ACTE V
Bon voyage! Qu'on les conduise jusqu'à la grande pwte où une voiture et des dragons les attendent.
S'il est permis à une infortunée jeune fille d'appeler de celte sentence rigoureuse, veuillez m'entendre. Je me soumets à toute espèce de châliment; seulement, séparez-moi de ces gens qui sont mes parents, qui se disaient mes amis, et qui m'ont plongé dans la plus profonde misère. Qu'on m'enferme, qu'on m'éloigne; mais qu'on ait pitié de moi; je ne demande qu'un cloître.
LE CHEVALIER
Qu'entends-je?
Parlez-vous sérieusement?
LA NièCE,
Ah ! si cet homme avait cru à ma sincérité, nous ne serions pas qù nous en sommes. Chevalier» vous n'avez pas agi noblement. Mon imprévoyance, le hasard vous ont appris le secret. Si vous aviez été l'homme sur lequel je comptais, vous n'en auriez pas fait un tel usage; vous auriez pu instruire le chanoine, faire rendre aux joailliers leurs bijoux, et sauver une jeune fille qui est maintenant perdue sans retour. Il est vrai, vous serez récompensé pour ce service; notre malheur sera un capital dont vous tirerez de gros intérêts. Je ne demande point qu'environné des faveurs du prince, élevé, comme vous le serez bientôt, à des fonctions brillantes, vous songiez aux larmes d'une jeune fille dont la confiance vous a fait tout découvrir. Mais veuillez, maintenant que vous êtes un homme important à la cour, employer votre crédit pour obtenir ce que je vous demandais au moment où vous aviez, où vous montriez, du moins, pour toute fortune des sentiments que je me plaisais à honorer. Obtenes de ce brave et sévère officier que je ne suive point cette so* ciété, que ma jeunesse ne soit point exposée sur une terre étrangère, à de plus grandes humiliations que je n'en ai souffert, hélas! sur celle-ci. (Au colonel.) Je vous supplie, je vous conjure, monsieur, si vous avez une fille qui fait la joie
S64 LE GRAND COPUTE.
de votre vie, faites-moi partir, mais seule. Qu'on m'enferme, j'y consens ; mais qu'on ne me bannisse pas.
LE COLONEL
Elle me touche.
LE CHEVAUER.
Parles-vous sérieusement?
L\ NIÈCE
Plût à Dieu que tous l'eussiez cru plus tôt !
Je puis satisfaire votre désir; il n'est point contraire a mes instructions.
Lk NIECE.
Oui, içm remplirez par là vos instructions, puisque l'intention du prince parait être d'assoupir cette malheureuse affaire. Ne me bannissez point; ne me rejetez point sur une terre étrangère; car mon sort y excitera la curiosité: on racontera l'histoire de mes malheurs, on la répétera; on demandera : « Quelle figure a cette jeune aventurière? elle doit ressembler à la princesse; autrement la fable n'aurait pu être inventée ni jouée. Où est-elle? il faut la voir, la connaître. » 0 chevalier, si j'étais une créature telle que vous me supposiez, cette aventure comblerait tous mes vœux, et je n'aurais pas besoin d'autre dot pour réussir dans le monde.
LE COLONEL
C'en est assez. Accompagnez ces trois personnes à la voiture; l'officier auquel vous les livrerez sait le reste.
LE MARQUIS, bas à la marquise.
Il n'est question que de bannissement; soumettons-nous, pour ne point empirer notre sort.
LA MARQUISE
La colère et la rage dévorent mon cœur; la crainte d un mal plus grand m'empêche seule de leur donner passage.
LE COLONEL
Allons, partez.
LA MARQUISE
Réfléchissez, monsieur le colonel, et rappelez au priiK*