‹ Le théâtre au PortugalChapitre 13 sur 19 · GYMNASTES, CLOWNS, JONGLEURS · texte numérisé non relu

GYMNASTES, CLOWNS, JONGLEURS

200 REPRÉSENTATIONS A BRUXELLES 180 Minutes de rigolade !

, 40 SALLES COMBLES A LISBONNE Ovations constantes Grand et vertigineux cancan

Dansé par plus de 60 Personnes, etc., etc.

Il s'agit toujours, bien entendu, de V Auberge du Tohu-B.ohu,

Nous retrouvons notre théâtre dans la cave, avec une salle aux trois quarts pleine, et nous remarquons une fois de plus combien les précautions sont bien prises ici contre l'incendie. Une salle en contre-bas, cela pourrait avoir de graves inconvénients en cas d'accident. Eh bien, ici, pas du tout. Tout autour du bâtiment on a ménagé un espace vide, une espèce de champ, sur lequel ouvrent une infinité de portes, qui sontentre-bâillées dès le commencement de la représentation, et qu'il suffirait de pousser légèrement pour être dehors. L'indication « sortie » est peinte sur toutes.

La salle ne comporte qu'un étage, tout en loges. Mais elle est très profonde et contient un grand nombre de fauteuils. Au plafond sont peints les portraits des musiciens célèbres, chacun d'eux accompagné d'une scène principale d'un de leurs ouvrages en renom : Rossini, et une scène du Barbier ; Gounod, et une scène de Faust; Bizet, et une scène de Carmen y etc., etc.

Cette Auberr/e du Tohu-Bohu, traduction exacte de la pièce de M. Maurice Ordonneau par l'infatigable M. Schwalbach et M. Eduardo

Garrido, est encadrée dans des décors fort convenables et montée avec soin. Elle nous donne l'occasion de parler de M"'° Rosa Villiot, que nous avions déjà vue chez M. Sousa Bastos à Lisbonne, et qui se présente à nous sous les traits de M"'' Flora, la saltimbanque.

M"'^ Rosa Yilliot a été très discutée au Portugal ; d'origine et de tournure françaises, partie fort jeune au Brésil, elle débuta dans la carrière dramatique portugaise sur les principaux théâtres de Rio-de-Janeiro. Une grande réputation conquise dans des pièces comme le Petit Faust, Niniche, les Cloches de Cor?ievilk% la Femme à papa\ Gillette de Narbonne, etc., l'avait précédée au Portugal. En 1893, un journal aujourd'hui disparu, A Revista Théâtral^ ayant ouvert un concours pour savoir quelle était la première actrice d'opérette, M""® Rosa Yilliot réunit la majorité des suffrages.

Quant à nous, qui ne pouvons la juger dans cette longue carrière, nous nous contenterons de déclarer que notre aimable compatriote est surtout une très intelligente comédienne, ayant l'instinct scénique, sans efforts, et que si la voix n'est pas très forte, elle est juste; et puis ^me YiiiiQj; ge sert si habilement du filet qu'elle

M"'= Rosa Villiot, prcniiôre actrice du « Théâtre D. Aftbnso » à Oporto.

possède ! Ses adversaires nous disent qu'elle a l'accent français quand elle parle portugais. C'est fort possible; mais il n'y a pas beaucoup de comédiennes aussi habiles dans ce genre au Portugal; les exemples sont rares. Pour rester artiste dramatique dans ce pays où les débouchés sont si restreints, il faut un joli dévouement, et M""^ Villiot eût fait son chemin sur une scène parisienne si elle l'eût voulu; nous n'en doutons pas un instant.

Enfin n'abandonnons pas cette troupe sans mentionner aussi une excellente duègne, M""" Emilia Eduardo, très aimée du public, comme elle le mérite d'ailleurs; une sympathique et jeune personne, M^'*^ Luz Yellozo ; un '■■'' petit minois effronté de soubrette, M''"" Libania. Et du côté des hommes MM. Santos Mello, Augusto Machado, Antonio Sa, Pinto Costa, Firmino, et un acteur très original, nommé Gomès, fort amusant dans le rôle du comte Zarifuli.

Malheureusement José Ricardo, qui jouait le rôle du pitre, ne pouvait pas du tout chanter ce soir-là. En somme une interprétation fort convenable, et un théâtre en prospérité.

Lfs théâtres populaires à Oporto. — Le théâtre de la Trinité. — Le Tour du monde en SO jours. — L'inauguration du théâtre Carlos- Alberto. — 0 Diabo Louro. — Décoration de la salle. — Un public bruyant. — M"" Virginia Sanchez. — Une pièce dénuée de sens. — Colonnes vertes, coups de revolver et bal masqué, — Le besoin d'un théâtre

. de ce genre se faisait-il sentir?

Les théâtres vraiment populaires sont plus rares, car la baraque en planches qui porte, à Oporto, le nom de Théâtre de la Trinité, est presque continuellement fermée... pas assez cependant pour que j'aie pu échapper à un certain Tour du monde en 80 jours qui est bien une des choses les plus atroces que j'aie avalées dans le cours de mes pérégrinations théâtrales. 11 y avait là dedans un certain Passepartout qui avait une gaieté de croque-mort sans ouvrage, et tout le reste à l'avenant : une grotte de serpents inimaginables, et un ballet. — Oh ! ce ballet ! où des

sauvages porteurs de massues semblaient esquisser un petit en avant-deux !

Le besoin se faisait donc sentir d'un établissement plus convenable, plus artistique, si l'on peut dire, et le choix se fixa sur un terrain disponible au centre de la ville. Là, en quelques semaines, on éleva un vaste édifice en bois, recouvert de tôle ondulée, et on lui donna le nom pompeux de Théâti^e Carlos-Alberto. Pendant un mois, dans les journaux, on fit grand bruit autour de cette ouverture. On insinua que la police faisait de grandes difficultés pour accorder l'autorisation nécessaire, parce que, disaiton, Ton ne trouvait pas les dégagements suffisants. Bref, l'inauguration fut fixée au 14 octobre et l'on afficha pour la circonstance une pièce nouvelle, 0 Diabo louro (le diable blond), livret de M. Sa d'Albergaria, musique originale de M. Antonio Ganedo.Nous rendrons compte de cette soirée à laquelle le hasard me fit assister.

Bien avant l'heure du spectacle, la rue est envahie par une multitude de curieux qui semblent hypnotisés par un fort éclairage au bec Auer, car le Portugal est le pays d'Europe le plus en retard sous le rapport de l'éclairage électrique, certaines compagnies du gaz ayant

INAUGURATIOiN DU THÉÂTRE CARLOB-ALBERTO 277

acheté le monopole et confisqué Télectricité à leur profit. L'entrée ressemble à celle d'un cirque; à gauche, un café. Dans le vestibule un bengaleiro (mot à mot, le préposé aux cannes); et nous pénétrons dans une salle déjà pleine, ne possédant qu'un seul étage, tout en loges. La décoration bleue, toute fraîche, a un aspect criard, désagréable, et les numéros peints en blanc à la dernière heure sur le dos des fauteuils nous laissent dans le dos des traces qui pourraient, au besoin, nous servir de contremarques à la sortie. Enfin l'architecte, admirateur sans doute des grands hommes de tous temps et de tous pays, a jugé à propos de semer des médaillons un peu partout : Hugo, au balcon, semble tout étonné de voir Verdi un peu plus loin, mais pas tant cependant que Shakespeare qui fait pendant à... Offenbach ! On a agrémenté le front des loges de bandes de calicot blanc et bleu, blanc et rouge, véritables nids à poussière, à moins que ce ne soit que pour cette solennité peu banale. Et tout autour de nous, dans le gérai (mot à mot, entrée générale ou amphithéâtre qui entoure les fauteuils d'orchestre) une foule bruyante, houleuse, vociférant, hurlant, trépignant.

IG

Le rideau assez mal peint, représentant à gauche un Pierrot, et à^ droite une espèce de Gilles jaune et rouge, écartant des draperies qui laissent voir un temple antique, le rideau se lève enfin au milieu d'un tapage épouvantable, sur le premier tableau de ce fameux « Diable blond » représentant un buffet de chemin de fer où des étudiants sont attablés.

Cependant, dans la salle, le tapage devient infernal. On a laissé enfrer au gérai plus de monde qu'il n'en peut contenir. Ce sont des luttes à n'en plus finir, des cris, des injures. Le public des fauteuils et des loges crie: «A la porte, la canaille! » La représentation est interrompue de fait, des agents saisissent les premiers venus dans le gérai et les expulsent, et seul, Charles-Albert, dont on a peint le portrait au-dessus de la scène, contemple tous ces scandales d'un œil froid.

Je voudrais bien vous raconter le « Diable blond », mais je dois commencer par vous déclarer que jamais je n'ai vu pièce plus enfantine, plus dénuée de sens, à tel point qu'elle semble avoir été faite par des mains tout à fait inexpérimentées. Quant à la ^^musique, figurez-vous des airs de cirque et des ritournelles cousus les uns au bout des autres.

Jnsc Ricardo, directeur et premier acteur du « Théâtre I). Aflbnso ■>, à Oporto (Imitation de Sarali Bernhardt dans la revue Relalhos).

Donc, nous voici dans un buffet de chemin de fer encombré par des étudiants. L'un d'eux (un travesti, M'^*" Virginie Sanchez,) déclare qu'il vient de voir une femme d'une incomparable beauté. Cette femme, c'est la jolie Bertha, qui va prendre le train accompagnée de son tuteur, le baron de la Grosse-Tête. Maurice, l'étudiant, fait le serment qu'avant deux mois il aura conquis le cœur de cette femme.

Au second acte, nous sommes dans la salle d'un vieux manoir dont la jeune pupille vient d'hériter. Et quelle salle ! Le peintre, qui avait sans doute du vert à discrétion, en a profité pour en mettre partout. Les colonnes (oh! combien ! ) sont vertes, les pilastres sont verts, et l'on en voit, l'on en voit dans le lointain, comme reflétés par des jeux de glace ! Or cette salle n'a pas été ouverte depuis cent ans. Pourquoi? Ah! voilà! Il y avait un diable... on ne le voyait pas... mais il chantait. En attendant, il y a beaucoup de poussière, et les domestiques époussètent ferme, afin de recevoir dignement leurs nouveaux maîtres. Ceux-ci arrivent, en effet, et tout le personnel les salue sur un air inspiré du God save the Queen, tant il est vrai que les Anglais ont laissé des racines profondes au Por-

tugal depuis... Wellington, probablement. On les met au courant de la légende, et ils en rient. Mais le jeune Maurice a pénétré dans le château, comme vous pouvez croire; il a découvert le secret du « Diable blond » et profite de ce que la jeune fille est restée seuledansla salle enchantée pour faire entendre à la cantonade le son de sa voix. Il fait plus : il apparait vêtu en diable et déclare sa flamme de démon à la pauvre Bertha éperdue. Celle-ci appelle, on accourt, et le diable blond montant sur la table, tire des coups de revolver. C'est inepte.

Une fois sur celte pente, nous verrons l'étudiant Maurice tour à tour en garçon naïf, en sorcière, en gitane, etc., jetant la confusion partout, et faisant croire au baron de la Grosse-Tête que ce diable qui inquiète si fort les habitants du château est enfermé dans un pavillon au bout du parc. C'est peut-être la situation la meilleure de de toute la pièce. Or le prétendu diable enfermé n'est autre que Julio, l'amoureux d'une jeune veuve, laquelle a une attaque de nerfs à la seule idée qu'elle a pu être courtisée par Satan.

Non, la seule façon de conjurer le sort, ce sera de donner un bal masqué (est-ce assez trouvé?) dans la grande galerie du château, ce qui va

nous permettre de revoiries colonnes vertes (oh ! combien!). Et nous les revoyons, les colonnes vertes, si pressées les unes contre les autres qu'elles semblent télescopées. Et nous assistons au bal masqué ; tout le monde est déguisé. C'est charmant! Julio, le faux diable, est en Othello ; Maurice est en diable et danse avec Bertha qui n'a plus peur. A propos, pourquoi n'a-t-elle plus peur? Dans le bruit un mot m'aura échappé. La clé de l'énigme sans doute, mais si vous saviez comme ça m'est égal, comme dirait Pierre Loti ! Si la série doit continuer, je crois décidément que le besoin d'un théâtre populaire ne se faisait pas encore sentir à Oporto !

Page 1