ACTE V. 96t
notre esprit demeure quelque temps immobile; nous n'avons rien à quoi nous puissions comparer ce qui nous semble incroyable.
LE TASSE, après une longue pause.
Remplis ta charge; je vois celle qu'on t*a confiée, et tu mérites bien cette confiance de ton prince ! Remplis ta charge, et, par un long martyre, trsdne ta proie à la mort ! Lance, lance le trait déchirant I que je sente sa pointe recourbée sillonner mes entrailles! Tu es pour la tyrannie un précieux instrument! Chef des geôliers ou valet du bourreau, que lun ou Tautre emploi te va bien! Gomme Antonio y est propre! (ii descend vers la scène.) Va, tyran, tu n*as pu feindre jusqu*au bout; triomphe! tuas rivé les fers de Tesclave; tu l'avais sciemment épargné pour des supplices longtemps médités! Va, je te hais ! je sens dans toute sa force l'horreur qu'inspire le pouvoir, lorsqu'il agit avec injustice et passion. (Après une pause.) — Ainsi donc, je me vois à la fin banni, chassé de ces lieux comme un mendiant ! Ainsi l'on a paré, couronné la victime pour la conduire au sacrifice t: ainsi l'on m*a, au dernier jour, dérobé mon unique bien, soustrait mon poëme par de flatteuses paroles; lui qui m'aurait recommandé en tout lieu à la bienveillance des hommes, la seule chose qui me restât encore pour échapper au besoin qui me suit. Je vois bien maintenant pourquoi l'on me pressait tant de me hvrer au rq)os : c'était une conspiration et tu en es le chef. Pour que mes chants demeurassent imparfaits, pour que mon nom ne s'étendit pas plus loin, que mes envieux trouvassent mille faibles passages dans mes vers, et qu'on finît par m'oublier; pour cela il ÊiUait m'habituer à la paresse, il fallait me ménager et reposer mes sens. 0 digne amitié, chère sollicitude! Je m'étais fait une affreuse idée des complots qui s'appliquaient sans relâche à m'entourer de leurs filets invisibles; mais la trame est encore plus affreuse que je ne me le figu* rais.
Et toi, sirène ! toi qui m'as si doucement, si angéliquement séduit, un moment t'a décelée; je te vois à présent ! 0 Dieu 1 pourquoi si tard !
S02 TORQUATO TÂSSO.
Hais n'est-ce pas atissi que nous trouvons un meneitteai plaisir à nous tromper nous-mêmes, à honorer les misérables qui nous honorent? Les hommes ne se connaissent pas entre eux. Les galériens seuls se connaissent, qui, tout haletants et rivés à leurs bancs, n'ont rien à demander, rien à perdre, se donnent pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire des criminels, et savent que leur voisin est aussi criminel qu'eux. — Mais nous! nous nous méprenons poliment sur le compté de ceux qui nous entourent, pour qu'à leur tour ils se méprennent sur le nôtre.
Combien de temps Fimage sacrée que se créait mon âme a-t-elle couvert à mes yeux la coquette et ses subtils artifices! Le masque tombe, Ârmide se laisse voir dépouillée de tous ses charmes. Oui, c'est bien là ton nom! c'est toi que mes pressentiments avaient chantée dans mes vers.
Et la rusée entremetteuse, quel avilissement l'accable devant moi! J'entends maintenant le bruit léger de ses pas, et je connais le cercle autour duquel elle rampe. Vous tous, Je vous connais ! Que cela me suffise; et quand le malheur m'enlève tout, que je lui sache gré du moins de me donner une leçon : la vérité 1
ANTomo.
Je t'écoute avec étonnement, bien que je sache avec quelle facilité ton âme impétueuse passe d'un extrême à l'autre. Modère-toi, commande à tes transports! Tu calomnies, tu te permets des paroles qu'il faut pardonner à ta douleur, mais que tu ne pourras jamais te pardonner à toi-même.
LE TASSE
Oh ! ne me parle pas d'un ton si doux ! que je n'entende -àe toi aucune sage parole 1 Laisse-moi m'étourdir; ne me condamne pas à réfléchir sitôt sur mon égarement. Je sens mes os se briser, et je ne vis plus que pour sentir cette souffrance. Le désespoir me saisit de toute sa rage, et, dans les maux d'enfer qui m'anéantissent, l'injure n est qu'un faible crï de douleur. Je veux partir! et si tu es un homme loyal» prouve-le, laisse-moi m'éloigner à l'instant.