ACTE III
LE DUC
Je perds donc pour toujours le doux soutien de ma vie. Je veux tromper ma douleur par ma douleur en éternisant ses restes. Où sont-ils?
L*ÂBBÉ.
Son tombeau est seul, dans une chapelle digne de le recevoir. De l'autel, je le vois constamment â travers une grille ; et je ne cesserai de prier en pleurant pour elle, tant .que je vivrai.
LE DUC
Viens. Conduis-moi vers ce lieu. Le plus habile médecin nous accompagnera. Nous arracherons son beau corps à la corruption, et nous conserverons son image inestimable avec des baumes précieux. Oui, tous les atomes qui formaient naguère son admirable personne resteront assemblés; aucun ne rentrera dans la circulation.
L*ABBé.
Que dois-je te dire? Faut-il te le cacher? Tu ne peux y aller; hélas! son image, défigurée... un étranger même ne la verrait pas sans pitié, et les yeux d*un père... Non, que Dieu t'en détourne ; tu ne pourrais la regarder.
LE DUC
Quel redoublement de chagrin me menace!
L*ABBÉ
Permets-moi de garder le silence, de peur que mes paroles n'altèrent le souvenir même de celle que tu as perdue. Je ne veux pas te raconter comment elle fut traînée à travers les bois elles rochers, et en quel état je la reçus dans mes bras, défigurée et sanglante, déchirée, meurtrie, brisée, méconnaissable. Alors, les yeux pleins de larmes, je bénis l'heure où J avais renoncé solennellement à porter le nom de père.
LE DUC
Tu n'es point père! Tu es donc Fun de ces êtres égoïstes et endurcis qui vouent dans la solitude leur vie entière à un stérile désespoir. Éloigne-toi, ta vue m'est odieuse..
l'abbé.
Je le sens, on ne saurait pardonner au messager d'un td oaalheur.
n vent s'éloigiMr.
LE DUC
Excuse-moi, et reste. As-tu jamais contemplé avec un étonnement mêlé de plaisir une image qui semblât vouloir te ren proiluire miraculeusement à tes propres yeux? Si tu avais joui de cette vue, tu n'aurais pas déchiré avec autant de cruauté cet objet créé pour être sous mille traits divers mon bonheur €t ma joie en ce monde ; tu n'aurais pas aigri jusqu'à la douceur d'un triste souvenir.
l'abbê.
Que devais-je faire? Te conduire au tombeau que mille larmes étrangères ont déjà baigné, pendant que je vouais ses membres palpitants et brisés à la lente corruption?
LB DUC
Homme insensible, tais-toi; tu ne fais qu'ajouter à mon déjsespoir en croyant l'adoucir. Malheur! malheur! Ainsi donc les élénients, al franchis du joug de l'ordre et de la vie, vont détruire insensiblement par leurs combats cette céleste image. Autrefois mon cœur paternel se plaisait à compter un à un ses progrès toujours croissants ; mais celte vigueur de vie s'arrête devant mes regards désespérés, et se réduit en poussière.
l'abbé.
Tout ce que l'air et la lumière ont produit de destructible, le sépulcre le garde à jamais.
LE DUC
0 belle coutume des anciens, de séparer par l'action d'un feu pur, dès que lavait quitté l'esprit qui l'animait, cet ensemble parfait formé par la nature avec tant de lenteur et de sagesse, cette image humaine empreinte de tant de dignité. Lorsque les flijmmes s'élançaient vers le ciel, et que l'aigle, déployant ses ailes, prenait son vol emblématique entre la fumée et les nuages, les larmes se séchaient, et ceux que la mort laissait sur lu terre suivaient de l'œil sans crainte cette divinité nouvelle jusqu'aux espaces lumineux de l'Olympe.