‹ Le théâtre (volume 2)Chapitre 355 sur 390 · ACTE IIL · texte numérisé non relu

ACTE IIL

LE SECRÉTAIRE

Ce malheur 'imprévu a fait une impression effrayante sur ton esprit, si ferme et si élevé.

LE DUC

Il m'a surpris : mais il s'était annoncé. Un génie favorable avait ranimé ma fille dans mes bras , et m'avait montré un instant, pour m'y préparer, ce malhjeur effroyable, éternel maintenant! C'est alors que je devais punir sa témérité, et réprimer Fexcès de son courage; arrêter cette folie, qui, l'aveuglant sur sa nature mortelle et vulnérable, l'entraînait à travers les bois, les fleuves, les ruisseaux et les rochers, luttant de vitesse avec les oiseaux.

LE SECRÉTAIRE

Comment ce que font heureusement tous les premiers du pays pourrait-il être la prédiction d'un malheur?

LE DUC

J'ai bien eu un pressentiment de mes souffrances, lorsque pour la dernière fois... pour la dernière fois! je viens de prononcer le mot fatal qui plonge ma vie dans les ténèbres. Si je l'avais vue encore une fois, j'aurais peut-être détourné ce malheur, je l'aurais priée avec instance, je l'aurais suppliée, comme peut le faire un père tendre, de s'épargner pour moi, et de sacrifier à notre bonheur et à notre tranquillité sa passion pour les courses à cheval. Ce moment je n'ai pu le trouver; et maintenant je pleure ma fille chérie ! Elle n'est plus ! L'accident auquel elle échappa avec tant de bonheur n'a fait que la rendre plus hardie. Personne n'était là pour l'avertir, pour la diriger. Elle était trop âgée pour se soumettre à sa gouvernante. A quelles mains avais-je confié un tel trésor? à une femme trop faible et qui cédait en tout; pas un mot de fermeté pour diriger la volonté de ma fille. On lui laissait une liberté illimitée, un champ ouvert à toutes ses imprudences. Cette femme ne la conduisait pas bien ; je l'ai souvent senti, mais je n'en étais pas assez persuadé.

LE SECRÉTAIRE

Ne blâme pas cette malheureuse. On ne sait dans quels lieux elle erre, poursuivie par ses douleurs et sans aucune

consolation. Elle s'est enfiiie. Qui oserait se présenter devant toi, lors même qu'on n'aurait à se £aâre que des reproches indirects? .

LB DUC

Laisse-moi décharger ma colère sur d'antres , bien qu'injustement : sans cela, dans mon désespoir, je me déchirerais moi-même. Je paye ma faute, et bien chèrement. N'est-ce pas moi qui, par mes encouragements insensés, ai appelé le péril et la mort sur une tête si chère? C'était tout mon orgueil de la voir dominer en tout; ah! je l'ai bien payé. Je voulais la voir briller comme une héroïne lorsqu'elle montait à cheval, ou loi-squ'en voiture elle tenait les rênes. En plongeant dans l'eau, elle jne semblait une déesse qui commande aux éléments. Elle l'aurait été véritablement, si elle avait pu échapper à un danger de tous les jours ; mais, au lieu de la conserver, l'habitude du danger lui a donné la mort.

LE SECRÉTAIRE

L'accomplissement d'un devoir bien généreux donna la mort à celle que nous n'oublierons jamais.

Explique-toi.

LE SECRÉTAIRE

Je vais encore aggraver tes douleurs par le récit de sa noble et puérile entreprise. Son premier et vieil instituteur et ami habite loin de cette ville ; il est misanthrope, malade, et plongé dans la tristesse. Elle seule pouvait l'égayer, ce devoir était devenu une passion pour elle ; elle venait trop souvent le visiter, et on le lui avait défendu. Mais elle s'arrangeait en conséquence, et employait les heures matinales consacrées à l'exercice du cheval à courir avec la plus grande rapidité voir ce vieillard tant aimé. Un seul palefrenier était dans sa confidence, chaque fois il lui préparait son cheval, à ce que l'on présume du moins , car lui au>si a disparu. Cet homme et la gouvernante errent on ne sait oi!^, par crainte de toi.

LE DUC

Qu'ils sont heureux d'avoir encore quelque chose à crain-

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