‹ Le théâtre (volume 2)Chapitre 130 sur 390 · ACTE II. i · texte numérisé non relu

ACTE II. i

Alors j'espérai beaucoup pour toi et pour moi, et cet espoir ne nous a pas encore trompés.

Et moi, étourdi par la confusion de la foule bruyante, aveuglé par tant d'éclat, ému de passions diverses, j'avançais en silence, près de ta sœur, à travers les détours paisibles du palais; puis je pénétrai dans l'asile où tu nous apparus bientôt, soutenue par tes femmes. — Quel moment ce fut pour moi ! — Oh 1 pardonne 1 — De même que la Divinité se plaît à dissiper sans peine, par sa présence, le prestige des idées et du fracas du monde; de même, en voyant Ion céleste regard, je me sentis guéri de toute vaine fantaisie, dégagé de toute ambition mensongère, enlevé à toute fausse impulsion. Bans mon inexpérience, j'avais adressé mes désirs à mille objets divers : et, en ce moment, honteux, je rentrai pour la première fois en moi-même, et j'appris enfin à connaître ce qni est digne d'être désiré. C'est ainsi qu'on cherche vainement sur le vaste sable des mers une perle qui repose et se cache enfermée dans une écaille solitaire.

LA PRINCESSE

D'heureux jours commencèrent alors; et si le duc d'Drbino ne nous eût pas ravi ma sœur, nos années auraient fui au sein d'un bonheur sans mélange. — Mais, hélas ! nous n'avons que trop à regretter aujourd'hui l'âme enjouée, le cœur plein de vie et de force, l'esprit riche et ingénieux de cette aimable femme.

LE TASSE

Je le sais trop bien ; depuis le jour qui la vit quitter ces lieux, nul autre n'a pu te rendre à la douce joie. Combien cette idée n a-t-elle pas de fois déchiré mon âme ! Combien de fois, dans le silence des forêts, n'ai-je pas soupiré des A)uleurs dont tu étais l'objet ! Ah ! m'éôiai-je, celte sœur a-t-elle donc seule le bonheur, le droit de suffire à celle qui ni'est si chère? N'est-il donc plus de cœur qui soit digne de ^ confiance, qui puisse répondre au sien? L'esprit et ses ^aits piquants ont-ils perdu leur feu? Est-il possible qu'une femme, quelque parfaite qu'elle puisse être, soit tout pour

elle? Pardonne, A princesse ! parfois alors je pensais àmmême , et je souhaitais pouvoir devenir quelque chose à te yeux ; peu de chose seulement, mais au moins quelque chose; je souhaitais te prouver, non par de vains discours, mais par des faits, par ma vie tout entière, jusqu'à qud point mon cœur s'est en secret consacré à ton culte. Hais je n'y ai point réussi ; j'ai souvent fait par erreur ce qui devait t'afiliger; j'offensais celui que tu protégeais ; maladroitement j'ai compliqué ce que tu voulais démêler ; et c'est ainsi qu'au moment même où je voulais me rapprocher de toi, je sentais que je m'en éloignais toujours davantage.

LA PRINCESSE

Je ne me suis jamais trompée sur tes intentions, et je sais combien tu prends à tâche de te nuire à toi-même. Tandis que ma sœur sait l'art de vivre avec chacun, quel qu'il puisse être, toi, tu ne saurais, même après des années, te retrouver dans un ami.

LE TASSE

Blâme-moi! Hais ensuite, dis-moi où est l'homme, où est la femme, avec qui je puisse me risquer à parler librement comme j'ose le faire avec toi.

LA PRINCESSE

Tu devrais te fier à mon frère.

LE TASSE

11 est mon prince ! Ne crois pas toutefois qu'un amour outré de l'indépendance enorgueillisse mon cœur : l'homme n'est pas né pour être libre, et le sort le plus beau pour une âme élevée, c'est de servir sous un prince qu'elle honore. Hais enfin ton frère est mon maître, et je sens toute la force de ce grand mot. Je dois apprendre à me taire quand il parle, à agir quand il ordonne, lors même que ma raison, que mon cœur pourraient vivement le contredire.

LA PRINCESSE

Tel n'est jamais le cas avec lui. Haintenant d'ailleurs qu'Antonio est de retour, tu as certainement retrouvé un sage ami de plus.

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