‹ Le théâtre (volume 2)Chapitre 154 sur 390 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

LE TASSE,, seul.

Sors-tu d'un songe, et la plus douce illusion t'a-t-elle abandonné tout à coup? ou bien, après un jour de félicité suprême, un affreux sommeil s'est-il saisi de toi, qui tourmente ton âme et la retient encore captive en de lourdes chaînes? Oai, tu veilles et tu rêves à la fois. Où sont les heures qui se jouaient sur ta têle en la couvrant de guirlandes de fleurs? les jours oh ton esprit, libre dans ses désirs, pénétrait au delà de l'immense azur des cieux? Et cependant tu vis encore; tu te sens; tu te sens et tu ne sais si tu vis. Est^e pour expier ma

S3i TORQUATO TASSO.

faute oa celle d*un autre que je sois enfermé comme un eriminel? et suis-je criminel parce que je suis puni? Ah ! plutôt tout mon crime n'est-il pas mon mérite? Je le regardais, et je me pressais vers lui, entraîné par Télan d*une présomptueuse espérance : je le regardais, et sous des formes humaines ne devais-je pas supposer un hpmme? Les bras ouverts, je m'élançais vers lui; je trouvai des serrures et des vârroux, et pas de cœur. Oh ! que ne m'étais-je prémuni d'avance contre un homme qui m'était depuis bien longtemps suspect! Hais, quoi qu'il te soit arrivé, attache-loi fortement à cette bienheureuse certitude : Je l'ai vue ! elle était devant moi, elle m'a parié, je l'ai comprise! Son regard, sa voix, le sens divin de'ses parôles, tout cela est à moi pour Téternité ! le temps, le sort, la fortune jalouse, rien ne peut me le ravir. Et quaud il serait vrai que mon âme se fût trop facilement emportée, que j'eusse laissé s'allumer dans mon seiu la flamme trop prompte du courroux qui maintenant me dévore moi-même et me perd, je ne pourrais m'en repentir, dût le deslin de ma vie en dépendre à jamais! Ne m'étais-je pas voué à ses ordres, et ne dois-je pas me féliciter d'avoir suivi avec tant de joie le signe qui m'a poussé dans l'abime? Soit ! je me suis du moins montré digne de la précieuse confiance qui me consolé; oui I qui me console à cette heure même, où pour moi s'ouvre avec violence l'antre du deuil voilé de crêpe. — - C'en est fait maintenant! le soleil de la faveur souveraine disparait tout à coup. Le prince me prive de ses gracieux regards, et me laisse ici m'égarer dans un sentier étroit et sombre; l'essaim hideux, obscur et fatal cortège des nuits, se précipite et frémit en cris lugubres autour de ma tête. Où donc, où porterai-je mes pas, pour échapper aux dégoûts qui m'entourent, pour éviter le gouffre ouvert à mes pieds?

Page 1