LE FESTIVAL DE L'ASSOCIATION DE LA PRESSE AU COLYSÉE DOS RECREIOS
Le Colysée dos Recreios. — Festival organise par l'Association de la Presse au profit des veuves et des orphelins. — Difficulté de se procurer un fauteuil. — Manque d'ordre. - — Bousculades au bureau de location. — Pétards et fusées. — Une salle de 7.000 spectateurs prise d'assaut. — Décoration ingénieuse toute en journaux. — Lutte et cris dans l'amphithéâtre.
Il serait impossible de quitter Lisbonne sans vous parler du Colysée dos Rec?'eios, le plus vaste théâtre-cirque que nous ayons jamais vu dans nos voyages en Europe, et auprès duquel le cirque Carré d'Amsterdam semble petit. Malheureusement ce <■< Colysée », comme on dit ici, construit par une société, et inauguré le 14 août 1890, est souvent fermé. C/a été le cas celte année, et il fallait vraiment une fête, celle de l'Association de la Presse, à laquelle nous venons d'assister, pour nous en faire ouvrir les
portes à deux battants. La façade seulement vient d'en être achevée. C'est le palais occupé par la Société de géographie de Lisbonne.
La représentation, organisée par l'Association de la Presse portugaise au bénéfice de la caisse de secours aux veuves et aux orphelins, avait été fixée au 6 octobre et annoncée à grands renforts d'affiches et de prospectus en vers. Le but est louable assurément, et ce n'est pas étonnant que l'on ait choisi le Colysée dos Recreios pour une telle cérémonie ; rien de plus pressé que de m'y rendre. Toutefois, deux jours avant, j'apprends déjà par les journaux qu'il n'y a plus une place vacante — et la salle contient de 7.000 à 8.000 spectateurs.
Je me rends aux bureaux du 0 Seciilo, où l'on me confirme effectivement la nouvelle, et je me sers d'arguments tellement convaincants qu'un aimable confrère se charge de me trouver un fauteuil pour le lendemain, ce qui fut fait. Mais pourquoi faut-il, au Portugal, où Ton est si complaisant, que le manque absolu d'organisation gâte de semblables fêtes? En vertu sans doute du conseil : « Tenha paciencia! »
On me donne donc un fauteuil dont je verse le montant avecgrand plaisir au profit de cette excel-
Le Colyséc dos Recreios, à Lisbonne. Plan de la salle,
lente œuvre; mais je remarque tout aussitôt que ce talon, comme tous les autres, du reste, ne porte pas de numéro.
Gela me contrarie, car, la langue portugaise ne m'étant pas aussi familière à l'oreille que l'espagnol ou l'italien, il est indispensable pour moi d'être placé près de la scène pour comprendre. Dans une salle comme celle des Recreios, contenant 8.000 personnes, cela devient de toute nécessité. Et comme j'en fais l'observation :
— Cela n'a pas d'importance, me dit-on. Demain, moyennant 100 reis (environ 40 centimes), vous pourrez à partir de dix heures faire retenir votre place en vous présentant aux bureaux du Colysée.
Le lendemain, à dix heures très précises, je me présente muni de mon billet dans le vestibule du théâtre. Mais l'exactitude étant absolument inconnue au Portugal, j'assiste pendant une demi-heure à ce spectacle : deux cents personnes se poussant et se serrant les unes contre les autres devant un guichet de quinze centimètres carrés... hermétiquement fermé. De service d'ordre, aucun. Pas même l'idée toute naturelle de se mettre à la queue le long du
mur ; de barrières, pas de trace. Figurez-vous une meute se précipitant à la curée.
Enfin le guichet s'ouvre, et l'employé invisible annonce à ceux qui peuvent l'entendre que c'est au premier étage qu'il faut s'adresser. Cette déclaration fait l'efTet d'un coup de fusil dans une bande de moineaux ; alors commence une envolée monstre, une course folle, une bousculade dans les escaliers, pour arriver devant une porte conduisant dans la salle, mais soigneusement barricadée à l'intérieur. Je crois un moment que le fameux « Tenha paciencia ! » va avoir tort. Une poussée formidable se produit, mais la porte tient bon. Le public alors se contente de demander « la commission » sur l'air des lampions ; survient un des commissaires, très correct, qui nous invite à redescendre au guichet où nous étions tout à l'heure ! Mais pendant notre courte absence les abords du guichet ont été pris d'assaut par la foule toujours grossissante des nouveaux arrivants ; les malins, ou du moins ceux qui connaissent à fond les usages du pays, ont envoyé à leurs lieu et place de solides portefaix ou des gallegos bien râblés. Et alors nous voyons ceux-ci, fatigués de se bousculer et de se pousser, se livrer entre eux
à un véritable pugilat, tandis que ce qui restait là de gens convenables juge à propos de battre en retraite.
Je m'en vais à mon tour à la recherche d'un athlète, j'en trouve un que je juge assez solidement bâti, et je le laisse dans la mêlée d'où il me rapporte, une heure après, le numéro 817..., un diable de numéro qui m'effraie bien un peu; mais nous verrons.
Durant toute la journée, suivant l'usage essentiellement portugais, des pétards et des fusées ont annoncé la célébration de cette fête, et bien avant huit heures et demie du soir toute la rue S. Antào est encombrée de curieux qui regardent arriver les équipages. La musique des pompiers est installée au premier étage, dans le foyer.
Nous entrons, mais ici va surgir une nouvelle difficulté absolument inattendue. Vous imaginezvous, par hasard, que l'on ait suivi l'ordre numérique pour les places retenues et que ce n° 817, dont je suis porteur, soit placé entre le 815 et le 819, côté impair? Quelle erreur! On a collé au hasard sur le dossier des fauteuils, des étiquettes semblables à celles que l'on colle sur les malles au chemin de fer, de telle sorte que lorsque l'on veut chercher sa place, on est tout
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étonné de lire h la file : 32o, 102, 28, Glo, etc. Je m'adresse à un commissaire fort obligeant. Celui, ci me renvoie à un placeur. Le placeur aflolé par cent réclamations pareilles à la mienne finit par nous jeter à la figure ce mot épique : « Mais qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse ! Asseyez-vous donc où il vous plaira ! C'est bien partout la même chose ! »
On trouvera peut-être puéril d'insister sur tous ces détails. Malheureusement tout le Portugal est là, et ce sont ces mille riens qui font que l'étranger se lassera toujours de ce pays oii les gens, pris individuellement, sont charmants, mais où il impossible d'obtenir une régularité en quoi que ce soit.
Le placement dans la salle se fait donc au hasard de l'arrivée, et je me case au cinquième rang. Alors seulement je puis contempler ce vaisseau immense, orné pour la circonstance du haut en bas de journaux fort habilement ployés en éventails, en écrans, en rosaces, journaux quotidiens et illustrés recouvrant tout, jusqu'à la loge du souffleur, jusqu'aux réflecteurs de la rampe, tandis que des cartouches aux couleurs portugaises, bleu et blanc, rehaussés par des flots de papier rose, portent le nom de tous les
journaux du Portugal, et ceux-ci sont légion, tout le monde ici étant plus ou moins journaliste. La salle, très évasée, et construite surtout en vue d'un cirque, nous apparaît donc tout à la fois énorme et élégante. Une coupole métallique la recouvre. Quant à la scène, à peine la distinguet-on, imperceptible, dans un coin, faisant face à la tribune royale, immense, disproportionnée, tandis que 102 loges distribuées en deux rangs s'éparpillent tout autour. A.u-dessus de ces loges, un vaste promenoir où la foule s'entasse, debout. Au-dessous, et tout autour des fauteuils d'orchestre, par conséquent, un immense amphithéâtre en gradins, sur lequel se pressent trois mille spectateurs. Ces dernières places s'appellent le gérai [ow entrée générale). Et tout cela, ce soir, est plein à déborder. Ce gérai particulièrement offre un coup d'œil extraordinaire ; les spectateurs, serrés, comprimés les uns contre les autres ne peuvent même pas s'asseoir et se tiennent debout. De ce grouillement inouï s'échappent à chaque instant des cris, des imprécations, un mot trivial — toujours le même — fatigant jusqu'à l'obsession. Tout cela à deux pas de messieurs en habit noir et de dames en élégantes toilettes de soirée !
(suite et fin)
Une salle houleuse.^ — Gutenberrj de Freitas Gazul. — Impossible de rien entendre. — Les artistes du Gymnase. — Une poésie dite par M. A. Mello. — Les barres fixes. — Apparition de Taborda dans le « Bon Vielix ». — Les orphelins de la presse. — Coup d'œil féerique de la salle. — L'Héritage d'un Oncle. — Lamas, le chanteur excentrique cosmopolite. — La suite à une autre fois. — Le Real Colyseu. — M. Santos junior et sa troupe de variétés. — L'art de composer une affiche. — M"» Jeannette Giéter.
En attendant le lever du rideau, des musiques, des fanfares font rage dans les vestibules et sur les promenoirs, là-haut, sous la coupole. Puis la séance commence au milieu d'un vacarme épouvantable — les uns cherchant leurs places, les autres ne pouvant arriver à s'asseoir nulle part, — par une grande marche dite Gulenbcrg de Freitas Gazul, exécutée par les musiques des régiments de Lisbonne et le grand orchestre de l'Association des professeurs de musique.
Mais quelle idée, au milieu d'une semblable cohue, qui devait bien être un peu prévue, de vouloir nous faire entendre une petite comédie de salon, Ciume com ciiime se paga (la Jalousie se paie avec la jalousie), originale de M. Rangel de Lima junior, jouée par les artistes du Gymnase. Ceux-ci font leur entrée, et pendant plus de cinq minutes attendent, avant de parler, que le silence se rétablisse, mais en vain. Puis, ils en prennent leur parti et attaquent la première scène. N'entendant pas un mot je me lève de ma place et vais me placer dans l'orchestre des musiciens, et j'assiste alors à ce spectacle : le chef d'orchestre de son pupitre ne pouvant entendre lui-même ce qui se dit sur la scène, les artistes ne pouvant prendre un mot du souffleur, et là, derrière, huit mille personnes le chapeau sur la tête, causant, riant, fumant, se querellant, lançant des imprécations, en venant aux mains, et une partie du public montant debout sur les fauteuils pour mieux voir chaque lutte nouvelle dans le gérai!
J'aime à croire que ces malheureux artistes de bonne volonté ont profité de la circonstance pour se raconter entre eux leurs petites affaires personnelles, en quoi ils auraient eu absolument
Fête de l'Association de la presse. Décoration en journaux des loges du Colysce dos Recveios.
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raison, et la toile tombe pour se relever et faire place à un artiste de la Trinité, M. AugustoMello, qui vient nous réciter une poésie — une poésie 1 dans ce milieu ! — la Conscience^ de M. Guerra, Junqueiro.
Mello, élève du grand Santos Pitorra, actuellement metteur en scène à la Trinité, est un diseur de la bonne école, et un écrivain distingué, me dit-on ; mais comment le juger? Supposez un enfant récitant une fable au milieu de la criée des halles.
Les exercices sur les barres fixes conviennent évidemment mieux à ce cadre; mais j'attends avec impatience la venue de Taborda qu'à ce moment je n'avais pas vu jouer encore. Et Taborda, c'est « le grand, l'immortel, le génial acteur ». Il va nous chanter une chansonnette, « Ventura ou le Bon Vieux ». Mais impatient sans doute d'en finir, avant même que les barres fixes ne soient enlevées, Taborda nous apparaît, son chapeau à la main. Le tapage redouble. Les uns veulent entendre et faire taire les autres; les injures se croisent. Et le « bon vieux » Taborda chuchote ses trois couplets et s'en va au milieu d'applaudissements frénétiques, au risque de s'em[)êtrer à chaque pas dans les fils
de fer tendus de toutes parts. Une commission de journalistes revient en scène pour le féliciter. On amène deux jeunes enfants en noir — des orphelins de la presse — Taborda les embrasse, mais le plus jeune est pris de frayeur en voyant tant de monde, et le pauvre enfant se met à pleurer.
Dix minutes d'entr'acte nous sont bien dues.
Décidément le coup d'œil que présente cette salle regorgeant de spectateurs est féerique. Tous ces journaux ont été disposés avec un goût vraiment charmant. Mais je songe en tremblant à la panique qui se produirait si une allumette mal éteinte ou une cendre de cigare mettait le feu à une seule de ces banderoles en papier qui décorent la salle du haut en bas.
Une symphonie jouée dans le vacarme — on commence à ne plus y faire attention, — vient nous tirer de ces sombres réflexions, et voici que le rideau se lève sur une petite opérette à deux personnages, une blanchisseuse et un ouvrier, jouée par M""^ Carolina Santos et Santos junior, du théâtre de TAvenida. Cela s'appelle, je crois, V Héritage dun Oncle, et a l'avantage de
ne pas durer longtemps. Tout va bien, mais quelle idée de nous faire entendre (!) de la musique de chambre I Un sextetto dans un pareil brouhaha ! Assurément, dans ces sortes de cérémonies, il faut contenter toutes les bonnes volontés. Impossible naturellement d'en saisir une note, tandis que les luttes ont recommencé de plus belle dans le grouillement du gérai et que le public des fauteuils, entièrement sur pied, tourne le dos à la scène pour voir ce qui se passe.
Bref, il nous faut attendre jusqu'à onze heures vingt pour obtenir un silence relatif. C'est Carlos Lamas, le « chanteur excentrique cosmopolite », et chanteur à transformations, qui a opéré ce miracle. Incontestablement celui-ci excelle dans son genre : il chante en italien, en français, en portugais, exécute brillamment des tyroliennes, joue un air en soufflant dans ses manchettes, etc. Mais avouez qu'il estroide d'attendre trois heures d'horloge pour qu'un monsieur, qui imite un solo de violon avec son nez, puisse enfin faire faire silence pour la première fois de la soirée.
Aussi ne m'en voudra-t-on pas si je n'ai pas eu le courage de rester pour la troisième et der-
nière partie dont je lus le lendemain le compte rendu dans les journaux avec cette appréciation générale : « Le festival promis par l'Association 'de la Presse portugaise en faveur de sa caisse de secours a été magnifique, comme il fallait s'y attendre. La jolie décoration de cette immense salle produisait un véritable enchantement pour les yeux; les accords musicaux des différentes fanfares ; la rumeur constante d'une multitude extraordinaire, supérieure à six mille personnes, se disputant les places, en cherchant de meilleures, en venant aux mains, tout donnait à la salle du Colysée un frémissement dévie intense, comme on n'en avait vu de pareir depuis longtemps. »
Retenons plutôt ce seul fait : les veuves et les orphelins de la presse ont du pain.
Pour en finir avec les Golysées il nous faut naturellement mentionner le Real Colyseu^ ou Colysée royal de Lisbonne, situé dans le faubourg de la Palma, inauguré en 1887, ayant en hiver généralement une troupe équestre, et en été une compagnie dite de variétés. Bâtiment simple, sans prétention, cirque et théâtre, contenant trente-huit loges et un amphithéâtre où peuvent s'entasser trois mille spectateurs. Le
Artistes étran{?ers au Portuî^al, M"*^ Jeannette Gictcr,
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dimanche on y donne des matinées qui commencent à deux heures de l'après-midi. Mais si l'auteur de « l'Art d'accommoder les restes » s'est taillé une jolie réputation dans son genre, on peut dire que l'habile directeur de ce Golysée s'entend parfaitement à celui « de composer des spectacles avec rien ».
Ceci est absolument incroyable, mais c'est ainsi, et jamais nulle part je n'ai vu pousser aussi loin la science de « faire l'affiche » !
De loin c'est quelque chose, et de près ce n'est rien ! Un exemple pris au hasard : l'entreprise possède momentanément pour seul « plat de résistance » un homme qui a deux petits singes et des perroquets qui travaillent. C'est très gentil, sans doute, mais cela demanderait à être accompagné d'autre chose.
Croyez-vous que le directeur s'embarrasse pour si peu? Lisez l'affiche, à laquelle je m'en voudrais de changer un mot :
EXTRAORDINAIRE ET BRILLANT SPECTACLE Avant- dernière Représentation