O REGENTE (LE RÉGENT
Un prologue original. — La Place de la cathédrale en 1440. — Une agitation dans les rues de Lisbonne. — Les partisans de la Reine et ceux du Régent. — But de l'auteur. — Tableaux historiques. — Un moine en danger. — Entrée de D. Pedro. — D. Pedro calme la foule. — Mise en liberté du moine. — Mise en scène et interprétation irréprochables.
La toile se lève, et nous voici en présence d'un second rideau sur lequel on a peint des nuages. A gauche, dans Téloignement, des caravelles portugaises portant la croix vermeille des découvertes sur leurs voiles tendues ; dans le ciel, à droite, un chevalier armé de toutes pièces, chevauchant dans une gloire. Et voici qu'un petit page, tout de rose vêtu, vient nous faire trois belles révérences avant de nous déclarer que la pièce que l'on va jouer est absolument historique ; qu'elle évoque une des plus glorieuses époques du passé ; que l'on n'y trouvera pas l'ombre d'une trame imaginaire ; mais
qu'elle fera, à n'en pas douter, battre le cœur (le tous les Portugais de race en leur rappelant les vertus des aïeux ; le petit page termine son joli discours en réclamant la bienveillance pour l'auteur.
Et le second rideau se lève aussitôt pour nous faire assister à un mouvement populaire dans les rues de Lisbonne. Nous sommes en 1440, sur une place qui précède la Se, autrement dit la cathédrale. Un étîuyer bouscule la foule. Un bourgeois lit une affiche dans laquelle l'Infant D. Pedro rappelle au peuple qu'à la mort du roi D. Duarte, la reine, sa veuve, D. Leonor d'Aragon, a été chargée de la régence du royaume, mais que le conseil remit cette régence entre les mains des Infants, frères du roi défunt, ne laissant à la reine que l'administration des finances et le profit des emplois ; il rappelle le serment de fidélité prêté au jeune roi D. Affonso V, puis les discordes survenues, les uns tenant pour la reine et les autres pour le conseil ; il termine en déclarant de toute nécessité la convocation des Cortès pour prendre une résolution immédiate.
C'est là, en somme, tout le sujet de la pièce historique à laquelle nous allons assister, et
Le Rciirent, » scènes diverses, d.^ssiiis de J. Clirislino.
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dont les tableaux ne se rattachant entre eux par aucun fil — comme dans la Mort de Hoche, de Déroulède, — vont embrasser une période de dix ans pour ne se terminer que par la mort de l'Infant D. Pedro, qui, pour s'être acquis des ennemis durant sa régence, va se voir calomnié par eux, à tel point que le roi, son neveu, va lui ôter tout d'abord tous ses pouvoirs, puis le poursuivra les armes à la main jusqu'au jour de la bataille finale dans laquelle l'infortuné D. Pedro perdra la vie.
Le but de l'auteur, qui nous en a prévenus, n'est donc pas de nous faire assister à une intrigue romanesque. En fait d'intrigues, nous ne connaîtrons que celles tramées autour de D. Pedro par des traîtres, des lâches et des hypocrites. Reste à savoir la façon dont tous ces tableaux d'histoire du xv" siècle vont être encadrés.
Ils le seront superbement.
Les discussions des grands trouvent leur écho dans le peuple, Les uns ne veulent écouter que la parole de l'archevêque, qui, parent de la reine, tient naturellement pour celle-ci, D'autres n'ont confiance que dans le comte de Barcellos, frère de D. Pedro et conseiller de la reine; de
b8 LE THÉÂTRE AU PORTUGAL
plus, le comte de Barcellos a une petite-fille qu'il veut marier avec le roi, alors que celui-ci est déjà fiancé avec sa cousine, fille de D. Pedro. D'autres enfin déclarent qu'ils ne se laisseront jamais gouverner par une femme que, dans leur fureur, ils appellent irrévérencieusement « l'Aragonaise ».
Tout à coup des hommes du peuple sortent en tumulte de l'église, et prétendent qu'un moine les a insultés du haut de la chaire en les traitant de rebelles. La fureur est à son comble, et des cris de mort sont proférés. Le moine est traîné hors de l'église, injurié, menacé : « Vous nous accusez de traîtrise ? Eh bien ! nous sommes pour D. Pedro, notre défenseur; pour les fils de D. Joâo I, pour les frères de D. Duarte notre bon roi. Et vous, pour qui ètes-vous? »
En vain le moine essaie de tenir tête au peuple. Celui-ci ne veut rien entendre, et va chercher des cordes pour le pendre haut et court. Une clameur éclate au dehors, précédant l'arrivée de l'Infant accompagné de D. Àlvaro Vaz d'Almada, comte d'Avranches, et grand amiral. Le peuple les acclame sur leur passage.
D. Pedro veut savoir quelle est la raison qui trouble l'ordre dans la cité. N'est-il pas tout
Joâo Rosa, co-directeur et premier acteur du « Théâtre Dona Maria II », à Lisbonne (rôle de Kean).
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prêt, à l'exemple du roi son père, à écouter les réclamations qui lui sont faites ?
Celles-ci alors éclatent de toutes parts : l'un demande justice, l'autre ne veut pas payer l'impôt, celui-ci ne veut pas être gouverné par les «jupons» d'une femme; celui-là veut quelqu'un qui puisse le défendre contre les seigneurs et leurs huissiers « qui se précipitent comme des loups » sur le peu qu'il possède.
— Voulez-vous D. Pedro pour régent? N'estce pas là. ce que vous demandez, peuple loyal de de la cité? s'écrie d'Almada.
— D. Alvaro ! réplique D. Pedro.
Puis se tournant vers le peuple :
— Laissez là mes affaires, et occupons-nous auparavant des vôtres.
— Vos affaires sont les nôtres, Monseigneur, répond le peuple.
L'Infant parle à ces braves gens, et ce«ux-ci se calment comme par enchantement. Puis, se tournant vers le moine toujours attaché :
— Et que prétendez-vous faire de cet homme?
— Il nous a appelés traîtres, et nous a menacés du haut de la chaire.
— Oui, reprend un autre ; il vous insultait,
Monseigneur; il vous traitait de déloyal et d'ambitieux !
— Eh bien ! dit tranquillement D. Pedro, pardonnez-lui comme je lui pardonne. Et vous, Père, allez en paix, mais souvenez-vous que vos paroles ne doivent jamais être que paroles de pardon, et jamais semence de guerre. Dieu seul voit en nous et connaît la loyauté de notre cœur et Fhonnêteté de nos intentions. Soyez prudent dans vos discours, et allez!
Le peuple délivre le moine de ses entraves, et celui-ci disparaît au milieu des huées générales.
— Vous faites Toffice du bon Pasteur, dit encore d'Almada à l'Infant.
— N'est-ce pas le devoir des princes? répond celui-ci. Le peuple est un enfant; il faut le cajoler beaucoup et le châtier peu.
Nous nous sommes arrêté plus que de raison sur cette scène pour plusieurs motifs : afin de montrer d'abord de quelle façon Fauteur a compris son sujet et Ta développé ; le langage élevé qu'il met dans la bouche de son héros ; et ensuite le soin tout particulier avec lequel il a mis au théâtre une agitation populaire dans les rues du vieux Lisbonne, tâchant de nous faire saisir, et
Joâo Rosa, co-directeur et premier acteur du « Thcâtrô Dona Maria II », à Lisbonne (rôle de Louis XI),
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sans trop de peine, les passions qui agitaient alors les masses.
Un décor bien peint, des mouvements de foule très bien réglés, des costumes exacts — tels ceux des femmes coiffées d'une espèce de mitre — font de ce premier tableau du Régent une reconstitution très curieuse du Portugal du XV® siècle.
Brazâo dans le rôle de D. Pedro se pose avec autorité dès sa première scène, et un jeune acteur, Ghaby-Pinheiro, d'une corpulence énorme — dépassant encore celle du vieux Laurent qui créa le rôle de Gorenfïot, ou celle de l'acteur Montbars qui jouait il y a quelque vingt ans au Palais-Royal — donne à ce type du moine affolé, poursuivi par la foule, une physionomie inoubliable.