‹ Le théâtre (volume 2)Chapitre 132 sur 390 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

de Tespèce humaine : l'homme veut la liberté ; la femme appelle les mœurs.

LE TASSE

Ainsi donc, tu nous crois intraitables, grossiers, dépour-** vus de tout sentiment?

LÀ PRINCESSE

Non pas ! mais vous aspirez à des bîens éloignés, et vos elTorls doivent être pleins de violence. Vous vous risquez à engager Tétemité, tandis que nous ne pouvons posséder sur cette terre qu'un bien, un seul bien, limité; tous nos vœux se bornent à souhaiter qu'il puisse être durable. Nous ne sommes sûres du cœur d'aucun homme, pas ménie de celui qui s'est le plus ardemment donné à nous. La beauté est passagère, et c'est la beauté seule que vous paraissez estimer; ce qui reste après elle ne charme plus, et ce qui ne charme plus est mort. S'il existait des honmies qui sussent apprécier le cœur d'une femme, qui pussent découvrir quel gracieux trésor de constance et d'amour le sein d'une femme peut receler; si le souvenir de moments sublimement beaux pouvait rester vivant dans votre âme ; si votre regard, ordinairement pénétrant, pouvait aussi percer le voile que jettent sur nous Tâge ou les souffrances; si la possession, qui devrait vous calmer, ne vous poussait à poursuivre d'autres biens, alors de beaux jours renaîtraient sans peine pour nous, alors nous célébrerions aussi notre âge d'or,

Tu me dis des choses qui vieinient avec violence réveiller dans mon cœur des craintes déjà presque assoupies.

LA PRINCESSE

Quelle est ta pensée? parle-moi librement.

LE TASSE

J'ai souvent, et dernièrement encore, entendu dire (je Fautais dû penser, lors même qu'on ne me Teût point dit) que de nobles prino^s aspiraient à ta main. Nous redoutons un malheur auquel nous devons nous attendre, et nous pourrions presque désespéror. Tu nous quitteras, et la chose est toute

SOO TORQUATO TASSO.

simple ; mais comment pourrons-nous supporter ta perte? Je l'ignore.

U PRINCESSE

Sois sans crainte pour le moment : je pourrais prescpie dire : A cet égard, sois toujours sans crainte. Je me trouye bien ici, et j'y resterai volontiers. Je ne vois encore aucone raison pour m*engager : et si tous voulez que je demeure avec vous, prouvez-le-moi par votre conduite ; que notre vie soit heureuse, et que la mienne le soit par vous.

LE TASSE

0 dis-moi comment? je ferai l'impossible ! tous mes jours te sont voués. Quand mon cœur se déploie pour t'apprécier, pour te rendre grâces, j'éprouve la félicité la plus pure que les mortels puissent goûter.; la plus céleste de toutes, je ne puis la sentir qu'en toi. Autant le destin suprême s'élève audessus des jugements et des volontés des hommes, même les plus sages, autant les dieux de la terre se séparent du reste des humains. Quand nous voyons, sur l'océati du monde, la vague se heurter, elle passe inaperçue, et semble à peine murmurer à leurs pieds, comme des ondes légères ; ils n'entendent point la tempête qui nous engloutit et nous précipite; à peine si nos supplications parviennent jusqu'à eux; ils nous laissent remplir les airs de sanglots et de clameurs, comme nous faisons des pauvres enfants que les langes emprisonnent. Pour toi, ô divine femme, ta patience a souvent toléré mes défauts, et ton regard, conmie un rayon de soleil, a plus d'une fois séché la rosée sur mes paupières.

LA PRINCESSE

Il est juste que les femmes te traitent comme leur meilleur ami : tes chants rendent à leur sexe plus d'un genre d'hommages. Tendre bu vaillant, tu as toujours su le représenter ainiable et noble; et lors même qu'Armide paraît odieuse, ses charmes et son amour nous réconcilient bientôt avec die.

LE TASSE

Ce qu'il y a d'harmonieux dans mes chants c'est à une femme, à une seule, que je le dois. Mon cerveau n'a point cru voir, dans l'espace imaginaire, de ces formes vagues, in-

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