‹ Le théâtre (volume 2)Chapitre 131 sur 390 · ACTE II. i · texte numérisé non relu

ACTE II. i

LE TASSE

ie m*en flattais autrefois, à présent j'en désespère presque. Que son conunerce serait instructif pour moi ! son conseil ntiie en mille circonstances ! Il possède, je puis bien le dire, tout ce qui me manque : mais les dieux se sont-ils tous réunis pour orner son berceau? Non, les Grâces, hélas! ne s'en sont point approchées, et celui que ces vierges aimables n ont pas doué de leurs faveurs peut sans doute en posséder lieaucoup, en donner beaucoup ; mais jamais il ne se laissera aller aux mouvements de son cœur,

LA PRINCESSE

Ofl peut du moins, et c'est beaucoup, avoir confiance en lui. Tu ne peux tout exiger d un seul homme, et celui-ci donne tout ce qu'il te promet. S'il s'est d'abord déclaré ton ami, il se char- ' géra lui-même de suppléer à ce qui te manque. Soyez unis! je me flatte d'achever en peu de temps cet heureux dessein. Mais ne va point t'y opposer comme à ton ordinaire ! Léonore a longtemps vécu parmi nous, elle est remplie de finesse et d'élégance, il est aisé de se faire à elle ; et pourtant tu ne t'en es jamais tant rapproché qu'elle l'eût voulu...

LE TASSE

Jet'aivpbéi : autrement je m'en fusse éloigné, bien loin de rapprocher davantage. Quelque aimable qu'elle puisse paraître, je ne sais comment il arrive qu'il m'est presque toujours impossible de me découvrir entièrement à ses yeux. Lors même qu'elle a dessein de plaire à ses amis, on sent qu'elle s'y prépare, et la sympathie se détruit.

LA PRINCESSE

De cette manière, nous ne pourrions jamais, dans ce monde, trouver de compagnie ; le sentier où tu vas te perdre nous égare à travers de solitaires bocages, de silencieuses vallées. Plus l'âme aspire à rétablir en elle-même l'âge d'oi qu'elle ne retrouve point au dehors, moins elle peut y parvenir.

Oh! quel mot a prononcé ma princesse! L'âge d'or, oiï

s'est-il réfugié? Lui que chaque cœur cherche vainement!

108 TORQUÂTO TiSSO.

cet âge où comme de joyeux essaims, les hommes se ripandaient, pour jouir, sur la surface libre de la terre; où le berger et la bergère ù'ouvaient sur la prairie un lit érnaiUê de fleurs et Torobrage sous un arbre séculaire, tandis quun bocage plus jeune entrelaçait familièrement ses tendres rameaux pour Tamour et ses transports passionnés : cet âge où, paisible et clair, sur un sable toigours pur, le ruisseau flexible embrassait mollement les nymphes; où le serpent alors timide se perdait, sans nuire, dans le gazon ; où le faune entreprenant fuyait, bientôt châtié par une brave jeunesse : cet âge où chaque oiseau, dans le libre espace de l'air, chaque béte errant à travers les prairies et les montagnes, disait à l'homme : — Tout ce qui plaît est permis.

LA PRINCESSE

Mon ami, l'âge d'or çst bien loin; mais les belles âmes le ramènent; et, s'il faut t'ayouer ce que j'en pense, celui dont le poëte se plaît à nous flatter n'a jamais, ce me semble, plus existé qu*aujourd'hui; ou, s'il a régné sur la terre, ce ne fut assurément point à d'autres conditions qu'à celles qui peuvent toujours nous le rendre. Des cœurs unis se rencontrent encore pour goûter ensemble les plaisirs de la belle nature, et il n'est qu'un mot de changé, mon ami, dans la devise du monde : — Tout ce qui est convenable est permis.

LE TASSE

Ah ! si du moins un tribunal suprême, formé de cœurs nobles et bons, décidait de ce qui convient! Au lieu de cela, chacun juge tel ce qui lui profite. Nous le voyons, tout sied à l'homme puissant ou à l'honune adroit, et l'un et l'autre se croient tout permis.

LA PRmCESSE.

Yeux-tu savoir exactement ce qui est réellement convena* ble, interroge des femmes dignes de leur sexe; car les hommes, pour la plupart, ont pour principe que ce qui réussit convient toujours. Les convenances entourent d'un rempart protecteur notre sexe, tendre, léger, vulnérable : là où règne la moralité, les femmes régnent ; elle ne sont rien là où la corruption effrontée commande. Interroge les deux portions

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