anticipation hasardée en disant que le théâtre sera plus simplement ce que voudront le faire trois ou quatre directeurs, les mêmes que ceux que nous possédions avant la guerre, car si les auteurs se remplacent quelque peu les uns les autres, les directeurs, eux, bénéticient d'une longévité presque inconcevable; ils résistent aux bouleversements les plus inouïs. C'est donc à la fantaisie de nos trois ou quatre directeurs actuels, guère plus, que pourrait, être soumise, en fait, la renaissance théâtrale future. Est-ce à dire qu'elle semble précaire et singulière-