ACTE III
Oui, rassemble en un vase précieux les cendres, tristes restes de ses os, pour que mes bras ne s'étendent plus en vain, pour que je puisse encore presser contre mon cœur ce douloureux trésor.
l'abbé.
La douleur qui se nourrit de douleur n'en devient que plus amère.
LE DUC
Vivre de sa douleur est une jouissance. Oh! que je voudrais, m'en allant en pèlerinage, ainsi qu'un pénilent, porter à pas lents ses cendres muettes sous un toit modeste, au lieu même où je la vis pour la dernière fois; je la tenais morte dans mes bras, et je la vis revenir à la vie ; illusion trop vaine! Je croyais la tenir/ la posséder pour toujours, et pour toujours elle m'est ravie; à cet endroit du moins, j'éterniserai ma douleur. Dans le rêve de ma joie, j avais fait vœu d'élever un monument à sa guérison; la main habile du jardinier a déjà tracé des allées détournées à travers les bois et les rochers; on a déjà déblayé la place où le roi la pressa sur son cœur, en la nommant sa nièce; la proportion et la symétrie devaient embellir ce lieu témoin de mon bonheur. Les mains qui y travaillaient se reposeront, et avec mon bonheur s'évanouira ce plan à moitié exécuté. Je veux encore élever un monument; mais il sera de pierres brutes, entassées sans ordre. J'irai m'y établir, et j'y demeurerai jusqu'à ce que je sois délivré de la vie. Que ne puis-je êlre changé en Tune des pierres immobiles du monument, jusqu'à ce que toutes les traces que laisse le chagrin aient disparu de ce lieu triste et solitaire ! Que l'herbe croisse autour de cette enceinte sans abri, que les branches s entrelacent sans culture, que les bouleaux balayent la terre de leurs chevelures pendantes, que le jeune arbrisseau devienne aibre, et que la pierre polie se couvre de mousse; quant à moi, je ne sentirai point s'écouler le temps, car elle n'est plus, celle don^ les progrès étaient pour moi la mesure des années!
l'abbé.
Est-il permis à l'homme de quitter les plaisirs variés du
monde pour l'uniformité de la solitude? Doit-il se livrer vo-
lontairement à la destruction lorsque le malheur, s*approchaiit de lui, le menace de son insupportable fardeau? Pars plutôt, visite ce pays, et parcours rapidement les royaumes étrangers, pour que les divers tableaux de la terre, passant devant ton esprit, te distraient et te guérissent.
LG.DDC.
Qu'ai-je à chercher sur la terre, puisque je n'y peux plus trouvercelle qui seule était quelque chose â mes yeux? Pourquoi les fleuves et les collines, les valléeS) les forêts et les rochers passeraient-ils devant mon esprit, sinon pour éveiller en moi le besoin de ressaisir l'image de la seule personne que j*aie aimée au monde. Lorsque du haut d'une montagne je contemplerais h mer sans bornes, que serait pour moi cette richesse de la nature qui me rappellerait ma misère et ma désolation.
l'abbé.
Tu acquerras des richesses nouvelles.
LE DUC
Il n'est que l'œil de la jeunesse qui puisse donner de la fraîcheur et une nouvelle vie à ce qui nous est connu depuis longtemps, et l'enthousiasme qui nous est refusé ne peut nous être rendu que par une bouche naïve. Aussi espérais-je loi montrer les plaines si bien cultivées de ce royaume, ses forêts, ses fleuves, et la mener jusqu'à la mer pour y jouir des dé* lices infinies qu'on sent à égarer sa vue siur ce qui n'a pas de limites.
Grand prince, puisque tu ne veux pas vouer à la contemplation les jours d'une longue vie, au moins le bonheur de tous t'impose auprès du trône, selon le privilège de ta naissance, une lâche noble et universelle ; je te le dis donc au nom de tous : redeviens homme; que les heures de tristesse qui obscurcissent l'horizon de ta vie, en devenant pour les autres des heures de réjouissance, le deviennent aussi pour toi-même.
LE DUC
dette vie est insipide et sans charme lorsque tous les efforts, toutes les peinesi n'aboutissent qu'à de nouveaux efforts et à