‹ Le théâtre au PortugalChapitre 8 sur 19 · C.-u-doso. romique grime du i · texte numérisé non relu

C.-u-doso. romique grime du i

à Lisbonne.

iu Gvmnase »,

La personnalité de M. Sousa Bastos. — L'homme d'affaires, le journaliste, le directeur, l'auteur dramatique et lei^eviiiste.

— M"'« Palmyra Bastos. — Ses débuts. — Son mariage. — Triomphes au Brésil. — Les adversaires désarmés. — La Revue de l'année lim pratos limpos . — Le maestro Stichini

— Le compère Lucas. — Envahissement des mots français dans la langue portugaise.

Qui dit aujourd'hui Théâtre de la Trinité à Lisbonne évoque immédiatement la personnalité de M. Sousa Bastos, auteur dramatique, journaliste, directeur de théâtre, lanceur d'étoiles, etc. Du reste, il serait difficile de venir à Lisbonne sans connaître, au moins de vue, l'imprésario dont il s'agit.

Homme d'affaires surtout, au Brésil ou au Portugal, on retrouve son nom dans toutes les entreprises théâtrales. Il ne se passe pas d'années sans qu'une Bévue au moins ne porte son nom. M. Sousa Bastos, c'est le Blum, c'est le

Monréal-Blondeau de Lisbonne. La liste de ses pièces, de ses revues principalement, est prodigieuse. Un de ses amis nous disait que l'on connaissait de lui cent vingt-sept productions théâtrales , toutes représentées , et applaudies.

Journaliste, il crée des journaux de théâtre, aujourd'hui disparus, 0 Palco, 0 Espectador imparcial^ A Arte dramatico, et plus récemment Tim-Tim por Tim-Tim.

Directeur, il se trouve successivement à la tête des théâtres du Prince-Royal, de l'Avenida, de la rue des Comtes, de la Trinité, sans parler de ses entreprises au Brésil.

C'est le type du travailleur infatigable, du lutteur, de l'écrivain à la plume facile, qu'il s'agisse d'un drame, d'une comédie ou d'une revue de fin d'année, genre dans lequel — nous parlons du dernier — ses compatriotes déclarent qu'ils n-e lui connaissent pas de rival.

L'histoire delacharmanteM^'TalmyraBastos, l'étoile actuelle de ce théâtre, vaut aussi la peine d'être contée. Après avoir débuté de la façon la plus modeste, par sa grâce juvénile, par sa distinction, par sa voix fraîche, elle arriva à se faire une place dans de petits théâtres où le public

n'était guère habitué à un semblable régal; Sousa Bastos qui venait de perdre sa diva, la célèbre Pépa, enlevée au poids de l'or par le Brésil, ne fut pas long à comprendre quel avenir artistique était réservé à la nouvelle venue. Il fît plus que de lui offrir un engagement : il lui offrit sa main, et la lune de miel de la jeune femme ne fut qu'une longue série d'ovations.

« La meilleure preuve du prestige que son talent exerce, nous raconte M. Jayme Serra, rédacteur de 0 Encanto^ se résume du reste dans les deux faits suivants : la sympathique artiste venait de débuter à Rio-de-Janeiro avec la troupe du théâtre Dona Maria au moment où la population était mal disposée contre les Portugais, et ne laissait échapper aucune occasion de leur être désagréable.

« Palmyra affronta la tempête, et Ton vit bientôt, remplaçant le tonnerre et les éclairs, une pluie de bouquets tomber à ses pieds, tandis que les applaudissements faisaient chorus et que ses admirateurs les plus enthousiastes lui envoyaient de riches brillants et des cadeaux du plus haut prix.

« Une autrefois, continue le mêmechroniqueur.

loO LE THEATRE AU PORTUGAL

nous avons assisté au fait suivant le soir de la reprise du Jour et la Nuit. Deux ou trois admirateurs d'Anna Pereira (une ancienne étoile d'opérette, devenue l'excellente duègne du théâtre Dona Maria) étaient venus dans la salle disposés à châtier — à coups de talons et de cannes sous les banquettes — la témérité de la jeune artiste qui osait se montrer dans un rôle où l'on prétendait que sa devancière ne pouvait avoir d'égale. A peine Palmyra avait-elle joué les premières scènes de l'ouvrage que le camp ennemi désarmait déjà. Bien plus, ces messieurs, en gens d'esprit, furent les spectateurs les plus chauds, et ne cessèrent d'applaudir la débutante jusqu'au baisser du rideau. »

Je ne crois pas, en fait de pièce, que le hasard m'ait bien servi pour la circonstance, car les habitués eux-mêmes furent les premiers à me déclarer que la Revue que j'allais voir cette année n'était pas une des meilleures sorties de la plume du maître de la maison. Je le regrette, mais ne puis pourtant dire que ce que j'ai vu. Cette Revue avait pour titre Em pratos limpos (mot à mot: dans des assiettes propres) et le maestro P. Stichini tout en «coordonnant», comme on dit ici, de la musique française et

espagnole, avait pris la peine, pour le reste, d'écrire une partitionnette originale ^

Le théâtre de la Trinité, voisin de celui du Gymnase, dont nous avons parlé, se trouve en façade sur trois rues: rua da Trindade, largo da Trindade, et rua de S. Roque. Le quatrième côté est adossé au théâtre du Gymnase.

Construit en 1867, cet édifice peut passer pour un édifice moderne et l'un des plus élégants de Lisbonne. La salle, construite à peu près sur le modèle des salles françaises — quoiqu'un peu plus elliptique, possède, chose très rare dans la péninsule ibérique, des fauteuils de balcon. Derrière ces fauteuils de balcon, des loges, ainsi qu'à tous les étages.

Mais est-ce donc une Revue, cette pièce étrange à laquelle nous assistons? Le public souligne bien tous les mots d'esprit mis en valeur par l'acteur Alfredo de Carvalho, le compère de toutes ces pièces, et un type de comédien fort original dans son genre, tel Carreras à Madrid; mais, à part la photographie à travers les corps opaques, le

• Quelques semaines plus tard l'infortuné musicien s'embarquait pour le Brésil avec la troupe de M. Sousa Bastos, mais pour ne plus en revenir; victime sans doute, comme tarit d'autres, de ce climat peu clément, il succombait presque subitement à Para, et sa mort jetait le plus grand désarroi dans l'entrepçise.

loi LE THÉÂTRE AU PORTUGAL

système végétarien Kûhne, la grève de la Compagnie du Gaz, et deux ou trois petits événements, tout le reste est dû à la fantaisie de l'auteur. Et, comme le constate un critique portugais, bien peu de tous ces personnages arrivent à réveiller quelque enthousiasme chez le public pendant ces trois actes. Lucas seul (le compère) nous amusait, et voici que l'on nous apprend que ce Lucas — quelque chose comme Boireau chez nous, ou Gédéon à Madrid — est le viçux Lucas de Tim-Ti?n, personnage archi-connu à Lisbonne, de telle sorte que l'on fait presque un crime à l'auteur d'avoir ressuscité un fantoche usé, d'avoir manqué d'esprit pour en créer un autre, et à l'acteur Alfredo de Carvalho de n'avoir pas eu assez d'intelligence pour présenter un nouveau type. Je ne puis cependant résister au plaisir de vous donner ici un échantillon des couplets de cet aimable Lucas, tels que ceux où ce personnage portugais reproche à ses concitoyens d'in- • troduire à chaque instant des mots français dans sa langue maternelle :

Casa baixa, un rez-d'-chaussée!

Toucador, devient un' toilette!

Pastelliîihos, des p'tits pâtés! ^ /"j'iYada, s'appelle om'lette!

M. Sousa Bastos, auteur dramatique et 'directeur du « Théâtre de la Trinité » à Lisbonne.

Um trem, un landau, un coupé!

Um carro, devient un wagon !

Uma boisa, un poi't'monnaie!

On appeir Vcriado, garçon!

Un morceau d'bœuf est un « filet » !

A taberna, un restaurant !

Um caldo s'appell' consommé, Um' empada, un vol-au-ventl

Et ainsi de suite ! Il n'y a pas jusqu'au bitenretiro de l'Avenue qui ne trouve grâce, puisque dans la langue portugaise on lui donne encore le doux nom de « chalet » !

(suite et fin)

UEnlrée du Czar à Paris dans une revue portugaise. — Les artistes : M""' Bastos, RosaVilliot, Amélia Barros ; MM. Alfredo de Carvalho, Queiroz, Augusto. — Départ de la troupe au Brésil. — Facilité avec laquelle on accomplit ce voyage. Ceux qui ne reviennent pas. — Saison d'été. — José Ricardo. — Pièces françaises. — Réouverture avec une troupe de drame. — Ullonneur de Sudermann. — Envahissement du répertoire allemand.

Mais une chose bien faite pour nous surprendre dans une semblable Revue portugaise, c*est X Entrée du Czar à Paris!

— Cette scène n'a aucun rapport avec la vie de Lisbonne! nous écrions-nous.

— A coup sûr. Mais il fallait terminer par un clou d'or, fechar coin iima chave d'ouro, nous répond-t-on*.

En ce cas plus rien à redire.

Et dans un décor assez bien peint par

' Mot à mot : fermer avec une clé d'or.

M. Eduardo Machado, nous voyons défiler au moyen de découpures, vues sous différentes perspectives, le Czar, M. Félix Faure, leur suite, etc., au moment où ils quittent la place de la Concorde pour passer sur le pont du même nom.

Parmi les artistes, au premier rang- naturellement, M""" Palmyra Bastos, reine du lieu, charmante sous son costume mi-partie arlequin, et nous représentant, je crois, la Politique. La voix est fraîche, chose assez rare dans les théâtres d'opérette au Portugal, le physique avenant. Et puis, s'il faut tout dire, une absence complète de ces ficelles théâtrales qui nous gâtent rillusion ; un dédain absolu des moyens factices — tout le contraire précisément de M""^ Ginira Polonio dont nous aurons à parler plus tard. M™° Bastos vit, joue et chante ses rôles, nous donnant enfin l'impression de la réalité — mais une réalité fort aimable.

Au second plan M""^ Rosa Yilliot, une artiste intelligente que nous retrouverons plus tard lorsque nous nous occuperons des théâtres d'Oporto, et M""^ Amélia Barros, une duègne fort estimée. Parmi les hommes, Alfredo de Garvalho, en première ligne, artiste fort original, je le répète, et dont la structure me rappelle

M""» Palmyra Bastos, première actrice du « Théâtre de la Trinité », à Lisbonne.

celle d'un ancien chanteur de café-concert du faubourg Saint-Denis, le grand Rivoire.

Mais où Lucas-Garvalho est bien amusant, c'est quand on lui annonce l'arrivée des Espagnols :

— Des Espagnols! s'écrie-t-il ; et arrachant vivement les pans de sa redingote, il se trouve en petite veste andalouse. Alors, prenant des attitudes de chulo : Ole ! Ole ! Et maintenant ils peuvent venir !

On ne saurait railler plus spirituellement ses voisins.

Puis c'est encore le vieux Queiroz, un artiste qui compte déjà quarante-cinq ans de service sur la scène portugaise, et un des rares historiographes dramatiques en ce qui concerne du moins sa vie théâtrale et les événements auxquels il a été mêlé. Notes manuscrites, mais bien précieuses, dans un pays oii l'on ne sait généralement rien du passé dramatique, et peu de choses du présent — à tel point que j'ai eu toutes les peines du monde à savoir comment s'appellaient les artistes qui jouaient dans cette pièce, le nom d'aucun d'eux ne figurant sur l'affiche du jour, et les placeurs du théâtre ignorant eux-mêmes ce détail.

Que diraient nos comédiens de tels usages?

ici- LE THÉÂTRE AU PORTUGAL

C'est enfin Augusto, plus connu sous le nom (le « 0 Augusto » — l'Auguste — rien de celui du cirque ; un vieux de la vieille, lui aussi, comme son camarade Queiroz, et dont la spécialité est de créer des types.

Quelques jours plus tard les principaux éléments de 1^ troupe du théâtre de la Trinité s'en allaient au Brésil afin d'y faire une saison de trois mois dans un théâtre de Para. Et, à ce propos, Ton ne saurait s'imaginer avec quelle facilité un Portugais s'en va pour un oui, pour un non, au Brésil. Un Parisien met plus de façons pour s'en aller à Asnières.

Il ne faudrait pas croire, toutefois, que ces voyages fussent uniquement des parties de plaisir. Peu de temps après l'arrivée là-bas de la troupe Sousa Bastos, le télégraphe signalait déjà la mort de deux choristes. J'ai dit plus haut, dans une note, comment quelques jours plus tard le chef d'orchestre succombait à son tour. L'année précédente, c'était l'acteur comique très apprécié, Joaquim Silva, qui avait payé de sa vie sa qualité d'Européen sous ce climat inexorable. Il n'avait que trente-cinq ans, et allait pourtant au Brésil pour la seconde fois.

Peciiant ces mois d'été, la salle du théâtre de

Alfredo de Carvalho, premier comique du « Théâtre de la Trinité », à Lisbonne.

la Trinité fut louée à José Ricardo, comédien et directeur du théâtre D. Affonso à Oporto. Mais bien triste saison pour tous que cette période de juin à septembre à Lisbonne, où les rares théâtres qui résistent n'ouvrent guère leurs portes au public qu'une ou deux fois la semaine. Gomment ces artistes, qui gagnent si peu lorsqu'ils travaillent régulièrement, font-ils pour vivre pendant ces quatre mois ? C'est un problème que je me suis souvent posé sans pouvoir le résoudre. Il y a des grâces d'état.

Ce José Ricardo, dont nous nous occuperons plus longuement en vous parlant du théâtre qu'il dirige dans la seconde ville du royaume, est un comique du genre froid, et son talent est très goûté au Portugal.

Ayant débuté dans ce théâtre de Lisbonne le G juin, il nous fit défiler sous les yeux tout son répertoire : La Doctoresse, traduction de Eduardo Schvvalbach et Machado Correia; la Cosaque, autre traduction; Kiki, pochade en trois tableaux, traduction d'Eduardo Schwalbach ; les Cloches de Cornevilie; le Brésilien Pancrace^ pièce très populaire ici; le Prince Rubis^ opérette écrite sur une donnée française; V Auberge du Tohu-Bohu, autre traduction.

Mais toutes ces pièces françaises — à quelques exceptions près — ne présentant pour nous aucune originalité, il nous semble bien inutile d'en parler. Quant à José Ricardo, nous vous le présenterons à Oporto.

Enfin vint la réouverture; mais cette fois M. Sousa Bastos avait changé sa manière et présentait au public une troupe de drame dont faisaient partie M. Carlos Posser, son associé pour cette entreprise; MM. Augusto de Mello, Ferreira daSilva, Ernesto Costa, Ernesto Valle, Augusto, etc.; M""^' Palmyra Bastos, Maria Fia, Virginia, Amelia Vianna, etc., qui affrontèrent le premier feu ?ivec A Honra (l'Honneur), drame allemand de H. Sudermann, traduction de Maximiliano de Azevedo.

Disons à cette occasion combien le répertoire allemand gagne du terrain en Italie, en Espagne, au Portugal. Les auteurs français peu soucieux, selon leur ordinaire, de ce qui se passe à l'étranger, ne se méiient pas assez de cette marée montante. Qu'il nous suffise de constater le fait qui est là.

Eh bien, voici V Honneur : cette pièce est connue partout en Espagne sous le titre de E/ Bajo y el jPrmcz):>a/(leRez-de-Chaussée et le Premier Étage); elle est connue aujourd'hui au Por-

Placido Stichini, compositeur et chef d'orchestre du « Théâtre de la Trinité »•, à Lisbonne f à Para (Brésil) en 1897.

tugal OÙ on l'a traduite sur la version italienne. Combien de gens de théâtre chez nous en soupçonnent seulement l'existence? Et comme pour venir à l'appui de ce que j'avance — j'ai déjà parlé ici du Bibliothécaire représenté avec succès au Théâtre Dona Maria, — à cette heure même où la Trinité donnait VHonneur, le Gymnase affichait les Innocents, autre comédie allemande traduite par M. Freitas Branco.

Dans la marine marchande, dans le commerce hors de nos frontières, nous ne comptons plus nos défaites. Allons-nous perdre encore une des dernières suprématies qui nous restaient et par laquelle nous rayonnions partout, celle des productions théâtrales?

Il faut voir cependant les choses telles qu'elles sont et avoir le courage de les dire à ceux de nos compatriotes qui ne sortent pas de chez eux et qui trouvent sans doute que le meilleur des mondes est entre l'Opéra et la Madeleine.

\J Honneur plut, comme les Innocents plurent au théâtre voisin, comme le Bibliothécaire avait plu à Dona Maria.

Consolons-nous en pensant que chez M. Sousa Bastos on répète en ce moment les Deux Gosses ainsi que les Précieuses ridicules de Molière.

0 Reino da Bolha. — Ce que signifie a Bolha. — Une affiche mirobolante. — Aspect de la salle. — Les Bébés en folie. — Trois à quatre cents rôles. — Angela Pinto. — Ce qu'en pense M. Sousa Bastos. — Mercedes Blasco. — Le genre des artistes portugais. — Leur rapprochement avec les artistes français. — Leur bonne tenue à la ville.

Le premier jour de cette saison, en arrivant à Lisbonne, je m'informai où je devais aller passer ma soirée.

— Au théâtre de la Rua dos Condes (de la rue des Comtes), me fut-il unanimement répondu.

— Et l'on y joue ?

— Une Revue.

Je savais déjà, pour en avoir fait l'expérience à Oporto, combien les Portugais sont forts en ce genre, où ils excellent absolument; je m'enquis aussitôt du titre de la pièce.

— 0 Reino da Bolha.

Ce nom de Bolha^ malgré ma connaissance superficielle de la langue portugaise, et peut-être même à cause de cela, me laissa un peu rêveur. Je cherchai dans le dictionnaire, et je ne trouvai aucune traduction à mon goût. J'interrogeai ; et l'on m'apprit que Bolha était un mot qui tout en signifiant à proprement parler bulle (bulle d'eau, bulle de savon) voulait aussi dire par dérivation des embarras, de la pose. Ne disons-nous pas familièrement de quelqu'un qui fait des manières qu'il fait « du vent et de la mousse « ? De là à dire de la même personne qu'elle a « un hanneton », il n'y a pas loin. Eh bien, le royaume da Bolha^ c'est un peu tout cela : le royaume de la pose, du vent, de la mousse et des toqués ; le royaume des hannetons, si vous voulez.

Va donc pour le Reino da Bolha dont le titre, à tout prendre, ne me déplaît pas plus qu'un autre ; « le plus grand succès théâtral de la saison, » dit l'affiche ; revue en trois actes et douze tableaux, de M. Eduardo Schwalbach Lucci, musique « coordonnée » des maestros Freitas Gazul et Thomaz del Negro ; « costumes luxueux et tels qu'on en a jamais vus de pareils à Lisbonne », dessinés par l'insigne artiste

Raphaël Bordallo Pinheiro et sous la direction de Jeronymo Silva; décors « éblouissants » des distingués « scénographes » Eduardo Reis, Augusto Pin a et Julio Machado.

Franchement comment voulez-vous résister à tant d'attractions à la fois ?

Le théâtre de la rue des Comtes est admirablement bien situé, en façade sur VAvenida qui est à Lisbonne ce que les Champs-Elysées sont à Paris — toutes proportions gardées, bien entendu — et à l'angle de la rue dont le théâtre porte le nom.

L'on m'apprend que l'édiflce actuel fut rebâti sur les ruines de l'ancien théâtre du même nom fondé en 1770, et dans lequel commença la régénération de l'art dramatique au Portugal. Mais dans l'actualité il ne donne guère asile qu'à l'opérette et à la revue. Tout le bas du théâtre est occupé par un café, et le parterre se trouve situé en réalité, à l'entresol. Pour la circonstance — 0 Reino da Bolha — on a exposé dans le vestibule les dessins fort originaux des costumes, et l'on a allumé extérieurement une rampe de gaz. Une bande de calicot blanc avec le nom imprimé de la pièce que l'qn joue se déploie en outre sur le balcon du côté de l'Ave-

nue. Quant aux affiches, en quatre couleurs, très grandes, illustrées, elles sont fort artistiques comme la plupart des affiches au Portugal, lesquelles souvent même visent à la bizarrerie pour tirer l'œil.

Moyennant huit cents reis (trois francs), nous gagnons notre fauteuil, non sans peine, car l'assistance est nombreuse, bien que ce fût la quarantième recita (représentation) de l'ouvrage, chiffre considérable pour une ville comme Lisbonne.

La salle est petite, mais intime, coquette. Les deux étages sont en loges ; les balcons découpés à jour et bombés font l'effet de corbeilles dorées; les fauteuils ont le siège canné, à bascule, le dos et les bras en velours rouge. Enfin la toile représente un sujet mythologique quelconque : Apollon, une muse, dans un jardin. Les musiciens à l'orchestre ne sont que seize, mais font bien du bruit pour quarante. A noter encore une curieuse disposition des avant-scènes du rez-de-chaussée où les gens, perchés entre le sol et le plafond de la galerie qui surplombe, ont positivement l'air d'être assis dans une chaire à prêcher à laquelle on accède par un escalier visible communiquant avec la salle.

Le rideau se lève à huit heures et demie, et nous voici dans le royaume des Bébés oii hommes et femmes, au nombre d'une cinquantaine environ, sont tous pareillement costumés en jeunes enfants — une réminiscence des Petits Prodiges probablement. Tout ce monde va, vient, danse, chante, se balance, se pousse, s'agite; et voilà une des grandes forces de la Revue portugaise : sans s'attarder aux bagatelles de la porte, ce mouvement endiablé commence dès le début pour ne se terminer qu'à la fin, sans repos ni trêve pour le spectateur qui verra toujours défiler du nouveau devant lui ; et ce personnel de soixante à quatre-vingts personnes peut-être, va remplir pour le moins trois à quatre cents rôles différents en trois heures d'horloge. L'amour du chiffre partout, dans tout. D'explications, ne m'en demandez guère. En demande-t-on au cinématographe ? Or ce que nous voyons là n'est autre chose que ce mouvement perpétuel.

A la tête de tout ce bataillon d'hommes et de femmes, conduisant comme à l'assaut les « Bébés en folie », la célèbre étoile portugaise, Angela Pinto, qui, en dépit de son visage sévère quand il est au repos, déploie en scène une gaieté exubérante qui entraîne tout. Or, notez bien que

cette Angela Pinto va remplir pour le moins dix rôles dans cette soirée, et fera voir toujours le même entrain.

— Rien ne la fatigue, nous déclare M. Sousa Bastos qui Ta connue depuis son enfance, et peu la valent dans notre théâtre d'opérette. Mais, ajoute-t-il avec une sorte de regret, que n'a-t-elle autant de jugement que de talent ! Que voulez-vous ? Elle se fait une gloire et se vante elle-même d'être une déséquilibrée? Dès le début de sa carrière théâtrale, Salvador Marques était obligé d'aller la chercher à Gascaès ^ tous les soirs où elle devait jouer et de la ramener avec lui. Une année, elle planta là la troupe de Taveira et partit d'Oporto au moment où l'on y pensait le moins. Puis le télégraphe nous transmettait chaque jour des nouvelles à sensation : Angela va se marier; Angela entre au couvent; Angela part à l'étranger ; Angela abandonne le théâtre. Et, conclut l'imprésario déjà nommé, Angela continuait à être la bohémienne et la déséquilibrée qu'elle est, faisant un jour arrêter sa voiture pour me dire : « Vous savez? j'en ai rencontré une plus toquée que moi. C'est une

t Le Trouviile de Lisbonne, à une heure de chemin de fer de la capitale.

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Valle, co-directeur et premier acteur comique du « Théâtre de la rue des Comtes «, à Lisbonne.

telle ! » Et de rire. Ce qui ne l'empêche pas, en scène, d'être toujours la créature vivante, joyeuse, sans souci, sans pose, intelligente et sympathique que vous voyez !

Franchement les imprésarios — ou impresarii — de la rue des Comtes ne pouvaient pas trouver mieux pour mener leur Revue.

Puis, à côté de cette étoile de toute première grandeur, la jolie et très intelligente aussi Mercedes Blasco, poétesse à ses heures, traductrice de pièces françaises, maligne comme un petit diable, chantant et disant à merveille en français nos chansons de café-concert, et renversant tous les préjugés établis (à Lisbonne !) en osant se montrer sur l'Avenue à bicyclette !

Sans aller plus loin, constatons en passant que l'artiste dramatique portugais, homme ou femme, se rapproche beaucoup plus de Tartiste français que du comédien espagnol. Ainsi, comme nous l'avons constaté dans notre Théâtre en Espagne^ il serait bien difficile, à Madrid, de distinguer dans la rue une petite bourgeoise d'une actrice. L'actrice espagnole ne sait guère s'habiller. L'actrice portugaise, au contraire, est presque toujours vêtue à la dernière mode, non pas de Lisbonne, mais de Paris.

Par sa façon de s'habiller, par sa tournure, elle ne trompera personne sur sa profession, dans la rue, à Thôtel, en chemin de fer, quoique se conduisant partout de la façon la plus correcte, dédaignant même ce bagout et cette pose si fréquents chez nos cabotines de troisième ordre.

Et ce que nous disons là des artistes-femmes s'applique aussi bien aux artistes-hommes. Certainement les comédiens avec leurs figures glabres, leurs physionomies mobiles, leur articulation nette, et, chez beaucoup, leurs types comiques, se reconnaissent à première vue dans tous pays ; mais la manière d'être en ville du comédien portugais est particulièrement remarquable, et je n'établis aucune différence de tenue entre un comédien de marque du théâtre Dona Maria, par exemple, et un comédien sociétaire de notre Comédie-Française.

O REINO DA BOLHA

La Bolha à l'intérieur et à l'extérieur. — Défilé de types connus. — Les ministres représentés sur la scène. — Originalité des costumes. — Un chœur de sergents de ville. — Prohibitions, suspensions et évasions. — Les couplets de Joaquina, — Dans les ténèbres. — Le système végétarien. — Un feu d'artifice. — Bâte, baie, chanson et danse villageoises. — Les inventions de l'année. — Revue des théâtres, — Imitations d'Antoine, de M"" Pâquerette et de Blanche Lescot.

Revenons à notre Revue à peine commencée.

Après les Bédés en folie, voici la Bolha à l'intérieur. Dans un ménage bourgeois des plus mesquins, tous, — sauf le brave bomme de père qui en est réduit à cirer lui-même les cbaussures parce que la bonne, à qui il est dû six mois de gages, ne veut plus travailler — tous, piqués d'une tarentule, se donnent un mouvement de tous les diables. La mère, prise d'une rage dramatique, passe son temps à étudier des rôles pour jouer en société ; un de ses fils apprend la musique avec frénésie; un autre, atteint de passion tau-

18G LE TllÉATItE AU PORTUGAL

romachique, ne rêve que courses de taureaux et veut, pour s'essayer, poser des banderilles à son propre père !

La Bolha à l'extérieur nous transporte à la terrasse d'un café à la mode, « Avenida Palace, » où nous assistons au défilé de tous les snobs du jour, la boutonnière ornée d'un chrysanthème, de toutes les élégantes, la tête surmontée de chapeaux qui sont de véritables monuments ; et cette procession de types connus des Lisbonnins a le don particulier de mettre toute la salle en gaîté. Mais ce qui m'a paru amuser surtout ce public spécial, c'est la présentation des ministres en exercice sous les noms transparents de l'Orgueil, l'Humilité, la Colère, la Patience, la Luxure, la Chasteté et la Tempérance.

Là, évidemment, en notre qualité d'étranger, bien des sous-entendus nous échappent, et cependant nous ne pouvons pas ne pas faire attention aux costumes : c'est ainsi que le costume du ministre « la Colère » est uniquement composé de pièces de feu d'artifice; le ministre « Humilité » est habillé en mendiant; le ministre « Patience » disparaît sous la carapace d'une tortue; le ministre « Chasteté » porte un voile de mariée et un bouquet de fleurs d'orangers. Et tous

O REINO DA BOLHA 187

mes voisins de stalle m'affirment que les « têtes » sont fort réussies.

La police — après l'autorité — ne peut pas échapper non plus aux critiques bon enfant du « revuiste », et le cinquième tableau, intitulé « Prohibitions, suspensions et évasions », commence par un chœur nourri de sergents de ville qui ne dissimulent guère leur envie de frapper à tort et à travers, ni leur rage à poursuivre surtout les chiens sans collier et sans muselière :

Zaz, traz, paz, zaz, traz, paz,

Rataplun, plun, plun !

Zaz, traz, paz, zaz, traz, paz,

On n'en rat' pas un.

Pas uni

Yoilà donc toute la police aux aguets, prenant dans les mêmes filets ceux qui émigrent clandestinement pour le Brésil, les débiteurs insolvables, les femmes infidèles, les caissiers qui filent; poursuivant les journaux prohibés qui leur font la nique en reparaissant sous d'autres noms à peine changés. Le tout dans un joli décor représentant au fond la vue de la rade de Lisbonne. Mais le clou de ce tableau, ce sont les couplets de Joaqiàna devenus tellement popu-

laires au Portugal que Ton ne peut plus faire un pas sans entendre siffler cet air.

Joaquina est une modeste cuisinière qui, en revenant du marché, est accostée par un soldat et un municipal, lesquels réclament tous deux les faveurs de la belle enfant. Joaquina fait la coquette entre ses deux amoureux; elle ne voudrait pas se montrer trop cruelle ni pour l'un ni pour l'autre ; mais comment faire? Et les deux pandours de reprendre en chœur de l'air le plus drôle du monde, avec fo!'ce soupirs :

Ah! Joaquine! ah ! Joaquine !

Ah! Joaquine,

Laiss' moi entrer dans ta cuisine !

Ne soyons pas exigeants. Nous avons eu chez nous des scies à succès qui étaient encore cent fois plus bêtes que ça. Inutile de dire que les couplets de Joaquina (Angela Pinto), du soldat (Valle) et du municipal (Silva Perreira) sont redemandés chaque soir un nombre incalculable de fois.

Le sixième tableau — Dans les ténèbres — nous apprend que la Compagnie du gaz de Lisbonne, oubliant tous ses devoirs, a laissé pendant quelques jours la ville plongée dans une

M"" Angola Pinto, première actrice du « Théâtre de la rue des Comtes », à Lisbonne.

OREINODABOLHA 191

obscurité... qu'elle ne méritait pas. Je vous laisse deviner tout ce qui peut se passer dans ces ténèbres, tous les personnages qui défilent, depuis le voleur qui décroche le ceinturon avec le sabre du sergent de ville, jusqu'au monsieur qui croyant être en bonne fortune reconnaît, en allumant un cigare..., sa propre femme.

Le système végétarien Kneipp ayant eu ici un imitateur dans le système Kûhne, ce dernier ne pouvait échapper non plus à l'observation d'un auteur critique toujours à la recherche de plaisantesnouveautés.Dans un décor toutenlégumes, avec des mangeoires et des râteliers au fond à l'usage des consommateurs, nous voyons défiler les disciples du végétarien Kûhne auxquels on accroche au cou des paniers remplis de verdure. Des audacieux qui se hasardent à demander un beefsteak sont reçus à coups de fourches par le personnel de la maison, tandis que le patron se fait confectionner in petto une entrecôte. Tout cela pour en arriver forcément au chœur des légumes représentés par de petites femmes dont les costumes sont aussi décolletés qu'originaux. Une fête de nuit termine l'acte, et nous assistons à une débauche pyrotechnique sur une toile de fond noire, dont les parties successivement

découvertes nous font voir en transparent les fusées du feu d'artifice et jusqu'au bouquet final !

N'oublions pas non plus, à l'acte des légumes, cet autre clou intitulé Bâte, bate^ chanson villageoise sur un air nouveau portugais, chantée par deux personnages populaires, un paysan (Yalle) Zé faz tudo (mot à mot : Je fais tout) et sa femme Zépha (Angela Pinto), le tout se terminant par une danse que je ne saurais mieux comparer qu'à notre bourrée auvergnate.

Le tableau des inventions nous met en scène Fr&scura (la fraîcheur) dans un costume fort original, uniquement fait en gaze, et laissant apercevoir en dessous un monsieur en caleçon de bain; l'exposition des chrysanthèmes; la bicycliste (Mercedes Blasco) dans un costume assez risqué, chantant une chanson portugaise sur un air emprunté à nos cafés-concerts; enfin le dernier tableau précédant l'apothéose, — Dans le temple de l' Art — passant en revue toutes les nouveautés dramatiques de l'année. C'est Antoine — notre Antoine qui est venu à Lisbonne — jouant de dos toute une scène, et se cherchant une puce dans son caleçon, au beau milieu d'une tirade, afin d'être encore plus nature. C'est une

M"' Mercedes Blasco, divette portugaise, « Théâtre rue des Comtes », à Lisbonne,

de la

0 REINO DA BOLHA 193

reproduction de la Zarzuela espagnole et le fameux chœur des Ciiadros disolventes :

Con una falda de perçai plancha....

C'est une parodie fort réussie de l'opéra italien ; c'estune étoile portugaise, représentée par Angela Pinto, venant répéter avec son inséparable chien; c'est enfin Mercedes Blasco, très amusante dans les imitations françaises de M"" Pâquerette et de M"" Blanche Lescot qui vinrent toutes deux, l'année dernière, donner des représentations à Lisbonne.

Minuit sonne, le rideau baisse, et nous ne sommes nullement fatigués. Les tableaux se sont succédé sans discontinuer, animés, mouvementés, amusants au possible. Angela Pinto et Mercedes Blasco ont enlevé tout cela avec un entrain magnifique, et deux ou trois comiques, Valle, Silva Perreira et Costa, les deux premiers très naturels, et le dernier artiste de composition, nous ont dessiné des types très variés et très amusants.

La critique théâtrale. — 0 Encanto. — A Critica. — Le docteur Tant Mieux et le docteur Tant Pis. — Sévérités envers M. Schwalbach. — Une Revue faite de pièces et de morceaux, — Le chœur des employés du timbre. — Antagonisme de Lisbonne et d'Oporto. — Reprise du Reino da iiolha. — M"« Cinira Polonio. — Appréciations de M. Bastos. — Scènes nouvelles ajoutées.

La presse avait été sévère avec 0 Reino da Bolha. Et, à propos de la critique théâtrale qui, au Portugal pas plus qu'en Espagne, n'existe guère, disons tout de suite que les grands journaux se bornant à de petits entrefilets sur la pièce nouvelle, sans jamais l'expliquer ni la commenter, toute la presse théâtrale se résume à deux ou trois journaux qui paraissent une fois ou deux par mois : 0 Encanto qui publie aussi de la musique, journal assez bien rédigé surtout au point de vue biographique, mais qui se montre toujours indulgent pour les pièces et pour les auteurs.

A Crilica dont les comptes rendus sont bien faits, mais qui fait preuve la plupart du temps d'une sévérité un peu outrée.

Je ne mentionne que pour mémoire un nouveau journal Os Thealros qui vient de paraître au moment oii nous écrivons ces lignes, et que nous ne pouvons encore juger sur ses intentions.

C'est ainsi que 0 Reino da Bolha^ qui nous avait tant diverti, ne trouva pas grâce devant le rédacteur de A Critica : « M. Schwalbach, nous dit-il, fut une fois de plus malheureux dans ses productions théâtrales. » Pas encourageant le début. Et le journal cite des pièces de cet auteur comme Os Filhos do Capitâo Môr, A douioura, Kiki, De Cainaradagem qui, selon lui, n'ont pas réussi. Hélas ! nous pourrions en dire autant de nos meilleurs auteurs ! Sardou ne triomphe-t-il pas partout? Et pourtant il s'est bien trompé tout récemment encore en portant le spiritisme au théâtre. Qu'est-ce que cela prouve?

Où la critique touche plus juste, c'est lorsqu'elle reproche à M. Schwalbach d'avoir bâti son Reino da Bolha de pièces et de morceaux; de s'être servi, en les modifiant ou en les rajeunissant, de sa revue Retalhos de Lisboa (Lisbonne

Théâtre de la rue des Comtes, à Lisbonne. Angela Pinto (rôle d'un Chulo, dans la revue Relno da Bolfia).

en détail) et de son autre revue Retalhos (En détail) qui fut jouée à Oporto — où nous Tavons vue.

Tout cela est fort possible; mais que voulezvous que ça me fasse si je m'amuse? Oui, j'en conviens, à Oporto j'avais déjà entendu :

Ah ! Joaquine ! Ah ! Joaquine !

Ah ! Joaquine !

Laiss'moi entrer dans ta cuisine !

Mais les Lisbonnins ne la connaissaient pas, Joaquine! Fallait-il donc la garder uniquement pour ces Portiienses (habitants d'Oporto) que les Lisbonnins n'aiment déjà pas tant ! Devait-on uniquement sur les rives du Douro regarder le soldat et le municipal courtiser Joaquine? Et n'avionsnous pas le droit aussi, sur les « rives du Tage», d'entendre chanter Bate^ baie, et de voir danser Zé faz tudo QiZépha? Ne soyez pas trop exigeant, ô critique de A Critica !

Malheureusement cet impitoyable rédacteur va plus loin; il précise : «Au premier acte, premier tableau, il y a un dialogue entre F. Costa (la police d'émigration) et Angela Pinto (un bébé), qui est la copie fidèle du troisième tableau du troisième acte de la Revue Retalhos do Porto (Oporto en détail) ; et le final de cet acte est celui

(lu premier acte de la Revue (l'Oj)orto, avec celte différence que les types sont pris au coin de l'Avenida-Palace à Lisbonne, au lieu d'être pris dans le jardin du Palais de Cristal d'Oporto. »

C'est ce qui s'appelle mettre les points sur lesi.

Mais ce n'est pas tout. Le critique de A Critica ne nous fera grâce de rien :

Le deuxième acte de Reino da Bolha est presque entièrement pris dans les Retalhos do Porto et dans d'autres Revues jouées ici. Exemple : le chœur des employés du timbre qui se mettent vingt pour coller des timbres, en expliquant chacun très drôlement sa fonction :

Nous somm's les employés fidèles

Du timbre et de l'enr'gistrement, Nous pouvons passer pour des modèles

Car nous travaillons joliment :

Nous mettons un timbre aux allumettes, Nous mettons un timbre aux nouveaux-nés, Nous mettons un timbre à la roulette, Nous mettons un timbre aux mariés,

Nous mettons un timbre aux factures, Nous mettons un timbre aux trépassés, Nous timbrons le porc frais et la hure, Nous timbrons tous les contrats passés.

Nous timbrons — voyez c'te malice!

Non seul'ment les cartes à jouer.

Mais encor' les feux d'artifice ; Y a d' quoi vraiment en et' timbré !

Thcàire de la rue des Comtes, à Lisbonne. Costumes du - Pétrole • et de la « Bougie » dans la revue Rei7io da Holha.

Eh bien! ce chœur, celui des agents depoUce, le dialogue et les couplets de Zé faz tiido et de Zépha^ tout a été pris dans la Revue que le même auteur donna à Oporto. Les costumes de Bordallo et les décors de Reis trouvent seuls grâce devant leur terrible juge.

Or, après réflexion, que voulez- vous que cela me fasse, à moi, spectateur, qui ne demande qu'à passer quelques heures agréables si M. Schwalbach s'est pillé lui-même? Assurément vous pouvez m'objecter que si j'habitais Lisbonne, je me rejimberais si l'on me servait toujours le même plat. Mais Oporto n'est pas Lisbonne; ces villes sont séparées l'une de l'autre par dix heures de chemin de fer, ni plus, ni moins ; les événements locaux de l'une ne sont pas ceux de Tautre, et réciproquement. Seulement comme il y a des agents de police et des employés du timbre ici et là, il est clair que certaines scènes sont partout bien accueillies. Et puis, à tout prendre, une Revue n'est pas une œuvre classique. Et lorsque personne ne va chercher querelle à Molière d'avoir pris le sujet de plus d'une de ses pièces dans Plante ou dans ïérence, je ne vois pas pourquoi l'on irait faire un crime à M. Schwalbach d'avoir fait resservir à Lisbonne

des couplets humoristiques qui avaient eu du succès à Oporto. Il serait plus juste de dire que les Lisbonnins ne sont peut-être pas très flattés de ne pas en avoir eu la primeur.

Quoi qu'il en soit, le public a réponduvictorieusement à ces allégations, d'abord en allant applaudir 0 Reino da Bolha jusqu'à la clôture, et ensuite en demandant au théâtre de la rue des Comtes de faire sa réouverture avec cette même Revue.

J'ai assisté à cette soirée, qui eut lieu le 8 octobre devant une salle archi-comble. 11 est juste d'ajouter que la direction avait changé, que la troupe s'était renouvelée, et que l'affiche nous annonçait des remaniements complets et des scènes nouvelles.

L'ancienne « Société artistique » est dissoute. L'excellent acteur comique Yalle estrentré comme {( directeur technique » — c'est le terme employé ici — avec son camarade Silva Perreira comme associé. La joyeuse Angela Pinto s'est envolée vers Oporto, et lagentille Mercedes Blasco charme les Brésiliens à Para. Le nom de l'acteur F. Costa a disparu aussi de l'affiche, et c'est le maestro Filippe Duarte qui conduit l'orchestre.

Une étoile nouvelle a donc remplacé les deux

;|^re.

Théâtre de la rue des Comtes, à Lisbonne. F. Costa dans le rôle de « la Fraîcheur » {Revue Reino da Bolha\

astres disparus, et cette étoile qui se lève dans le ciel de la rue des Comtes est M"*^ Cinira Polonio qui, pour se mettre à son aise sans doute, a pris les meilleurs rôles qu'elle a trouvés dans l'héritage de ses deux devancières.

M"^ Cinira Polonio est brésilienne, et M. Sousa Bastos dans son livre « Goisas de Theatro» n'est pas précisément des plus tendres à son égard : « Cinira n'est pas belle, dit-il, mais elle plaît. Elle est surtout élégante. Elle chante la chansonnette française avec une pointe de malice, et joue ses rôles avec un certain reqiiebro (air langoureux affecté) qui dénonce son origine... A Lisbonne, elle a tenu discrètement deux ou trois rôles. Il lui reste peu de voix. Les théâtres ne se la disputent pas parce que le public témoigne peu le désir de la voir. »

Le portrait est^un peu poussé au noir, et M'^° Cinira n'est pas si laide que le veut bien dire le directeur de la Trinité; loin de là. Mais ce que nous lui reprochons, c'est d'avoir un talent absolument factice, de jouer faux^ si Ton peut dire, car il est bien difficile de découvrir jamais sous cette étoffe brillante la conviction d'une comédienne.

Se présentant invariablement dans tous ses

rôles avec une perruque rousse — une de ces perruques frisées et à raie que miss Menken mit à la mode il y a trente ans — M""" Ginira est habile, c'est incontestable, et cela sans grande voix.

Elle a rhabitude des planches, c'est encore certain, et possède un aplomb phénoménal; elle a de jolis costumes, chante agréablement en français — mais non de cet air bon enfant que possède Mercedes Blasco.

De la pose, beaucoup de pose, et encore de la pose ! Jusqu'au cancan final ajouté pour elle et conduit par elle, on n'a jamais trop su à propos de quoi.

Une petite débutante, bien inexpérimentée, mais sans prétention, nous plaît infiniment mieux dans le rôle ^QZépha. On l'appelle, croyons-nous, Izabel Marques.

Parmi les modifications adoptées il nous faut citer: le duo des deux savants, OsKikeros{yd\\Q et Silva Perreira), ayant la prétention de faire prononcer tous les G comme les K; la présentation par l'acteur Valle, sous forme de mannequins à grosses têtes, de tous les imprésarios de Lisbonne ; une imitation assez réussie d'un chanteur excentrique portugais nommé Lamas.

Mais d'autres couplets, comme ceux de Amanhâ (à demain) qui avaient un succès fou à Oporto, passent ici inaperçus.

Beaucoup de monde, beaucoup d'entrain, mais une étoile de demi-grandeur loin de valoir ses deux devancières.

Le vieux théâtre de la rue des Comtes, où l'on ne jouait jadis que des drames à grands et terribles effets comme le Courrier de Lyon ou Lazare le Pâtre, sous la direction du grand artiste Santos, une des figures les plus intéressantes du Portugal, devenu boui-boui coquet et doré, ne retentit donc plus aujourd'hui que de rires et de chansons.

Le théâtre du Prince-Royal. — Cent soixante-douze rôles dans une Revue. — ' Le genre pornographique. — Les petits marchands de la rue. — Le théâtre de TAvenida. — Les Rues de Lisbomie. — Le Régiment vermeil. — Désignation originale des tableaux. — Laideur des femmes. — Pas de succès.

Au nombre des théâtres populaires nous rangerons en première ligne le théâtre du Prince- Royal y situé dans le faubourg de la Palma, et le théâtre de l'Avenida, en haut de l'Avenue, à droite, au milieu de maisons en construction.

Le théâtre du Prince-Royal est voué aux gros drames, traduits du français généralement : lea Martyrs d'Alsace^ le Ti^ain n" 6', ou encore le Martyr du Golyotha, drame sacré portugais; parfois une comédie, comme le Roman d'un jeune homme pauvre; ou bien encore un drame populaire traduit de l'espagnol, Joâo José.

Mais tout cela, faut-il le dire, offre bien peu d'intérôt ou d'originalité, D'autres fois, c'est une

affiche ronflante portant la liste détaillée de cent soixante-doii2e rôles pour nous annoncer une Revue, dont le titre intraduisible, car il se compose de deux noms propres, signifie quelque chose comme Du palais à la prison (Da Parreirinha ao Limoeiro).

Nous en dirons seulement quelques mots.

D'abord salle de bal sous le nom de salle Meyerbeer^ le théâtre du Prince-Royal fut mis dans son état actuel il y a quelque trente ans, paraît-il, du temps de l'acteur distingué César de Lima. L'entrée en est laide, le vestibule en est sale, le public n y est pas des plus choisis. Mais la topographie en est surtout bizarre, car l'on entre par le côté gauche de la salle, d'oii la nécessité de méditer toujours cette phrase de Jules Claretie : « Ce qu'il y a de plus important pour le spectateur qui entre pour la première fois dans une salle inconnue, c'est la topographie du lieu oii il se trouve. Le plaisir artistique est d'autant plus vif que le sentiment de la sécurité parfaite est plus grand. »

De la grandeur de notre théâtre des Folies- Dramatiques, celui-ci comporte trois étages de loges, des loges de pourtour au rez-de-chaussée, quatre avant-scènes superposées dé chaque côté

Théâtre de la rue des Comtes, à dans iino imitation française Bolhai.

Lisbonne. Mercedes Blasco de café-concert {Reino da

de la scène, des balcons découpés à jour, des fauteuils cannés dont le siège se relève, un parterre. L'orchestre des musiciens est séparé du public par un balcon en fer; il y a une horloge au-dessus de la scène, et le rideau représente une vue du port de Lisbonne. Enfin, des garçons en tablier blanc circulent dans la salle, portant sur un plateau... quatre verres d'eau remplis jusqu'au bord , la boisson favorite des Portugais.

L'ouverture (musique « coordonnée » du maestro Taborda) commence par un air de Carmen, poursuit par le God save tlie Queen, continue par l'air des trois voleurs de la Gran Via, etc. La toile se lève ; nous voyons des femmes très laides, des costumes fanés, et malgré nos récents progrès dans la langue portugaise nous arrivons à ne presque rien comprendre du dialogue.

Je m'informe; l'un me répond : « C'est de l'argot. » Un autre : « C'est du patois. » Un troisième : « Ce sont des mats très roides, presque impossibles à traduire. » Je me rejette sur un journal de théâtre A Critica, et je lis : « Cette pièce est une primeur dans le genre pornographique » — « comme les productions anté-

rj^eures de Baptiste Diniz, ajoute-t-il, et... des pires. »

Et plus loin, parlant toujours du même auteur : «Il explore l'indécence sans grâce, sans masque, au clair, blessant les oreilles les moins chastes, causant de véritables nausées, et, ce qui est triste, à la barbe de l'autorité qui assiste impassible à ce débordement de phrases honteuses dignes des quartiers des prostituées de la dernière catégorie. »

Mon Dieu! mon Dieu! comme je suis donc heureux de n'avoir pas compris et de n'avoir rien de blessé !

Je me contente de voir défiler devant moi : le Cimetière de la Patrie ; au dedans et au dehors, le Temple de l'art... policier; gloire aux revuistes ; Alcantara en scène ; les Rayons X ; Histoires de rues ; Yive l'armée ! le traitement Kûhne ; Lisbonne pour rire, Théâtres, Théâtreux, Théâtreuses, et le Royaume de l'abondance!

Ouf! C'est fini!

J'aime beaucoup mieux, au point de vue du pittoresque, regarder en sortant tout le petit peuple qui grouille et stationne devant le théâtre : six pâtissiers en vestes blanches vendant des gâteaux sur des plateaux; six petites bou-

M"* Cinira Polonio, divette portugaise -< Théâtre de la rue des Comtes ".

tiques volantes installées sur quatre pieds chacune, flanquées de leurs grosses lanternes, et les marchands coiffés d'un honnet de coton noir, tandis que les marchandes, par-dessus leurs fauchons, ont un lourd chapeau d'Auvergnat.

Ma seconde visite aux théâtres populaires fut pour la petite salle de YAveîtida, seulement ce fut une déception. Pendant de longs jours j'avais vu sur Taffiche la Patte du Diable^ pièce qui avait succédé à une Revue, Roue tournante, le tout avec des distributions comportant au moins cent cinquante rôles. J'attends encore, le théâtre reste fermé une bonne partie de l'été, et enfin je me risque sur cette annonce très alléchante : les Rues de Lisbonne, pièce en cinq actes et sept tableaux, adaptée par MM. Salvador Marquez et Sousa Bastos.

— C'est cela, me dis-je, c'est une série : après la Patte du Diable, après une Revue comme la Roue tournante, voici les Rues de Lisbonne, Cela îious promet quelques scènes assez gaies. Doit-il s'en passer dans ces rues! Hélas! je tombe sur un vieux, vieux mélo, dans le genre des Pauvres de Paris : un monsieur, qui est un affreux gredin, veut épouser une femme riche. Il fait voler l'enfant de cette femme. Celle enfant, devenue

jeune fille, erre clans les rues de Lisbonne, protégée par un pauvre commissionnaire, etc., etc. Il faisait un chaleur torride... J'allai prendre l'air.

Le théâtre de l'Avenida me devait une revanche ; elle nous l'offrit avec le Régiment vermeil que l'on nous avait conseillé de ne pas aller voir. iVu point de vue esthétique, il faut reconnaître que ce conseil avait du bon, cette pièce, étant à l'opérette ce que l'opérette est elle-même à l'opéra-comique. C'est la dégringolade de la dégringolade. Mais étant donné qu'il s'agit seulement de faire manœuvrer une quarantaine de femmes en maillot, on ne peut pas demander à MM. Dupont de Sousa et Penha Cousinho un chef-d'œuvre, ni à M. Esteves Graça, le compositeur, un opéra ! Les Portugais eux-mêmes constatent que cela « n'est même pas à raconter », et l'impétueux critique de A Critica s'indigne, et refuse d'en donner le compte rendu. Et cependant la désignation des tableaux sur l'affiche est si engageante :

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