‹ Le théâtre (volume 2)Chapitre 104 sur 390 · ACTE Y · texte numérisé non relu

ACTE Y

tr'ouvrais ma fenêtre, et Je le regardais furtÎTement , et l6 oœar me battait plus fort qu'à vous tous. Maintenant, il me bat encore bien plus fort qu'à tous tous ! Vous vous cachez au moment du danger, vous le trahissez, et ne voyez pas que s'il meurt, c'en est fait de vous.

bràc&eiibouro; Tiens à la maison.

CLAIRE

A la maison?

BRACRERBOURG.

Remets-toi un peu 1 Regarde autour de toi, nous sommes dans des rues où jamais tu n'as passé que le dimanche pour te rendre pieusement à l'église; où ta pudeur s'alarmait, quand je voulais seulement t'aborder et te saluer d'un mot ^ical. Et t'y voilà parlant et gesticulant aux yeux de tout le monde. Remets-toi, mon amie! A quoi cela nous mène-t-il?

CUIRE

A la maison! Oui, je me remets un peu. Viens, Rracken- ^urg, viens à la maison. Sais-tu où je demeure?

l]â s'éloignent.

o:nE PBisoN £claib£b par une lahpeî un lit dans le pond.

EGMONT, seul.

Vieil ami, sommeil jusqu'ici fidèle, me fuis-tu aussi, à l'exemple de tous mes autres amis? Dans ma liberté, comme Iq venais de toi-même te poser sur ma tête! L'amour m'eût louché de son rameau de myrte, qu'il eût répandu sur mes Quits moins de fraîcheur. Au milieu des armes, sur le flot de la vie, je m'endormais dans tes bras aussi paisiblement qu'un enfant nouveau-né; mon repos était profond, ma respiratioQ légère comme la sienne. Quand les vents ont mugi dans la forêt, le tronc s'est incliné en gémissant, mais le cœur est demeuré sans atteinte. Qu'est-ce qui t'ébranle maintenant? qu'est-ce qui émeut ton âme solide et fidèle?... Ah! je le kqs, c'est le bruit de la hache meurtrière qui sape mes ra-

cines. Je sais encore debout et je frissonne intérieurement. Oui, elle l'emporte, la puissance traîtresse; déjà elle mine sourdement le tronc élevé et fort que les vents ne purent abattre, et avant que Técorce sèche elle va te précipiter avec fracas et mettre en pièces la couronne. — Pourquoi donc maintenant, toi qui as si souvent chassé au loin, comme des bulles de savon, les soucis les plus violents, pourquoi ne peux-ta par aucun effort arracher de ton sein le pressentiment qui le ronge? Depuis quand la mort te trouve-t-elle tremblant, elle dont les images toujours présentes n*ont pas plus altéré le repos de ta vie que tous les autres fantômes de cette terre?... C*est que ce n'est plus cet ennemi rapide au-devant duquel s'élance avec ardeur une poitrine haletante; cest la prison, image du tombeau, horrible pour le héros comme pour le lâche. Elle m'était déjà insupportable, dans mon fauteuil de velours, lorsque, solennellement assemblés, les nobles se livraient à des discussions sans fin sur ce qu'un mot eût décidé, et que moi, pressé entre deux murs som* bres, les poutres du plafond m'écrasaient. Sitôt qu'il m'était possible, ah! comme je me hâtais de sortir! comme je m'élançais sur mon cheval, aspirant avec enivrement le grand air! Le grand air, voilà notre élément! Les champs, où de la terre s'exhale la bienfaisante action de la nature, où • les astres du ciel versent sur nos têtes leurs influences propices. C'est là que, semblables aux géants, fils de la teire, nous puisons dans l'embrassement de notre mère une force nouvelle pour nous élancer plus haut; là que nous sentons courir dans nos veines l'humanité ou les désirs humains; là que l'envie de percer la foule, d'employer ses forces, de subjuguer, de vaincre, s'élève dans l'âme du jeune chasseur; là que le guerrier marchant d'un pas rapide fait valoir ses droits innés sur le monde, et dans son indépendance terrible, fond comme un nuage de grêle sur plaines, bois et prairies, renverse tout ce qui veut lui résister, méconnaît les limites assignées à l'homme ici-bas... — Hélas! tu n'es qu'une vaine ombre, souvenir du bonheur que j'ai possédé si long' temps : où le sort perfide t'a-t-il entraîné? Il ne t'aurait re*

f ACTE y. 155

fasé la mort tant de fois bravée à la face du soleil que pour te préparer ici, dans la pourriture infecte, un avant-goût du sépulcre!... Quel malaise j'éprouve sur ces pierres froides!... Déjà la vie se suspend en moi ! . . . Devant ce lit, mon pied re« cule comme devant le tombeau. . . 0 angoisses ! angoisses ! vous me tuez a?ant le temps! éloignez-vous!... Depuis quand Egmont est-il seul, si absolument seul au monde? Ce n*estplus le bonheur qui t*accable, c'est le doute; le doute!... Quoi! la justice du roi, à laquelle tu as cru toute ta vie ; quoi ! Famitié de la gouvernante, cette amitié qui (tu peux te l'avouer) touchait presque à Tamour ; quoi ! tout cela s'est évanoui comme un sillon de lumière dans la nuit , et tu restes abandonné sur une route obscure! — Orange ne ten* tera-t-ii pas quelque chose, à la tète de ses nombreux amis? Le peuple ne s'assemblera-t-il pas, ne viendra-t-il pas en force délivrer son ancien ami?... 0 vous, murs de ma prison, n'empêchez point cette multitude dévouée de pénétrer jusqu'à moi; c'est maintenant à elle à me rendre ce que j'ai pu lui inspirer alors d'énergie et de courage... Oui, oui, ils se lèvent par milliers! ils viennent! ils sont près de moi! Leur pieuse prière monte au ciel, elle invoque un miracle; et si un ange ne descend pas à mon secours, je les vois saisir leurs lances et leurs épées. Les portes s^ouvrent, les grilles sautent, les murs tombent sous leurs coups; Egmont rayonnant s'avance aux lueurs de la liberté naissante. Que de visages connus, oiH se peint lu joie, viennent me recevoir!... Ah! Claerchen, si tu étais uii homme, je te verrais sans doute ici parmi les premiers, et je te devrais ce qu'il est dur de devoir à un roi, la liberté.

Page 1