‹ Le théâtre (volume 2)Chapitre 354 sur 390 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

SCÈNÇ II LE DUC, LE SEGRÉTAIRE.

LE DDC.

Lumière cruelle! tu me rappelles à la vie, â la conscience du monde extérieur et de moi-même. Que tout me semble désert, creux et vide autour de moi ! Tout est consumé; là où était mon bonheur se trouve une grande mine!

LE SECRÉTAIRE

Si chacun de tes serviteurs qui souffre pour toi pouvait se charger d une portion de ta douleur, tu en serais moins triste et plus fort.

LE DUC

Les douleurs causées par Tamour sont indivisibles et infinies comme l'amour lui-même. Je sens quel est Tépouvantable malheur de celui qui perd son bien de chaque jour. Pourquoi laisse t-on briller encore devant moi ces murailles, dont les couleurs vives et les riches dorures me rappellent froidement l'état de bonheur parfait dont je jouissais hier, dont je jouissais avant-hier? Pourquoi n*avoir point tendu les corridors et les salles d'un crêpe noir, afin qu'à l'extérieur une nuit sombre comme mon cœur m'entoure éternellement!

LE SECRÉTAIRE

Tout ce qui te reste devrait encore te sembler quelque chose, même après ce que tu as perdu.

LE DOC

Ce n'est plus pour moi qu'un rêve accablant et sans réalité : elle était l'âme de cette maison. A mon réveil, je voyais voltiger autour de moi l'image de cette enfant chérie; et souvent je trouvais pour salut matinal une feuille écrite de sa main, toute pleine d'esprit et de sentiment.

LE SECRÉTAIRE

Que de fois Tenvie de te faire plaisir lui a inspiré des rixnes poétiques et précoces!

LE OÏÏC.

L'espérance de la Toir était le seul charme des heures fatigantes de la journée.

LB SECRÊTÀIBE.

Que de fois on t'a tu t'échapper pour courir yers elle, impatient des obstacles et des retards, comme un jeune homme qui brûle de rejoindre sa maîtresse !

LE DUC

Ne compare pas ce feu juvénile, que le désir égoïste de la possession dévore, au sentiment d un père qui contemple avec un enthousiasme pur et tranquille le développement rapide des forces de son enfant, et qui jouit avec délices des progrès de son esprit. L'amour n'agit que pour le présent; mais le père vit dans l'avenir : c'est là que s'étend le vaste champ de ses espérances, c'est là qu'il doit recueillir les fruits qu'il a semés.

LE SECRÉTAIRE

0 douleur! tu as perdu ce bonheur immense, cette joie toujours pleine d'une frsdcheur nouvelle.

LE DUC

L'ai-je perdu? En ce moment même, mon âme le possédait tout entier dans tout son édat. Oui, je l'ai perdu; malheureux » tu me l'as rappelé ; cette heure vide et inoccupée me le rappelle. Je l'ai perdu! Répands-toi, ma douleur! que le désespoir mine et détruise mon corps trop solide, et que l'ftge a trop épargné. Tout ce qui existe encore, tout ce qui me parait fier de sa durée m'est odieux ; mes vœux sont pour tout ce qui passe et chancelle. Flots, révoltez-vous, renversez vos digues, et couvrez la terre. Mer turbulente» ouvre tes abîmes, engloutis les vaisseaux, les hommes et leurs trésors. Bataillons guerriers, répandez-vous au loin, et sur les champs ensanglantés accumulez morts sur morts. Que la foudre s'allume dans un ciel pur et frappe les tours qui lèvent leur tête avec tant d'orgueil ; que la flamme détruise, dévore, répande au loin sa fureur au milieu du tumulte des villes : entouré de toutes paris des cris du désespoir, je me résignerai alors au sort qui m'a frappé.

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