O REGENTE (LE RÉGENT
(suite et fin)
D. Pedro proclamé Régent. — Entrevue des deux frères. — Le serment solennel sur le missel. — Le comte de Barcellos repenti fait duc de Bragance. — Consolidation de la Régence. — Intrigues et complots. — Renvoi du Régent. ^ Défi porto par le comte d'Avranches. — D. Pedro à Coïmbre. — Révolte contre le Roi. — Bataille d'Alfarrobeira et mort du Réerent.
Au second tableau, nous sommes dans le palais. L'archevêque, partisan de la reine, s'indigne de ce que le peuple ose imposer sa volonté à ses maîtres. D. Pedro a été acclamé Régent, et le comte d'Avranches, son bras droit, règne en maître dans la ville. La reine elle-même vient demander conseil au comte de Barcellos, le seul frère du Régent qui lui soit resté fidèle. La question du départ — autant dire de la fuite — est agitée, puis résolue. Les Cortès, d'un moment à l'autre, vont confirmer la décision populaire, quand, tout à coup, l'on annonce la venue
de D. Pedro au palais; mais la reine se retire, et charge le comte de le recevoir.
Entrevue assez froide entre les deux frères : D. Pedro insiste pour voir la reine, et le comte de Barcellos se borne à lui réclamer, au nom de la souveraine, la promesse de mariage entre le jeune roi et la fille du Régent.
— En me réclamant ce document, s'écrie D. Pedro, la reine m'insulte doublement dans mon amour de père et dans mon honneur de gentilhomme!
La discussion s'envenime, le comte de Barcellos reprochant à son frère les faveurs du peuple, et D. Pedro lui répondant qu'il ne connaît en effet qu'un maître, le peuple, à qui leur père dut la couronne, et lui, comte de Barcellos, ce qu'il est. Puis mettant en morceaux l'engagement réclamé : « Allez dire à la reine, dit-il, que chez nous l'on ne prend pas d'assaut les trônes occupés, mais que, lorsque nous en voulons un, nous savons nous le façonner à notre usage avec la pointe de notre épée. »
De très fière allure, comme on voit, tout ce drame, qui n'a qu'un seul défaut — que l'auteur a prévu d'ailleurs dans son prologue — celui de n'être qu'un drame historique, trop histo-
Auguste Rosa, co-directeur et premier acteur du « Théâtre Dona Maria II », à Lisbonne.
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rique, et rien que cela ; mais, cette restriction faite, admirable.
Le troisième tableau, très court, nous transporte sur la place de la cathédrale que nous connaissons déjà; le peuple attend impatiemment rinfant D. Pedro pour l'acclamer officiellement comme Régent ; nous entendons le bruit des charamellas (espèces de cornemuses), les cris de joie de la multitude ; les portes de la cathédrale s'ouvrent à deux battants, les cloches sonnent; le bruit de l'orgue et les chants religieux se font entendre. Sous le porche, voici l'évêque d'Evora qui apparaît, abrité par le pallium, entouré des porteurs d'encens. Un frère présente un missel. Tandis que, du côté opposé, précédé des charamellas^ suivi par les gentilshommes et et le peuple, monté sur un cheval richement caparaçonné, lequel est tenu à la bride par deux pages, apparaît l'Infant revêtu d'une demiarmure. Un autre page vient ensuite, portant Tépée et la lance.
L'Infant descend de cheval et se dirige vers l'église. L'évêque le reçoit sous le pallium, et D. Pedro, qui se découvre, prête serment sur le missel. L'effet est imposant, sans efforts.
Avec ce système d'histoire découpée par
tranches, il nous faut passer, sans crier gare, d'une année à Tautre, et quelquefois en enjamber plusieurs d'un seul trait. C'est ainsi qu'au quatrième tableau qui se passe dans une salle du palais, nous apprenons coup sur coup une foule de choses : la reine s'était d'abord enfuie, le comte de Barcellos courant en vain après elle. Puis celui-ci, menacé d'une grande défaite, a fait amende honorable et s'est jeté dans les bras de D. Pedro qui, oubliant ce qui s'était passé, lui a donné Bragance et l'a fait duc.
La Régence s'est donc consolidée; mais la reine trame en Espagne une guerre contre le Portugal. Les embarras s'accumulent sous les pas de D. Pedro, qui gouverne cependant loyalement et comme un grand prince.
Au cinquième tableau, nous sommes chez le duc de Bragance — autrement dit le comte de Barcellos. Il médite avec l'archevêque le moyen de rentrer au pouvoir avec le jeune roi, et d'en chasser D. Pedro; ce ne sont que complots, infamies projetées, basses intrigues de toute espèce.
En attendant, le duc de Bragance a pris un ascendant puissant sur le jeune roi: il s'agit de lui persuader, et sans trop de peine, qu'il a Tâge
M™" Anna Pereira, première duègne du •< Théâtre Dona Maria II », à Lisbonne.
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pour régner; qu'il n'a plus besoin de tutelle, qu'il doit agir enfin... et comme il faut atout prix que Don Pedro s'en aille, l'archevêque lui laisse entendre que la mort de son père fut subite et mystérieuse, que la politique ne recule pas parfois devant le crime, et fait naître un doute horrible dans l'esprit de ce prince, qui ne verra bientôt plus dans le Régent qu'un assassin. Bien plus, de faux témoins viennent déposer devant le roi ; celui-ci fait appeler Don Pedro pour lui annoncer brutalement qu'il lui retire la régence et que désormais il régnera seul.
Mais pourquoi ne nous a-t-on pas fait savoir par une scène, par un mot, que le roi a épousé la fille de Don Pedro, sa cousine! Brochure en mains, j'ai encore toute la peine du monde à m'y reconnaître; de même que, dès le début, on ne nous avait pas suffisamment indiqué que le comte de Barcellos était le frère de Don Pedro. Il est vrai que, pour quelqu'un versé dans l'histoire du Portugal, cela paraît peut-être tout simple. Mais enfin il y a quatre cent cinquante ans de cela et un petit éclaircissement ne serait pas de trop.
Don Pedro ne peut évidemment pas rester sous le coup d'un tel outrage ; mais l'auteur aura
reculé devant les récriminations de Toncle et du beau-père. Don Pedro est rentré dans la coulisse, et c'est le duc d'Avranches, l'ami fidèle du Régent, qui va venir dire au roi tout ce qu'il pense, lui, duc d'Avranches, sur ce sujet.
Après la soumission, apparente du moins, de Don Pedro, cette entrée tumultueuse du duc d'Avranches, recouvert d'une demi-armure, n'est pas qu'un peu pour nous surprendre.
Il vient et, comme grand amiral, réclame sa place au Conseil — droit que d'ailleurs le roi ne lui conteste en aucune façon; mais il faut qu'il éclate; il faut, suivant l'expression imagée de Pierrot dans Don Juan, « qu'il débonde son cœur ». Et le voici s'en prenant carrément au duc de Bragance qui ne dit rien : depuis quand a-fc-on vu récompenser les traîtres? Don Pedro n'a-t-il pas le caractère le plus loyal, le plus chevaleresque? Or tous ceux qui l'accusent en ont menti par la gorge, « comme des chiens, comme des vilains, comme Judas! » Le roi Henri Angleterre l'a fait comte d'Avranches, en Normandie, pour sa valeureuse conduite. L'empereur d'Allemagne l'a vu combattre à ses côtés contre les Turcs ; partout il s'est illustré, en Espagne, en France, en Angleterre, en Allemagne, en Afrique, en
Joâo Rosa, co-directeur et premier acteur du « Théâtre Dona Maria II », à Lisbonne (dans Affonso VI).
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Asie, et il n'entend pas que personne vienne suspecter son honneur de gentilhomme.
Là-dessus, il jette à terre son gantelet en signe de provocation à l'assemblée.
A la représentation, cette tirade fort bien dite par Augusto Rosa fait grand effet sur le public. Mais à propos de quoi cette sortie ?
— Le Conseil ne peut continuer, s'écrie l'archevêque.
— Donne-moi mon gant, dit le duc à son page.
Et le page le lui apportant :
— Ah ! Monseigneur, comme vous êtes grand !
Et encore ce mot de la jeune reine en entrant sur ces entrefaites :
— Comte ! vous êtes un vaillant et loyal ami de mon père ! Oh! défendez-le bien, car il est condamné.
Mais que fait donc le roi dans tout cela?
Il est vrai qu'on nous l'a représenté comme incapable et impuissant.
Nous glisserons plus volontiers sur la suite, car nous tournons toujours un peu dans le même cercle. Don Pedro s'est retiré dans son château de Coïmbre. Le duc d'Avranches lui
est toujours resté fidèle, mais le duc de Bragance n'a pas désarmé. En dépit des prières de la jeune reine qui essaie d'émouvoir son époux en faveur de son père, l'éternel ennemi de Don Pedro le force à sortir de sa retraite et à mettre les armes à la main. Son désir de vengeance va enfin s'accomplir, et le dernier tableau nous représente le camp de l'Infant rebelle le 20 mai 1449 à Alfarrobeira. Les troupes royales assiègent le camp, Don Pedro lutte avec les gentilshommes qui lui sont restés dévoués, etleducd'Avranches, l'ami de la première comme de la dernière heure, vient expirer à son tour sur le cadavre de celui qui fut le Régent.
Telle est, dans ses grandes lignes, cette pièce qui eut les honneurs de la saison au Théâtre normal de Lisbonne, d'abord parce qu'elle a ce rare mérite d'être une pièce portugaise, due à la plume d'un jeune auteur portugais, et ensuite parce qu'elle a la chance d'être écrite dans une langue sobre et énergique tout à la fois.
MM. Brazâo (le Régent), Joâo Rosa (le comte de Barcellos et le duc de Bragance), Augusto Rosa (le comte d'Avranches), sont des artistes de talent et à la hauteur de leurs rôles. La mise en scène est très soignée. Reste à savoir, le jour
0 REGEiNTE (lE RÉGENt) ai
OÙ M. Marcellino Mesquita voudra sortir de l'histoire pure, s'il saura déployer au même degré des qualités dramatiques que l'on est en droit d'attendre de lui.
Réouverture de la saison théâtrale 1897-1898. — Travaux de réparation de la salle. — Les gains réels dnThéâtre normal. — Le « Bibliothécaire. » — Compte rendu de la pièce. — La prison pour dettes en Angleterre. — Un bibliothécaire qui n'en est pas un. — Une scène de spiritisme à la campagne. — Interprétation. — MM. Brazâo, Joâo et Augusto Rosa, A. Antunes ; M"^' Rosa Damesceno, Anna Pereira et Augusta Cordeiro.
Le théâtre Dona Maria, qui avait fermé ses portes avec le Régent, les rouvrit en octobre avec une reprise de la pièce historique de M. Marcellino Mesquita. Entre temps, les maçons et les peintres s'étaient emparé de Tédifice qu'ils remettaient à neuf du haut en bas, à l'extérieur comme à l'intérieur. D'où un préjudice assez grave, en somme, pour la troupe, qui avait été obligée de clôturer plus tôt que de coutume, et de reprendre ses travaux plus tard, et, à ce propos, nous assistâmes à une petite controverse dans les journaux locaux, controverse qui nous
éclaira un peu sur les dessous financiers d'une aussi intéressante entreprise.
La réouverture ayant été retardée par force majeure, MM. Brazâo et Rosa frères demandaient une indemnité de trois contos de reis (soit 10.000 francs) pour préjudice causé, ou une prorogation de leur privilège pour deux ans. Il résulta de cette prétention la remise sur le tapis — dans la presse — des bénéfices que pouvait rapporter annuellement l'entreprise du théâtre Dona Maria. Le chiffre de vingt contos de reis (75.000 francs) fut prononcé.
« Etant donné que personne ne peut réaliser un semblable bénéfice dans un théâtre portugais, écrit le journal A Tarde , il est de toute justice de ne pas laisser courir de semblables racontars, d'autant plus que nous avons eu l'occasion de voir la balance de l'exercice 1896-97; or, nous pouvons garantir que les trois artistes en question recueilleront à peine, y compris leurs appointements de 120 $ 000 reis (450 francs), la somme de 3:690 $ 000 reis (13.800 francs) ce qui donne pour chacun 1:245 $ 000 reis (4.600 francs) et de bénéfice général pour l'entreprise, faisant le compte à huit mois de travail, 108g 000 reis (un peu plus de 400 francs!).
Brazùo, co-directeur et premier acteur du « Théâtre Dona Maria II .., à Lisbonne (rôle du Bibliothécaire).
« Et encore, ajoute le rédacteur de A Tarde, parce que cette année rapporte 7:394 $170 reis de plus que Tannée précédente. Dans l'exercice 1895-96 les sociétaires cessèrent de toucher, pour faire le compte de leurs appointements, chacun 800 $ 000 reis (3.000 francs). On peut voir par ces chiffres dont nous garantissons l'exactitude, que nous voilà loin des vingt contos de reis (75. 000 fr.) »
La troupe, cette année, vécut donc comme elle put, passant le mois de juin au théâtre royal de S. Joâo à Oporto, et le reste du temps dans les provinces, qui ne sont pas grandes — ou nulle part.
Le 21 octobre on avait affiché 0 Bibliothecario (le Bibliothécaire), traduction d'une pièce allemande en quatre actes, mais dont on se garde bien de citer le nom de l'auteur ^ Cette pièce n'étant connue ni en France, ni en Espagne, je me permettrai d'en parler.
L'action se passe à Londres pendant le premier acte, et aux environs de Londres pendant les trois autres, du temps de la prison pour dettes^ détail essentiel, indiqué ici sur l'affiche, car c'est la seule raison d'être de la pièce.
1 Le seul nom qui figure sur Taffiche est le nom du traducteur, M. José Antonio de Freitas.
Un jeune gentleman (Joâo Rosa), du nom de Macdonald, est ruiné. Poursuivi par ses créanciers, et principalement par son tailleur, un curieux type de snob, admirablement bien rendu par Augusto Rosa, il en est réduit aux expédients et menacé à chaque instant d'être arrêté par les recors. Survient un ami dévoué qui lui propose de le cacher à la campagne, dans un château ami, où il le présentera comme le bibliothécaire que l'on attend. Le jeune Macdonald ne se fait pas prier, comme on peut croire, accepte la proposition, et s'en va au moment où le bibliothécaire, le vrai, amusante caricature de cuistre mise en lumière d'une façon fort heureuse par Brazâo, un artiste qui joue également bien les deux genres, au moment, disons-nous, où le vrai bibliothécaire fait son entrée avec ses longs cheveux, ses lunettes d'or, son inséparable parapluie sous le bras et ses deux valises. :
Ce n'est pas tout. Au premier acte, l'auteur a eu le soin de nous apprendre que ce Macdonald possède un oncle fort riche, et qui revient sans doute de loin, car il ne connaît pas son neveu. Cet oncle, personnage fort en dehors, très bien rendu à Lisbonne par un artiste du nom de A. Antunes, avait espéré trouver dans son neveu un viveur.
un joueur, un gaillard un peu remuant, ce qui n'était pas pour lui déplaire. Mais voilà qu'il apprend par la vieille gouvernante que ce Macdonald ne joue ni ne boit. Déjà indisposé contre ce neveu à l'eau de rose qu'il n'a pas vu encore, l'oncle s'était trouvé tout à coup en présence du bibliothécaire à l'air gauche et à la parole bégayante. Plus de doute : il s'était imaginé que ce crétin n'était autre que son neveu; il l'avait rudoyé, bousculé et était parti furieux, désolé de n'avoir pour héritier qu'un pareil idiot.
Au second acte, nous sommes à la campagne, dans le parc d'un riche seigneur anglais, père d'une jeune fille charmante (M™^ Rosa Damasceno), toujours accompagnée de son amie Eva (M"^Augusta Cordeiro).
Arrivée du faux bibliothécaire présenté par son ami, et fort bien accueilli par une vieille institutrice sentimentale qui passe son temps à lire des livres sur le spiritisme. Le jeune Macdonald, homme [du monde, s'étonne bien un peu de la froideur ds ses maîtres et de la distance à laquelle il est tenu, conséquence fatale de son emploi subalterne. Il n'est pas cependant sans déplaire aux beaux yeux de la demoiselle de la maison qui trouve le nouveau venu bien distingué,
habile à tous les sports, musicien accompli. Quant à l'oncle, que nous retrouvons aussi dans ce château, mis constamment, et sans le savoir, en présence de son neveu, il ne tarit pas de louanges à l'adresse du nouveau bibliothécaire.
Mais les choses ne peuvent pas sepasser si tranquillement; vous devinez sans peine que le bibliothécaire, le vrai, va apparaître tout d'un coup comme un Deus ex ynachinâ avec ses longs cheveux, ses lunettes d'or, son parapluie et ses valises.
Vous souvenez-vous de Benoît dans les Vingt- Huit Joints de Clairette? Ce malheureux Benoît, dès qu'il apparait, ce ne sont que des motifs insensés que l'on découvre pour s'en débarrasser, pour l'escamoter aux yeux de tous. C'est un trouble-fête perpétuel. 11 va en être de même du pauvre bibliothécaire.
Nous allons même revoir le tailleur-snob du premier acte qui, venant dans ce château je ne sais trop pourquoi, va y découvrir son débiteur qu'il menacera sans cesse de ses sbires; et si un accident grotesque se produit, une chute de cheval , ou tout autre chose , ce sera ce faux gentleman qui en sera toujours la première victime, bien entendu.
Le troisième acte est assurément le plus amusant de la pièce. Le bibliothécaire — le vrai — a reparu, et Macdonald oncle, croyant avoir affaire à son neveu, s'afTole à l'idée de montrer à la société un pareil cuistre. Il enferme le bibliothécaire à clé, et va trouver le faux en lui disant:
— J'ai un grand service à vous demander; mon neveu est ici. C'est un idiot. Il faut que personne ne le voie. Débarrassez-m'en à tout prix.
La scène est fort drôle.
— Mais où est-il? s'écrie le neveu ahuri.
— Dans une pièce dont voici la clé.
Nouvel effarement du bibliothécaire que l'on veut chasser coûte que coûte, et que l'on pousse dans la bibliothèque où le tailleur, qui a fait des libations un peu trop copieuses de vieux porto, cuve son vin.
C'est le soir, et les jeunes filles dont les récits spirites de la vieille gouvernante ont tourné la tête, ne sont qu'à moitié rassurées. Elles devisent entre elles sur le phénomène de la maiérialisation^ quand voici soudain que le* bibliothécaire, ne pouvant supporter plus longtemps la compagnie de l'ivrogne, s'échappe de la pièce où on l'avait fait entrer de force. A la vue de ce grand corps long et maigre, les jeunes filles
épouvantées poussent des cris malgré tous les efforts de pet infortuné qui veut les calmer. Au même instant, apparaît au fond, au clair de lune, la silhouette blanche de l'institutrice qui rêve aux étoiles, et le tailleur entre deux vins sort à son tour de son réduit avec une étoffe rouge sur la tête !
Le dernier acte est ce que sont les derniers actes de toutes ces pièces : il faut conclure. L'oncle retrouve un neveu à son goût, et, après avoir été arrêté pour dettes, par erreur, à ses lieu et place — ce qui l'a bien amusé, entre parenthèses — pardonne et paie. Il demande même la main de la jeune fîUe du château pour son mauvais sujet de neveu qui promet de s'amender. Eva épouse son cousin, et le bibliothécaire — le vrai — faisant son entrée, prend possession de son nouvel emploi à la grande joie de la vieille institutrice qui va trouver enfin une âme sœur pour la comprendre.
Cette pièce, bien accueillie, est supérieurement jouée par les artistes du théâtre Dona Maria.
Brazâo a fait du bibliothécaire un type inénarrable, et nous a rappelé beaucoup le Léonce de jadis dans les scènes de timidité et d'ahurissement.
Joâo Rosa a le jeu sobre et serré de Worms, à qui il ressemble par plus d'un côté.
Quant à AugustoRosa quia donné au tailleursnob une figure si originale, impossible de le comparer à aucun de nos artistes en vue dans ce rôle auquel il donne un cachet si particulier.
A. Antunes est un excellent Macdonald oncle et compose fort bien ce personnage d'Anglais excentrique, et sans charge.
^jmes |\osa Damasceno et Augusta Cordeiro sont charmantes dans des rôles de peu d'importance, et M""® Anna Pereira absolument remarquable dans celui de la vieille institutrice sentie mentale.
Tout cela est rendu sagement, avec mesure, et il y avait fort longtemps, quant à nous, que nous n'avions rencontré — hors Paris, s'entend — et une réunion d'artistes aussi distingués, et un tel ensemble^ absolument irréprochable.
Reprise de Don César de Bazan et les rôles à panache. — Auguste Rosa dans le rôle de Don César. — Joâo Rosa dans celui de Charles II. — A. Antunes et M'« Laura Cruz. — Rentrée de M"" E. Candida. — Sympathies des Portugais pour leurs anciens artistes. — Taborda.
M. Augusto Rosa, à qui j'avais été présenté, me témoigna son vif regret que je ne l'eusse vu encore dans aucun rôle de premier plan.
— Nous reprenons Don César de Bazan dimanche, me dit-il. Je joue le rôle de Don César. Venez me voir.
Je ne manquai pas au rendez-vous.
J'avais une certaine appréhension, je l'avoue, à aller voir ce vieux drame de d'Ennery mis à la scène portugaise. Ce genre de pièces, dites de cape et d'épée, nécessite un panache extraordinaire, et Coquelin lui-même ne vient-il pas de prouver encore tout récemment par la reprise qu'il fit de Don César à la Porte Saint-Martin,
que s'il était un merveilleux acteur comique, il n'avait pas reçu en partage ce fameux « panache » romantique enterré sans doute à tout jamais avec la race des Frédéricks et des Mélingues ? Il en est de cela comme de certains vitraux du moyen âge ou des faïences à certains reflets métalliques de l'époque hispano-arabe. Les artisans d'alors avaient une manière, un tour de main spécial. A travers les âges, de génération en génération, la manière et le tour de main se sont perdus.
Il faut rendre tout d'abord cette justice au théâtre Dona Maria que toutes les pièces qu'il nous présente sont montées avec un goût très sûr; les costumes, de la plus grande vérité historique, sont toujours de toute beauté; la mise en scène et la décoration luxueuses. Mais est-ce bien la traduction exacte de l'œuvre française que Ton nous a donnée? Les actes nous ont paru terriblement courts, et les entr'actes, égayés par la bonne musique du sextetto^ terriblement longs. Enfin la pièce entière nous a fait l'effet d'un monologue de Don César.
Quoi qu'il en soit, ne nous en plaignons pas. M. Augusto Rosa, dont le costume déguenillé, portant les restes de sa splendeur passée, est
une trouvaille, nous a dessiné un aventurier de large envergure. Assurément, — dans les deux premiers actes, surtout — il ne brûle peut-être pas assez les planches ; mais comment, en bonne justice, adresser ce léger reproche à un comédien portugais interprétant une pièce française, alors que les premiers de nos comédiens ont perdu eux-mêmes cette « manière « dont nous parliQns tout à l'heure. Car si je n'ai pu connaître Frederick dans sa belle époque, et dans ce rôle, j'ai encore pu voir Mélingue dans d'Artagnan, dans Lagardère du Bossu^ dans Chicot de la Dame de Montsoreau^ dans le Don César de Ruy-Blas! Et dame! j'en ai gardé un souvenir !
M. Augusto Rosa, dont le talent est incontestable, joue ce rôle de Don César de Bazan comme bien peu de nos artistes de drame pourraient le jouer — dans le style de Chelles, peutêtre. Mais où il prend sa revanche éclatante, c'est à n'en pas douter dans les trois derniers actes où il se révèle grand artiste, faisant de son César le gentilhomme débraillé et sarcastique que l'on suppose. La scène, à la fin du troisième acte, enlève positivement la salle, tandis que la façon dont il conduit celle qu'il a au quatrième
acle avec le roi lient sous le charme tout Tauditoire.
Joâo Rosa, son frère, sait admirablement composer le type ingrat de Charles II, tandis qu'un comédien déjà cité par nous, M. Antunes, joue d'une façon très remarquable le rôle de D. José de Gordoba dont il porte magnifiquement le costume. Enfin une jeune actrice, M"^ Laura Gruz, que nous avions eu à peine le temps d'apercevoir dans le petit rôle de la jeune reine du Régent^ tient fort convenablement le personnage sympathique de Maritana.
Et à propos de cette représentation, disons de suite avec quelles marques de sympathie le public portugais sait reconnaître le mérite de ses comédiens. Une ancienne actrice, M™^ E. Gandida qui rendit jadis de signalés, services dans ce théâtre, reparaissait ce soir-là, après une longue maladie, sur la scène de ses premiers .succès dans le petit rôle de la marquise de Miraflor. L'on racontait dans les couloirs que la pauvre femme avait tout à coup perdu la vue, puis avait été heureusement guérie de la cataracte. Eh bien, vous ne pouvez vous douter de la chaleur bien sincère de ces trois salves d'applaudissements éclatant. tout à coup à l'en-
Irée de M'''" E. Gandida, et du rappel encore à la fin de l'acte tandis que M. Augusto Rosa conduisait sa vieille camarade tout émue devant le trou du souffleur. Cette petite fête de famille nous a prouvé au moins que les Portugais ne sont pas des ingrats, et nous a vraiment fait plaisir pour l'artiste qui avait su mériter ce tribut d'ovations si spontanées et si désintéressées tout à la fois.
C'est comme pour le vieux Taborda, le doyen des artistes dramatiques et la gloire de la scène portugaise depuis un demi- siècle. Taborda, aujourd'hui retiré du théâtre, ou à peu près, fait recette toutes les fois qu'il consent à remonter sur les planches. Alors, non seulement la salle est comble depuis le parterre jusqu'au cintre, mais ce sont des acclamations sans fin, des ovations, des rappels bien mérités non seulement par plus de cinquante ans de bons et loyaux services, mais encore parce que Taborda au théâtre, c'est la vie prise sur le vif, c'est l'art poussé à sa dernière limite, c'est — dans le genre bourgeois — le comble du naturel. En écoutant Taborda on oublie et l'endroit où l'on se trouve, et les spectateurs qui vous environnent, et les comédiens qui lui donnent la
réplique. Ce n'est plus un acteur jouant un rôle que vous avez devant vous, c'est un homme intimement convaincu de ce qu'il dit et vous racontant ses petites affaires. J'ai connu Bouffé, Geoffroy, Lhéritier, Delannoy, Got, Thiron, bien d'autres encore; je ne me rappelle pas avoir vu porter à la scène une pareille tranche de vérité. Aussi les Portugais sont-ils fiers de leur Taborda ! En quoi ils ont absolument raison.
Après avoir désespéré de jamais l'entendre, c'est donc avec une vraie joie que je lus un jour sur l'affiche du théâtre Dona Maria II, peu de temps avant mon départ :
« Os Medicos
imitation par M. Aristides Abranches, de la comédie française les Médecins de MM. E. Nus et Brisebarre, dans laquelle reparaîtra sur la scène le grand acteur Taborda. »
Portraits de Taborda. — Sa ressemblance physique avec Samson, — Particularité de sa figure sillonnée de rides. — Elasticité de son prodigieux talent. — Le rire spirituel qu'il provoque. — Ses inimitables créations. — Les Médecins. — Plaisanteries faciles sur cette corporation. — Compte rendu de la pièce. — Molière, Rabelais et Pascal. — Jeu et mimique de Taborda. — 0 Desquite (la Séparation). — MM. Rosa et Mme Rosa Damasceno.
Me précipiter au bureau de location du théâtre et chercher à retenir une place pour cette soirée ne fut pour moi que l'espace d'un instant. Mais la nouvelle était déjà répandue sans nul doute, car je ne pus avoir qu'un strapontin. Je n'en demandais pas davantage d'ailleurs, et voilà comment, après, avoir cru la chose impossible, je puis enfin vous parler aujourd'hui de Taborda dont la grande figure eût manqué dans cette galerie du théâtre portugais où lui revient de droit la première place.
Les portraits de Taborda sont nombreux dans
les rues de Lisbonne, et l'on ne peut tout d'abord, en voyant de loin l'un d'entre eux, s'empêcher d'un certain rapprochement avec les derniers portraits connus de Samson. Toutefois, — n'ayant jamais eu le plaisir de voir à la scène ou à la ville celui qui fut l'illustre professeur de Rachel — je ne puis rien affirmer ni hasarder, car, ayant fait la part de la conformation identique de la tête de ces deux artistes, de l'ensemble des traits, de l'aspect général, j'ai tout lieu de croire qu'au point de vue de la ressemblance parfaite il doit s'en falloir de beaucoup dans la réalité. Il serait bien difficile, en effet, de rencontrer deux figures semblables à celle de Taborda.
Qu'on se représente une pomme de Tannée dernière, ridée dans tous les sens, en long, en large, en travers, par en haut, par en bas. Bien plus, en y regardant de près, l'on trouve de tout dans la figure de Taborda : des montagnes, des vallées, des fleuves profonds, des rivières, des canaux. C'est inimaginable. Ou encore cela fait l'effet de ces planètes que l'on regarde au télescope et qui semblent couvertes d'aspérités, de rugosités, de volcans, de lacs, de pics élevés, de précipices. Il faut aller au fond de nos cam-
Taborda.
RENTRÉE DE TABORDA DANS « LES MÉDECINS » lOo
pagnes de la Beauce ou de la Brie peur trouver des types de vieilles paysannes aussi ridées. Et si j'insiste autant sur ce détail, c'est que c'est une particularité presque unique.
De taille moyenne, mais plutôt petit, d'une corpulence ordinaire, l'œil très fin, les jambes agiles malgré son grand âge, et les mains sûres — je dis cela en pensant à Bouffé dont les mains, hélas ! étaient agitées dans les dernières années d'un tremblement nerveux pénible à voir — la tète recouverte d'une abondante moisson de cheveux entièrement blancs, Francisco Alves da Silva Taborda nous donne assez exactement à la ville l'idée que l'on se fait d'un petit bourgeois retiré des affaires. Je ne sais s'il eût eu la distinction suffisante pour représenter — comme Samson — un merveilleux marquis de la Seiglière? Peut-être bien. En tout cas, quel délicieux M. Poirier cela eût fait ! Ce mot rend exactement ma pensée : Taborda, même à la ville, c'est M. Poirier.
N'ayant vu ce grand artiste que dans un rôle, et encore par le plus heureux des hasards, je ne puis dire jusqu'à quel point il sait varier ses types. On affirme qu'il y excelle, et je le crois très volontiers.
« Sachant se prêter à toutes les nuances du genre comique, me dit-on, Taborda, « cette relique de notre Théâtre national » a su et sait encore quand il le faut donner Texpression exacte à chaque personnage qu'il reprcsente.il a été chez nous Facteur du plus grand renom dans celte seconde moitié du siècle, et^ ce qui n'est pas à dédaigner non plus, celui qui sut attirer le public. C'est qu'en effet il n'est pas de ceux qui nous satisfont pleinement dès qu'on les a vus. Quiconque avait vu Taborda une fois avait envie de le revoir. Et quelle galerie de grotesques il avait en réserve ! Il n'y avait même pas un petit rôle dont il ne sût tirer un parti étonnant, ce diable d'homme ayant le secret de donner aux phrases une tournure absolument inattendue. D'où il ne faudrait pas conclure cependant que ce fut jamais un pître. Un pitre! Taborda! Mais le rire qu'il provoque n'a rien de commun avec celui que font naître les histrions. Non, c'est un rire spirituel^ si l'on peut dire, et ce rire-là, Taborda saura toujours l'amener à force d'art avec une phrase quelquefois bien banale, et qui, sans lui, aurait passé inaperçue. Oh ! Taborda dans le Senhor José do Capote^ dans Y Oncle Matheus^ dans VArrii Banane^ dans le
Sganarelle du Médecin malgré lui, de Molière, dans les Effets du vin nouveau^ dans Anglais et Français^ que sais-je encore ? »
Ainsi parlent les Portugais lorsqu'il s'agit de Taborda.
Pour nous, ce soir, il nous suffira d'aller l'applaudir dans les Médecins que l'on représente devant une nombreuse assistance accourue sur l'annonce seule de son nom.
Les plaisanteries sur les médecins ne sont pas neuves, et je ne vois pas trop les raisons qui poussèrent MM. Nus et Brisebarre à écrire cette pièce, qui, du reste, est profondément oubliée en France aujourd'hui ^ Au Portugal même, on m'avoue qu'elle n'est guère connue, et qu'elle avait quitté l'affiche définitivement depuis au moins quinze bonnes années. Mais il ne s'agit guère en l'espèce de la pièce; il s'agit de Taborda qui va reprendre un de ses meilleurs rôles du temps passé.
Le sujet, en somme, est des plus simples :
Un brave bourgeois, qui se porte très bien, .se moque des médecins et n'est pas loin de les
' Les Médecins furent joués à Paris, aux Variétés, en juin 1863 par Ch. Potier. Mais la pièce, à la première, n'eut 'guère qu'un succès d'estime ; on en critiqua les longueurs.
traiter de charlatans. Or, le jour où il vient chez son docteur pour payer sa note de Tan passé, tout en rechignant, il découvre sur la cheminée du salon où on le fait attendre un flacon d'une eau mystérieuse qu'il prend pour de l'eau de Cologne. Profitant de quelques instant où il est seul, il veut parfumer son mouchoir à la dérobée. Ayant peur d'être dérangé pendant cette opération, il fait un faux mouvement, et répand une partie du contenu du flacon sur une de ses mains.
11 rentre chez lui, et sa main est devenue noire. En vain il se savonne, se lave, se brosse : la tache est là. Rien ne peut faire partir ce noir obstiné. Il s'inquiète, consulte, et ne tarde pas à être persuadé qu'il est atteint d'une affection étrange et très grave. C'est le Malade imaginaire, moins la verve comique inimitable de Molière. Non pas que cette pièce, les Médecins^ soit mauvaise; elle abonde en observations justes. Mais elle est monotone; le sujet tourne sans cesse dans le même cercle, l'intrigue est nulle, et le talent d'un artiste comme ïaborda, absolument parfait dans ce type de malade par persuasion, ne la sauve même pas.
C'est qu'après tout il est facile de se moquer
Taborda dans « les Médecins ». — ■< Marianne I oh ! Marianne !
RENTRÉE DE TABORDA DANS « LES MEDECINS » iH
d'un art réduit, la plupart du temps, à de simples conjectures, comme si l'homme sensé, avec Tétude de son tempérament propre, ne devrait pas, dans bien des cas, être son propre médecin. Il est vrai que les querelles d'école sont survenues, ne contribuant pas peu, elles aussi, à discréditer la corporation tout entière.
Quoi qu'il en soit, Molière a ri des médecins — et surtout des charlatans — mais il n'a pas été le seul ; Rabelais, quoique médecin luimême, ne les a guère épargnés. Pascal ne disaitil pas que, si on leur ôtait la robe et le bonnet, il ne leur resterait rien de leur science ? C'est à peu près le mot de Sganarelle. Aussi semblet-il que les auteurs de la pièce des M<?Wecm5 aient pris comme départ ce joli axiome de La Bruyère : « Ceux qui se portent bien deviennent malades ; il leur faut des gens dont le métier soit de les assurer qu'ils ne mourront point. Tant que les hommes pourront mourir et qu'ils aimeront à vivre, les médecins seront raillés et bien payés. »
Le bon bourgeois, que nous représente Taborda, constatant que sa main passe tour à tour du noir le plus sombre au jaune le plus vif, devient toujours de plus en plus inquiet. Nous voyons défiler chez lui toute une collection de
médecins ; nous assistons à une consultation. Inutile (le vous dire que tous ces braves gens y perdent leur latin. On ne nous épargne même pas le médecin homéopathe mandé sur la foi d'un prospectus qu'avait apporté le porteur d'eau de la maison. Ce dernier empiriste, pour qui les auteurs ne se montrent pas tendres, ne fait aucune difficulté pour reconnaître aussitôt les symptômes d'une maladie originaire de. l'Inde, et totalement inconnue en Europe oîi nul autre que lui ne sait la guérir.
Il faut voir Taborda dans cette scène ; examiner la façon merveilleuse dont il écoute ; lire sur son visage tous les sentiments qu'il ressent au fur et à mesure des avis émis par l'homéopathe sur le cas extraordinaire dont il est victime. Il n'a pas dit un mot encore, et nous avons compris ses craintes, ses angoisses, ses incertitudes, sa confiance retrouvée, ses espérances. Ce n'est plus de la comédie, ce n'est plus de l'art, c'est la vie elle-même.
— Mais combien tout cela va-t-il me coûter, interroge-t-il soupçonneux?
— La consultation est gratuite, reprend pompeusement le charlatan.
Et le visage du malade de s'épanouir.
— La potion seule se paie, continue Tautre, en lui présentant un petit flacon gros comme le petit doigt.
— Et c'est ?
— La bagatelle de cent vingt-cinq francs ! Plaisanteries faciles, direz-vous. Assurément;
car si l'on peut rire des prétentions exagérées de quelques médecins, de l'entêtement de certains autres, de la jalousie qu'ils se manifestent assez ouvertement, il n'en n'est pas moins vrai que la généralité des médecins a acquis, grâce aux découvertes de la science, la considération publique; la corporation a gagné en dignité de caractère, tout autant que la pratique de l'art avance chaque jour en certitude. Et Balzac luimême, pour venger le corps tout entier, sans doute, n'a-t-il pas écrit le Médecin de campagne o\x il met à nu d'une façon si typique toute la vie d'un de ces hommes d'abnégation qui enfouissent au fond d'un village ignoré une science et des vertus dignes dé briller plus au grand jour!
Mais revenons à ïaborda qui, après avoir dérouté toute la « docte cabale », ne retrouve la tranquillité que lorsque son futur gendre lui aura enfin dévoilé le secret de sa maladie : le flacon
114 LE TllÉATUE AU PUKTLGAL
dont il s'est répandu involontairement une partie du contenu sur la main renfermait une teinture pour les cheveux, laquelle d'ailleurs s'enlève instantanément sous l'action du jus de citron.
Le jeune homme épousera la demoiselle, et le bon bourgeois vivra désormais fort paisible en méprisant, comme par le passé, les médecins dont il ne pense plus avoir besoin.
Cruelle satire, comme on voit, mais qui ne nous apprend rien de nouveau pendant trois actes qui seraient d'une désespérante monotonie sans le talent d'un grand artiste. Tout cela pour arriver à prouver ce que nous savions d'ailleurs parfaitement, que s'il y a de bons médecins il en existe aussi qui ne savent rien, et que notre grand tort, à nous tous, est de vouloir exiger, du médecin comme du prêtre, des qualités surnaturelles qu'un être humain ne peut avoir.
Et pour en finir avec les médecins, donnonsleur au moins leur revanche en rappelant la douce philosophie du médecin Bouvard, au siècle dernier, qui, lui au moins, prenait de son côté assez gaiement les choses : étant allé voir un malade, et se trouvant arrêté par le suisse qui lui disait qu'il était inutile de monter parce que le client était mort pendant la nuit, Bouvard
RENTRÉE DE TABORDA DANS « LES MÉDECINS» il5
se contenta de répondre simplement : « 11 est mort?... Ah ! ah ! le gaillard ! » Puis il remonta en voiture.
Il n'est donc pas dit que les malades et les bien portants aient toujours et partout le dernier mot !
Les Médecins avaient été précédés sur l'affiche de 0 Desqidte (la Séparation), imitation en vers portugais par M. Jayme Seguier de Chez r Avocat, de Paul Ferrier. Cette piécette fut reniarquablement interprétée par W^ Rosa Damasceno et M. Augusto Rosa, et la figuration comprise d'une façon supérieure par les premiers artistes du théâtre qui ne dédaignèrent pas de venir tenir des rôles muets dans le cabinet de M. Joâo Rosa (l'avocat).
Une pièce vraiment portugaise. —Os Velhos, de M. Joâo da Camara. — Age des personnages de la pièce. — Mœurs rustiques, — Histoire d'une expropriation de chemin de fer. — Un géomètre qui sait prendre son monde. — r La naissance d'Emilienne. — Très simple idylle. — Rapprochement avec les pièces villageoises de George Sand. — Genre de pièce impossible à raconter.
Je ne veux pas clôturer cette série sur le théâtre Dona Maria sans vous parler au moins d'une pièce absolument portugaise qui passe ici pour un petit chef-d'œuvre. Il s'agit de la comédie en trois actes, en pro'se, Os Velhos (les Vieux) de M. Joâo da Camara.
— Vous avez vu jouer la pièce ? me demanderez-vous.
— Nullement, et pour cette simple raison que, bien que restée au répertoire — la pièce ne date que du 11 mars 1893 — on ne la joue pas en ce moment. Quelques artistes manquent à l'appel, m'a-t-ondit. Bref, la pièce est démontée.
118 LE TilÉATUE AU l' OU TU Ci AL
— Alors ?
— Alors, comme tout le monde m'en parlait et ne cessait de m'en faire les plus grands éloges, désireux avant de quitter le Portugal de vous offrir un régal vraiment portugais, je me suis procuré la brochure et je l'ai lue.
On ne m'avait pas trompé.
C'est de tous points charmant; ou, du moins, qu'on en juge.
D'abord, la distribution des rôles n'est pas sans nous étonner quelque peu : Manuel Patacas a soixante-quatorze ans, le Prieur quatre-vingt-sept ans, Bento soixante-quatorze ans, et Porphirio soixante-quinze ans. Si, à présent, nous passons du côté des femmes, Emilia a soixante et onze ans, Anna soixante-dix ans, Narcisa soixantequinze ans. Et au milieu de toute cette neige, Émilienne avec ses dix-neuf ans et Julio avec ses vingt-sept ans viennent seuls apporter dans ces trois actes un joyeux rayon de soleil.
L'action se passe vers 1879, dans un humble village du Portugal, chez de petits propriétaires.
L'auteur, dès le début, veut nous initier aux mœurs rustiques de ces braves gens dont il parle le langage ; il nous dépeint leur effroi à la nouvelle d'une expropriation qui les menace pour
établir dans le pays une ligne de chemin de fer ; le Prieur lui-même lance ses foudres contre cette machine « semblable à la Bête de l'Apocalypse » qui va vomir des flammes à travers ces champs jusqu'alors si paisibles!
Chacun énumère les profits qu'il aurait pu retirer qui de ses melons, qui de ses cerises, qui de son vin dont on récolte bien un quart de tonneau tous les ans. Et pour établir un contraste avec ces esprits routiniers, voici l'esprit nouveau en la personne de Julio, un jeune géomètre qui vient précisément trouver cet aréopage vénérable au sujet des expropriations. La scène est jolie.
Le nouveau venu afTecte d'abord de connaître parfaitement les noms et qualités de chacun de ses interlocuteurs. Il ne tarit pas d'éloges sur les petits jardins qu'il lui a été donné de voir, de « véritables paradis » ; il est tombé en extase devant la vigne du vieux Patacas, il s'est pâmé d'admiration devant le potager du Prieur, « très rares exceptions qui prouvent des intelligences hautement sympathiques, et dignes, sous tous les points de vue, du progrès civilisateur qu'aujourd'hui la nouvelle Compagnie leur apporte avec sacrifice et générosité, — progrès que bien
120 L E T H l-: A T II !•: A U i» 0 R T U G A L
franchement le reste de la province ne mérite pas ».
Et les vieux, s'entendant traiter de la sorte, d'approuver pleinement tout ce que leur dit le jeune homme qu'ils persistent à vouloir appeler « monsieur l'ingénieur ».
Julio, en fort peu de temps, a fait la conquête de tout son monde. Il achève, à la façon d'un enfant de chœur, les citations latines de ce vieux cuistre de Porphirio qui déclare à qui veut Tentendre que c'est un jeune homme « joliment instruit» ; il émerveille son auditoire en déployant un immense plan cadastral sur lequel ces villageois sont stupéfaits de voir leurs champs indiqués, et leurs noms écrits en toutes lettres.
— Tenez, tenez ! s'écrie Porphirio. Mon nom ! mon nom tout entier ! Et quelle belle écriture ! Porphirio de Encarnaçâo Gomes, à Santo Antonio das Areias. Pâturages. Superficie à exproprier, cent vingt-neuf mètres et soixantedouze décimètres !
— Jusqu'aux décimètres ! dit le Prieur.
— Mais qui vous a dit mon nom ? interroge Porphirio.
— Est-ce que tout le monde ne vous connaît pas ? répond le jeune homme..
a LES VIEUX » 12i
Et tous, à présent, de vouloir figurer sur le plan.
— Et moi, et moi, réclame Bento.
— Mais vous n'êtes pas exproprié, vous.
— Je ne suis pas exproprié ! Ah! ben, ah ! ben ! En voilà bien une autre ! C'est tout simplement honteux !
La nuit vient, l'étape est longue pour s'en retourner, les chemins sont mauvais. Patacas offre l'hospitalité au jeune homme qui refuse d'abord; mais qui, devant les instances du vieillard, finit par accepter. Il demande seulement la permission d'aller parler à ses compagnons, et promet de revenir vite.
Cette visite inattendue a tout révolutionné dans l'humble logis. Il ne saurait plus être question que de ce jeune homme : il est beau, il est instruit, il est aimable, il a toutes les qualités ; il fait l'unique objet de la conversation à la veillée.
Mais profitons de son absence pour vous présenter la jeune Émilienne, le seul frais minois dans cet intérieur de septuagénaires et d'octogénaires.
Émilienne est la petite fille de Patacas.
L'auteur a eu soin de nous raconter comment
elle a été recueillie et élevée. Quand Emilienne naquit, son père était déjà mort; la petite, en venant au monde, enleva la vie à sa mère... une nuit d'août, bien tiède, bien étoilée... La petite pleurait dans son berceau... et le vent qui venait d'Espagne entrait dans la chambre par bouffées si chaudes qu'il brûlait. La pauvre innocente pleurait toujours. Elle était née sans père pour lui gagner du pain, et le sein où elle aurait dû téter le lait — le lait, la vie des tout petits — ce sein était déjà froid à tout jamais!
— Ahl s'écrie alors le vieux Patacas en se rappelant ce passé, je sentis je ne sais quoi au cœur! Etre aïeul, me disais-je, — et c'est vrai, c'est être deux fois père. Il fallait que je vive. J'ai vécu. J'allai reprendre ma bêche, je m'y cramponnai, et je m'en fus par les champs, làbas, là-bas, pour détourner les eaux. La terre, avide, commença à boire... puis je regardai les étoiles... Oui, dans cette heure d'angoisse j'ai été travailler la terre... parce que la terre, c'est notre mère.
Yoilà la note. Ne cherchez pas dans cette comédie de grands faits, de grands gestes, de grandes actions. Ce sont des simples qui parlent en simples, quelquefois avec une grandeur
biblique. Aussi était-il bien difficile de raconter une pièce semblable, de même qu'il est difficile de raconter \Ami Fritz ^ Pêcheur d'Islande, ou certaines pièces villageoises de George Sand. Or, M. Joâo da Gamara, en faisant passer un tel souffle dans l'âme de ses vieux, nous rappelle parfois cette dernière manière, rapprochement dont il ne pourra que fort justement s'enorgueillir.
Telle est donc la très simple histoire d'Emilienne, dont le Prieur guette la dot pour son neveu, « un garçon fort bien établi ».
La vieille Emilia, Anna et la jeune fille se mettent alors ensemble à pétrir la farine, Anna redisant à ses compagnes un conte de fée dans lequel figure un certain prince de Damas :
— Le prince marcha longtemps, longtemps, jusqu'à ce qu'il arrivât à la porte d'une cabane où il vit de la lumière. Il regarda par la fente de la porte et aperçut la plus belle princesse que ses yeux eussent jamais vue. Alors il frappa à la porte : pan ! pan ! pan !
A ce moment on frappe, en effet, à la porte. Baste! ce ne peut être que le Prieur qui revient.
— A moins que ce ne soit le prince de
Damas, s'écrie entre deux éclats de rire la jeune fille.
Et faisant une révérence comique en ouvrant la porte :
— Son Altesse le prince veut-elle nous faire l'honneur d'entrer !
Puis, apercevant Julio qu'elle ne connaît pas encore :
— Oh! pardon, fait-elle confuse.
N'est-ce pas charmant comme effet ?
(suite et fin)
Julio trouve le moyen de plaire à tout le monde. — Intérêts et sentiment. — Avis de son avancement et changement. — Désolation générale. — Intrigues du Prieur. — Départ décidé. — Acte troisième et dernier. — Les noces d'or du couple Patacas. — Un souper de cinquantaine. — Délicieux
. tableau villageois. — Retour de Julio. <— Ses fiançailles. — La fin rêvée par l'auteur, supprimée à la représentation. — Conclusion.
Le jeune homme, qui a fait si facilement la conquête des vieux, ne sera pas longtemps sans séduire aussi les vieilles femmes. Aux uns il a parlé intérêts; à celles-ci il va parler sentiment. Il est le fils d'un ingénieur; quand il était tout petit, son père l'emmenait souvent avec sa mère là où il travaillait ; il gagnait bien sa vie et était considéré de tout le monde; un jour, l'enfant n'avait que sept ans, le père fut tué par une explosion dans une carrière ; la mère revint alors à la ville et fit les plus grands sacrifices pour
l'éducation de son unique enfant. Pauvre femme ! A peine son fils commençait-il à ouvrir les yeux pour le monde qu'elle fermait à jamais les siens. Il est seul, sans famille; il se laisse attendrir en voyant dans cette chambre une Vierge des Douleurs semblable à celle devant laquelle priait sa mère, et la vieille Emilia va jusqu'à l'appeler son « fils », nom qui n'avait pas retenti depuis bien longtemps à ses oreilles.
Julio engage ensuite la conversation avec Émilienne. Le neveu du Prieur perd du terrain. Dans la ferme du bon Manuel Patacas (deuxième acte) nous sommes initiés à tous les travaux domestiques ; Julio, qui s'occupe toujours à planter des jalons dans les environs, a trouvé là une véritable famille composée de braves gens qui l'adorent et qu'il adore, sans parler de la jeune Emilienne, lorsqu'une nouvelle qu'il aurait accueillie avec joie dans tout autre moment vient le jeter tout à coup dans la désolation. Il a reçu avis de son avancement avec ordre de quitter son poste pour un autre très éloigné. Cette nomination de conducteur des travaux de la première section, c'est pourtant l'avenir qui s'offre devant lui, une situation meilleure, etc.
— Hélas! disent les vieux, voilà la gaieté qui s'en va de chez nous!
Le Prieur est seul à se réjouir de ce changement dans l'intérêt de son neveu. Mais Julio ne peut résister plus longtemps en présence de la douleur d'Émilienne.
— Partir ! Eh bien ! non, pour tout l'or du monde il ne partira pas ! N'est-il pas au milieu de ses vrais amis? Non! Le prince de Damas n'est pas plus heureux que lui depuis qu'il a pris cette résolution.
Cependant le Prieur n'abandonne pas la partie.
Il cherchera d'abord à persuader à la jeune fille que Julio ne peut songer à elle que pour sa dot. N'est-il pas pauvre, lui? De quel droit oset-il lever les yeux sur elle? Il attirera ensuite le jeune homme à l'écart pour lui démontrer que sa conduite ne peut être que blâmée par tous ; que l'on ne peut voir dans ses avances qu'un désir de lucre inavouable. En vain le jeune homme s'indignet-il :
— Mais n'ai-je pas mon travail?
— Assurément oui ; mais pour se présenter d'égal à égal il faut la fortune. Or celle-ci lui tend les bras. Ce nouveau poste n'en est-il pas le
premier échelon ? La carrière ne s'ouvre-t-elle pas devant lui?
— Je partirai, s'écrie enfin le jeune homme.
Le Prieur n'en demandait pas davantage.
Tout ceci rentre plus dans l'ordinaire, dans le convenu, mais enfin l'on ne peut pas faire que de la poésie au théâtre ; il y faut aussi quelque action , quelque trame . Le public n'écoute patiemment trois actes qu'à cette cour dition.
Avec le troisième acte et le dernier (même décor qu'au premier acte), nous revenons à l'originalité cherchée par l'auteur qui veut — -. et je crois même que c'est là l'unique raison d'être de son œuvre — nous étabhr un parallèle entre ceux qui ont fini leur tâche ici-bas et ceux qui la commencent; entre le coucher du soleil et l'aurore; entre hier et demain.
Nous sommes revenus chez Patacas. Il fait nuit, et la table est dressée, non pas la table de tous les jours, mais la table des grands jours de fête. C'est aujourd'hui qu'on célèbre les noces d'or des maîtres de la maison, du bon Manuel et de la douce Émilia. Cinquante ans de ménage! C'est quelque chose. Quant à la jeune Émilienne qui a refusé la main du neveu du Prieur, elle
n'est toujours pas mariée. Et Julio est toujours absent... depuis six mois.
Le souper de la cinquantaine promet néanmoins d'être gai; chaque convive apporte son plat ou sa bouteille. Bento est venu avec sa guitare. Tout cela forme, dans son ensemble, un délicieux tableau villageois; et c'est un plaisir de voir les vieux se dégourdir les jambes aux accords de la guitare du barbier, tandis que,'seule, Émilienne rêve aux pieds du Prieur et ne danse pas.
Puis le souper commence, un souper de campagne un jour de fête, un souper pantagruélique, interminable — un des plus longs soupers au théâtre — pour en arriver au retour de Julio que la servante Narcisa a surpris en train de rôder autour de la maison.
Le pauvre garçon, presque honteux, ne sait guère comment expliquer sa longue absence : les responsabilités inhérentes à ses nouvelles fonctions ; le manque de permissions pour venir ; les travaux de chaque jour. Mais enfin, sa situation s'est encore améliorée, et ses appointements sont fort avouables. Aussi le vieux Patacas de s'écrier :
— Mais quelles fortunes on gagne à transfor-
mer la terre, à détruire ce que Dieu avait fait pour être éternel.
— Les temps courent. Manuel, répond judicieusement la femme. Les temps sont autres !
Julio a conquis sa femme par Thonneur et par le travail; il n'y a plus qu'à entonner l'hymne d'amour.
Mais ici il faut conclure et je remarque, à la lecture de la brochure, que la fin rêvée par l'auteur n'a pas été — pour des convenances scéniques, nous dit-on — représentée telle qu'elle avait été écrite.
Vous souvenez-vous de ce délicieux conte de Guy de Maupassant intitulé Au Bois? Le garde champêtre a surpris dans les blés un couple de bourgeois mûrs qu'il amène devant le maire de l'endroit.
— Mais enfin, dit le maire d'un ton furieux, où avez-vous rencontré votre complice?
— C'est ma femme, répond timidement le malheureux qui a dépassé la soixantaine.
Et la femme, sans embarras, raconte comment ils se sont connus là, il y a bien longtemps, et pourquoi elle a voulu revoir l'endroit où ils s'étaient aimés autrefois.
a Moi je me sentis toute retournée quand je
suis entrée dans les blés. Ça ne vieillit pas, le cœur des femmes! Et vrai, je ne voyais plus mon mari tel qu'il est, mais bien tel qu'il était autrefois ! »
Telle fut sans doute aussi la pensée que M. Joào da Gamara voulut prêter à ses deux principaux personnages en faisant retirer l'un après l'autre tous les invités, et en ne laissant que Patacas et Emilia dans la chambre nuptiale. Cette chambre! c'est pourtant bien toujours la même ! Cinquante ans? Non cela ne peut pas être ! C'est le vieux vin de ce soir qui leur a un peu brouillé les idées. Cependant le chandelier n'était pas placé là il y a cinquante ans, à cette heure, mais ici. Pourquoi cette joie? non, non, c'est le vin. Mais n'est-ce pas déjà la venue du jour ? Écoutez les petits oiseaux comme ils chantent.
Si l'on était au printemps seulement, ce serait un concert de pinsons et de merles!... Ils sont toujours les mêmes, eux !
Et le vieux Patacas d'ajouter en se rapprochant de sa compagne :
— Eh bien, nous non plus nous ne changeons pas. Comme je t'aime, mon Emilia; non, nous ne changeons pas ; rien ne change!
Cependant le sifflet de la locomotive qui traverse leur champ vient les rappeler à la triste réalité.
Alors les deux vieillards s'embrassant :
— Emilia! ma pauvre vieille! il y a cinquante ans!
Scène coupée à la représentation comme nous l'avons dit, et remplacée par ces mots seulement tandis que Bento tire quelques sons de sa guitare :
— Allons! en route! dit Patacas. Les vieux — chemin de la mort!
Puis embrassant Emilienne :
— Toi, mon enfant, chemin de Taurore !
Un théâtre enguignonné. — Os Pimentas, de M. Eduardo Schwalbach. — Une pièce originale qui ne l'est guère. — Réminiscence de sujets analogues. — Une pochade de caféconcert. — Une même situation à soutenir pendant trois actes. — Ensemble de la troupe. — Joaquim d'Almeida. — Cardoso. — Une opinion du journal A Cvitica. — Un comédien de race.
Il y a certaines scènes qui, pendant une période plus ou moins longue, à moins qu'elle ne soit éternelle, ont une guigne noire. Je ne sais pourquoi, mais il me semble que le théâtre du Gymnase à Lisbonne doit se trouver dans une de ces périodes-là.
Je m'étais promis d'étudier fort consciencieusement son répertoire et les éléments qui composent sa troupe. Mais voilà le malheur ! Sur huit jours il est bien fermé six! On me laisse deviner que les jours de relâche l'imprésario court les provinces avec ses artistes, aujourd'hui à Coïmbre, demain à Santarem, après-demain je ne sais oii; je le veux bien croire. En attendant,
i;}*- LE THÉÂTRE AU 1' 0 U T U G A L
chaque fois, depuis quatre mois, que je veux aller à ce théâtre, je trouve portes closes. Dans de telles conditions il devient assez difficile de m'étendre sur son compte comme je le devrais* Hélas! Il faut hien reconnaître que celte relâche chronique ne date pas d'aujourd'hui puisque je lis dans le Portugal à vol d'oiseau, écrit en 1879 : « Le Gymnase est un petit théâtre assez élégant, dans le genre du théâtre Déjazet à Paris. On y joue des vaudevilles et des comédies françaises traduites en portugais. On y donne aussi par-ci, par-là, des pièces du cru. Il n'est pas ouvert d'une façon permanente pour la bonne raison que les recettes y sont plus que médiocres ! »
Dix-huit ans ont passé, et je ne vois pas un mot à changer.
Et plus loin : « L'on peut dire que ces artistes jouent pour l'amour de Fart. »
J'ai cependant voulu voir une pièce du cru, et à force de recherches dans les journaux et sur les murs où l'on colle les affiches ^ j'ai pu trou-
' Disons, à ce propos, que les affiches des théâtres, au Portugal, ne se renouvellent pas tous les jours comme en France ou en Espagne. On colle une grande affiche, souvent assez originale par la disposition des caractères, des couleurs, etc., et cette affiche sert pour toute la durée du même spectacle. On se contente seulement d'apposer tous les jours une date fraîche sur l'ancienne au moyen d'une bande de papier.
ver un jour où l'on consentît à ouvrir les portes.
La pièce annoncée ce soir-là s'appelait Os Pimentas [les Pimenta, comme nous dirions les Durand), trois actes en prose, originaux, de M. Eduardo Schwalbach.
Le théâtre, qui date d'une quarantaine d'années, est, en effet, petit, élégant, bien décoré : trois étages de loges assez coquettes. L'ancien orchestre vient d'être remplacé par un sextetto qui, ma foi, joue de l'excellente musique pendant les entr'actes.
Mais, en dépit de l'assurance de l'affiche, estelle- donc bien originale cette pièce que l'on nous donne comme nouvelle? Entre nous, c'est une situation archi-usée que nous avons vu traîner partout en France, en Italie et en Espagne, dans Trois Femmes pour un mari; dans une pochade de café-concert appelée, je crois, V Enlèvement des Sabines, dans Doua Juanita^ dans le Padron ?mmicipal dont nous avons donné le compte rendu ici môme dans notre précédent volume sur le Théâtre en Espagne, dans un roman français la Jarretière rose, etc., etc. :
Un jeune homme de province est venu dans la capitale pour y étudier la peinture. Là, il n'a pas
tardé à faire connaissance d'une jeune fille, d'ailleurs charmante, qui, dès le lever du rideau, berce un poupon de deux mois, fruit de ces amours par trop artistiques. Et dans l'atelier, où figure aussi un autre jeune couple en compagnie d'un bohème endurci, l'on festoie gaiement, bien que frugalement. Sur la proposition d'un des convives d'aller chercher deux bouteilles de Champagne chez l'épicier du coin, afin de clore dignement ces petites agapes, chacun se fouille et l'on n'arrive qu'à recueillir des sommes ridicules. Les trois hommes font le sacrifice de leur gilet que Ton ira porter au clou avec deux trombones qui traînent dans un coin. Le bohème se charge de cette délicate mission, et disparaît, suivi bientôt de la femme de l'autre convive.
Vous devinez sans peine que ce moment est celui choi«i par l'auteur pour faire arriver les parents de province, Os Pimentas. — les Durand» si vous aimez mieux — qui viennent se jeter tout attendris dans les bras de l'émule de Raphaël, leur fils. Mais il faut expliquer la présence de la jeune femme — et surtout du poupon — dans l'atelier. Ceux-ci passeront aux yeux des parents naïfs pour la femme et l'enfant de lami, dont la
femme passera à son tour pour la belle-sœur. Dans la pochade de café-concert que je rappelais plus haut, l'auteur avait trouvé une idée assez amusante. Le jeune peintre qui cultivait fortement la carotte pour soutirer de son oncle quelques subsides, avait toujours berné celui-ci avec la confection d'une immense toile historique, r Enlèvement des Sabines, dont il n'avait jamais peint qu'un fond de nuages sur lequel se découpaient les colonnes d'un temple antique; et l'oncle, dès son arrivée, n'avait eu qu'une idée fixe, voir de ses yeux ce fameux Enlèvement des Sabines caché par un rideau au fond de l'atelier. C'est alors que les camarades, hommes et femmes, se travestissant avec les défroques des modèles, passaient derrière le rideau, et, prenant des attitudes antiques, figuraient le fameux « Enlèvement ». Mais où la chose devenait follement épique, c'est quand, le rideau fermé de nouveau, l'oncle resté seul voulait revoir encore une fois ce tableau qui l'avait tant charmé, et, soulevant le voile à l'improviste, retrouvait tous les personnages de tout à l'heure dans des attitudes de laisser-aller qui n'avaient plus rien de commun avec celles des Romains ou des Sabines.
J'ai bien cru un moment, étant donné la marche de Os Pimentai, que nous allions assister à quelque scène bouffonne de ce genre. Malheureusement, non; ou M. Schwalbach n'a-t-il pas connu la charge d'atelier que je viens de dire? Quoi qu'il en soit, il va falloir soutenir cette situation pendant trois actes, voir les paysans s'effaroucher toutes les fois qu'ils apercevront le mari embrasser dans les coins sa véritable femme, jusqu'à l'instant où, après une foule d'imbroglios, ils découvriront enfin la vérité, et donneront leur consentement in extremis au mariage de leur fils avec la mariian du poupon. INous nous y attendions bien quelque peu.
La troupe du théâtre du Gymnase de Lisbonne peut se comparer comme ensemble à celle du théâtre de Cluny. Mais il faut placer hors de pair un artiste, M. Joaquim d'Almeida qui, dans ce rôle de bohème endurci — « le Docteur » — fait preuve d'une grande finesse et d'un joli talent. Un autre acteur, Gardoso, dont les façons nous rappellent un peu celles du pauvre Dailly, est très suffisant dans Pimenta père. Quant aux femmes — nous ne parlons bien entendu que de celles que nous avons vues — le plus pru-
Joaquim d'Almeida, premier acteur comique du « Théâtre du Gymnase •> à Lisbonne.
(lent, croyons-nous, est de ne pas en citer du tout.
Et voyez cependant comme il ne faut pas discuter des goûts : un petit journal théâtral de Lisbonne, A Critica, qui pourtant ne se montre pas tendre tous les jours à l'adresse des auteurs — et en particulier de M. Ed. Schwalbach — ne se fait aucune difficulté de reconnaître que cette pièce « est une comédie vraiment bien construite », qu'elle renferme de nombreuses situations qui tiennent le public en un état constant d'hilarité, dernier fait que nous n'avons pu constater ce soir-là tant le public, hélas ! était rare.
Admettons bien plutôt que le critique en question ne connaît aucune des pièces de ce modèle, renfermant des situations identiques, dont le théâtre européen abonde en tous pays depuis quinze ans.
Je n'aurai sans doute plus l'occasion de retourner au Gymnase dont on annonce d'ailleurs la fermeture à nouveau pour toute la semaine, mais je n'aurai pas perdu ma soirée. J'aurai fait au moins connaissance avec M. Joaquim d'Aïmeida, un comédien de race, dont tout le monde s'accorde à dire le plus grand bien, depuis sa
création du Saltimbanque^ et sa merveilleuse interprétation de Louis X/, pièces qui, en ce moment, ont déserté l'affiche pour quelque temps.