LE DUC, L'ABBÉ
Grand prince, je nourrissais depuis longtemps un vif désir de paraître devant toi, et mon vœu est exaucé au moment où nous sommes plongés tous deux dans une profonde douleur!
LE DUC
Quoique chargé d'une mission pénible , sois le bienvenu. Tu l'as vue, tu as recueilli dans ton cœur son deinier regard languissant , tu as gardé dans ta mémoire ses dernières paroles, et répondu par ta tristesse à sou dernier soupir. Dismoi, parlait-elle encore? Que disait-elle? Â-t-elle pensé à son père? M'apportes-tu un dernier adieu de sa bouche?
l'abbé.
Le messager d'une mauvaise nouvelle est le bienvenu tant que par son silence il laisse encore place dans notre cœur à Tespérance et à l'illusion; le malheur sans ressource est odieux.
LE DUC
Pourquoi hésites-tu? Que puis je apprendre de plus? Elle
est partie, le calme et le repos sont maintenant sur sa tombe; 0. 45
ee qu*eUe souffrit est passé pour elle, et, pour moi, cela oommence : parle donc.
LABBé.
La mort est un mal commun. Envisage ainsi le sort de ta fille morte, et que son passage de ce monde en l'autre reste secret comme la nuit du tombeau. Ce n'est pas toujours insensiblement , par une pente douce et facile, que Fon descend dans le royaume silencieux des ombres. La destructioa nous entraine souvent au dernier repos par une douloureuse violence et des tortures infernales.
Elle a donc beaucoup souffert?
l'abbé.
Beaucoup, mais pas longtemps.
LE uuc.
Elle eut un instant de souffrance, un instant où elle appela •du secours! Et moi, où étais-je alors? Quelle occupation, quel plaisir m'enchaînait? Rien ne m'annonçait le malheur effroyable qui déchirait ma vie. Je n'ai pas entendu les cris, ni ressenti la chute, cause de mon désespoir sans ressources. Les pressentiments, les affinités lointaines sont des fables. L'homme, sensuel et endurci, renfermé dans le présent, ne sent que le bien et le mal qui le touchent imméidiatement; l'amour même est sourd dans l'absence.
l'abbé.
Quelle que soit la force des paroles, je sens combien elles sont insuffisantes à consoler.
LE DUC
Les paroles blessent plus vite qu'elles ne guérissent, et, malgré tous leurs efforts, elles cherchent en vain à remplacer le chagrin présent par l'idée d'un bonheur qui n'est plus. Aucun secours , aucun art ne pouvait donc Ja ramener à la vie? Qu'as-tu tenté, qu'as-tu fiiit pour la sauver? Certainement tu n'as oublié aucun moyen.
l'abbé.
Hélas! dans Tétat où je la trouvai, on ne pouvait penser à rien.