ACTE II
G*est alors que tu parais pleine d'indécision et de répugnance, et que tu veux fuir les oifres d'un époux.
LA. MAÎTRESSE DE LÀ COUR
Tu ne me montres qu'un des côtés, celui qui brille et éblouit, comme la terre éclairée des rayons vivifiants du soleil; mais derrière s'étend une nuit sombre et pleine d'horreur que je redoute déjà.
LE SECRÉTAIRE
Ne regardons d'abord que le côté brillant. Désires-tu une habitation au milieu de la ville? La veux-lu spacieuse, en bon air, bien ornée, telle qu'on peut la désirer pour soi et pouf les hôtes qu'on reçoit? elle est prête ; et, si tu le veux, l'hiver prochain nous trouvera plongés dans les plaisirs. Si au printemps tu aimes à voir la campagne, une maison, un jardin, des champs fertiles nous y attendent aussi. Tout ce que l'imagination peut se figurer de plus riant en forêts, en bocages, en prairies, en ruisseaux et en lacs, nous le posséderons, et nous en jouirons. A côté de cela, des rentes nous permettront, au moyen d'économies faciles, d'augmenter chaque année une aisance certaine.
Ce tableau, quelque flatteur que tu me le représentes, s'entoure à mes yeux de tristes nuages. Le Dieu du monde ne m'offre pas l'abondance sous une forme digne d'envie, mais sous une forme odieuse. Quel sacrifice demande-t-il? J'aiderai à détruire le bonheur d'une élève qui m'est chère? Mais pourrais-je goûter d'un cœur libre ce que me donnerait un tel crime? Eugénie, toi dont la paisible existence devait se développer tout entière près de moi et porter de si beaux fruits, puis-je encore distinguer ce qui t'appartient et ce que tu as reçu de moi? Toi que je porte dans mon cœur comme mon propre ouvrage, faut-il t'immoler maintenant? De quoi êtes- ^'ous formés, cruels, pour m'oser proposer un tel crime, et croire qu'on peut me le payer?
LE secrétaire/
11 est vrai qu'un cœur noble et bon voudrait garder tel qu'il i*a conservé depuis l'enfance un trésor qui devient toujours
plus beau et plus digne d*ètre offert à la divinité sainte qui habile en nous. Mais lorsque la puissance qui nous gouverne exige de nous un grand sacrifice, nous cédons à la nécessité, quoique notre cœur en saigne. Ce sont deux mondes, ma cbère, qui se combattent avec acharnement.
LA. H aÎTRESSE de la COUR.
Tu te jettes dans un monde tout à fait étranger à mes sentiments, en préparant au noble duc, ton maître, des jours d'une douleur si amère, et en t'enrôlant dans le parti de son fils. Lorsque le pouvoir suprême peut paraître favoriser le crime, nous appelons cela hasard; mais l'homme qui avec réflexion choisit un tel lot est une énigme pour moi... Et moi, ne suis-je pas aussi une énigme pour moi-même, de tenir encore à toi avec tant d'allachement, lorsque tu t'efforces de m'entralner dans l'abîme? Pourquoi la nature t'a-t-elle donné un extérieur agréable, et qui plaît irrésistiblement, en mettant dans ton sein un cœur froid, ennemi de la félicité d*aatrui?
LE SECRÉTAIRE
Doutes-tu de la vivacité de mon amour?
LA MAÎTRESSE DE LA COUR
Je voudrais m'anéantir, si je le pouvais. Hais pourquoi m'afiliger encore de ce plan odieux? N'avais-tu pas juré d'ensevelir cette infamie dans un silence étemel?
LE SECRÉTAIRE
Hélas ! elle devient de jour en jour plus nécessaire. On force le jeune prince à prendre un parti. Pendant bien des années, Eugénie n'a été qu'une enfant insignifiante et inconnue. Toi seule tu l'as élevée depuis sa naissance diins ces vastes salles; peu de personnes la visitaient, et toujours en secret. Mais comment eût pu se cacher l'amour de son père? Fier du mérite de sa fille, il la laissait peu à peu voir publiquement, tantôt à cheval, tantôt en voiture. Chacun questioime, et à la fin chacun sait qui elle est. Maintenant la mère est morte; Eugénie était Tefiroi de cette femme orgueilleuse, parce qu'elle semblait toujours lui reprocher sa faiblesse. Elle n'a jamais reconnu sa fille, à peine l'a* ^-elle vue. Le duc» se sentant libre par la mort