‹ Le théâtre (volume 2)Chapitre 137 sur 390 · ACTE IL · texte numérisé non relu

ACTE IL

AKTOAIO.

Et cependant mes paroles te donnent certainement à penser autre chose que ce que je veux dire.

LE TASSE

De cette manière, nous ne nous rapprocherons jamais pour nous entendre. Il n'est pas sage, il n'est pas juste de méconnaître â dessein un homme, quel qu'il soit. Pour moi, c'est tout au plus si j'avais besoin d'attendre que la princesse eût parlé; j'ai sans peine reconnu ce que tu vaux. Je sais que tu Teux et que tu fais le bien ; ton sort te laissant sans inquiétude pour toi-même, tu penses aux autres, tu viens à leur aide; ton cœur reste impassible au milieu des flots si facilement agités de la vie. C'est ainsi que jeté juge; et, quel que je sois moi-même, n'ai-je pas été au-devant de toi? n'ai-je point cherché aussi avec empressement une part du trésor caché que ta mets en réserve? Je sais que tu n'as pas regret d'où- Trir ton âme; je sais que, lorsque tu me connaîtras, tu seras mon ami, et un pareil ami m'est depuis longtemps bien nécessaire ; car je ne rougis point de mon inexpérience et de ma jeunesse. Les nuages d'or de l'avenir enveloppent encore ma tète. Oh! prends-moi, noble Antonio,, sur ton cœur, et daigne former au sobre usage de la vie le jeune homme fou-^ gueux et sans expérience.

ANTONIO

Tu veux acquérir en un moment ce que le temps peut seul obtenir de la réflexion.

LE TASSE

L'amitié accorde en un moment ce que de longs efforts peuvent â peine atteindre. Je ne demande pas, j'exige! je te somme au nom de la vertu qui aime à unir les belles âmes. Et, — dois-je invoquer ce nom? — la princesse l'espère, Léonore le veut, elle veut me conduire à toi, et toi à moi. Ah ! prévenons ses désirs ! Paraissons unis aux yeux de la déesse, et offrons-lui d'accord nos services, notre âme tout entière. Allions-nous, aûn de faire pour elle tout ce qui mérite le plus de lui plaire. Encore une fois, voici ma main,

prends-la. Ne recule pas, ne me refuse pas davantage, et que a. 18

iOO TORQUÀTO ÏASSO.

je te doive cette volupté, la plus douce aux gens de bien, celle de s'abandonner avec confiance et sans réserve à Thomme qui vaut mieux qu'eux encore!

ANTONIO

Tu vogues à pleines voiles! On voit bien que tu es habitué à vaincre, i troaver toutes les voies larges, toutes les portes ouvertes. Il n*est pas de succès, de bonheur que je ue te souhaite volontiers; mais, je le vois trop, une distance trop grande nous sépare.

LE TASSE

Celle de l'âge, celle du mérite éprouvé, j'y consens; mais je ne cède à personne en courage et en bonne volonté.

ANTONIO

La bonne volonté ne produit pas les actions, le courage nous fait juger trop courte la route qui doit nous mener au but. On couronne celui qui l'atteint, et souvent le plus digne athlète n'obtient pas le prix. Hais il est des couronnes faciles, il en est de toutes sortes, qui se laissent commodément gagner au milieu d'une promenade.

LE TASSE

La faveur qu'une divinité accorde librement à l'un et refuse sévèrement à Tautre, chacun ne l'obtient pas comme il veut.

ANTONIO

Àttribue-la à la Fortune plus qu'à toute autre divinité, et j'aurai plaisir à t'entendre, car elle est aveugle dans ses choix.

LE TASSE

La Justice porte aussi un bandeau et ferme les yeux à tout prestige, à toute illusion.

ANTONIO

L'homme heureux a raison de vanter le bonheur. Il lui suppose cent yeux pour le mérite, il vante ses scrupules et la sagesse de ses choix. Qu'il le nomme Minerve, qu'il le nomme comme il voudra, toujours voit-il une récompense dans une grâce, un honneur mérité dans une décoration donnée au hasard.

LE TASSE

Tu n'as pas besoin de parler plus clairement; il sufBt! Je lis au fond de ton cœur, et je te connais pour la vie. Oh ! la princesse te connût-elle comme moi ! Épargne les traits que lancent tes yeux et ta langue : tu les diriges en vain contre cette couronne, qui reste hors de leur portée sur mai tête. Sois d'abord assez grand pour ne pas me l'envier; alors' peut-être tu pourras me la disputer. Je la révère, cette couronne, comme un objet sacré, comme le premier des biens; et cependant, montre-moi le héros dont l'histoire me raconte seulement les hauts faits, le poëte (fai ose se comparer à Homère, à Virgile; oui, pour dire plus encore, fàis-moi connaître rhomme qui ait trois fois mérité ce beau prix, et que ce prix ait, plus que moi, fait trois fois rougir : tu me verras ' alors m' agenouiller devant la divinité qui m'a si généreusement traité , et ne me plus relever qu'elle n'ait fait passer sur le front de mon vainqueur les rameaux qui ornent ma lête.

ANTONIO

Jusque-là, sans doute, tu resteras digne de les porter.

LE TASSE

Qu'on pèse mes droits, je ne fuirai pas le jugement; maïs je n'ai pas mérité le mépris. La couronne dont mon prince m'a cru digne, que la main de ma souveraine a tressée pour moi, personne ne me la disputera, personne n'en fera un sujet de risée.

ANTONIO

Ce ton hautain, cette ardeur si prompte ne conviennent ni de toi à moi, ni de toi à ces lieux.

LE TASSE. 1

Ce que tu t'y permets m'y convient comme à toi. La vérité en est-elle donc bannie? L'esprit indépendant est-il esclave j *lans ce palais? Un noble cœur n'a-t-il ici qu'à tolérer l'injure? ! Id, je pense, la grandeur, la grandeur de l'âme, est surtout à ] sa place ! N'osera-t-elle pas se féliciter du voisinage des grands j de ce monde? Elle l'ose et le doit. La noblesse que nous devons à nos aïeux suffit pour nous approcher des princes; pour*

ItOS TORQUATO TÀSSO.

quoi pas aussi la noblesse d'âme, celle que la nature n'a pas accordée à tous les grands, comme elle n'a pu donner à tous les hommes une longue suite d'illustres ancêtres? C'est à la petitesse d*esprit seule à se sentir gênée dans ces lieui, à l'envie qui se décèle à sa honte, semblable à l'araignée qui ne peut attacher sa toile impure à ces murs de marbre.

ANTONIO

Tu me montres le droit même que j'ai de te dédaigner. Le jeune homme emporté veut arracher par la violence à l'homme mûr sa coriGanqie et son amitié ! Te crois-tu bon parce qu<» tu es grossier î

LE TASSE

J'aime bien mieux ce que vous autres appelez grossier, que ce que moi, j'appellerais ignoble.

ANTONIO

Tu es encore assez jeune pour qu'une bonne discipline puisse l'enseigner une meilleure route.

LE TASSE

Je ne le suis pas assez pour m'incliner devant de faux dieux, et j'ai assez d'âge pour réprimer Tarrogance par l'ar* rogance.

ANTONIO

Là où le jeu des lèvres et le jeu de la lyre décident du combat, tu peux bien t'en tirer en héros.

LE TASSE

Il serait téméraire de vanter mon bras, il n'a rien fait encore; et, pourtant, j'ai confiance eu lui.

ANTONIO

Tu te fies aux ménagements qui t'ont par trop gâté dans le cours hardi de tes succès.

LE TASSE

Je suis homme, et je le sens maintenant ! Tu es le dernier avec qui j'aurais souhaité de tenter les chances du jeu des armes ; mais tu attises la flanune, elle embrase la moelle de mes os! le désir cuisant de la vengeance bouillonne en écumnnt dans mon sein! Si tu es tel que tu le dis, défends-toi !

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