‹ Le théâtre (volume 2)Chapitre 71 sur 390 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

penser a la vie? Dois-je m'empêcher de jouir du moment présent, pour m'assurer du moment qui va suivre, et celui-ci encore, le consumer dans les soucis et les visions?

RICHARD

Je vous en supplie, monseigneur, ne soyez pas si dur envers cet excellent homme. Vous êtes affable avec tout le monde. Diles-moi un mot prévenant qui tranquillise votre noble ami. %ez quel intérêt il vous témoigne ! avec quelle délicatesse il vous insinue ce qu'il croit devoir vous être utile!

Fort bien; maïs il touche toujours cette même corde. Il aitpoiu-tant de longue date combien je hais les remontrances; elles ne servent de rien, ne font que troubler. Si j'étais som- Bambule et que je me misse à courir sur le toit glissant d'une ^n, serait-il à propos de m'appeler par mon nom, de lû avertir du danger, de m'éveiller et de me faire casser le <»»? Laissez chacun aller son chemin; il n'a qu'à prendre ses précautions.

RICHARD

Sans doute, il est digne de vous de mépriser le danger; majs celui qui vous connaît et vous aime.. .

EGMONT, parcourant la lettre.

Le voici qui rappelle les vieux contes que nous avons dératés un soir entre nous, dans reffiision de l'intimité et dans « gaieté du vin, avec tout ce qu'on en a déduit de conséquences Partout le royaume... Eh! mon Dieu! n'avons-nous pas fait, proder sur les manches de nos laquais des bonnets et des jaquettes de fou, et ensuite nous avons remplacé ces ornements ridicules par un faisceau de flèches, symbole bien *«nnant pour ceux qui veulent trouver un sens à ce qui n'en * P^. Dans un moment de gaieté, que de folies n'avonsnous pas conçues et exécutées ! Nous sommes coupables d'avoir ^ jour masqué toute une noble troupe de vauriens, à qui nous donnâmes des noms burlesques, et qui s'en vinrent chez ^ roi lui rappeler ses devoirs avec une humilité railleuse, Jj>us sommes coupables... Mais à quoi bon tant d'exemples? ^û divertissement de carnaval est-il un crime de haute trahi-

102 EGHONT.

son? Devons-nous rejeter les lambeaux de pourpre quune fantaisie de jeunesse peut suspendre à la tnste nudité de notre vie? Et si vous prenez la vie trop au sérieux, qu'y trouverez-vous? Si le matin ne nous éveille pas pour de nouvelles joies, que le soir il ne nous reste à attendre aucun plaisir, cela vaut-il la peine de s'habiller et de se déshabiller? Est-ce poui rêver à ce qui était hier que le soleil m*éclaire aujourd'hui? pour deviner et arranger ce qui ne s'arrange ni ne se devine, le hasard d'un lendemain?... Épargne-moi ces réflexions; nous les laisserons aux écoliers et aux courtisans. Libre à eux dépenser et repenser toujours, d'aller et de venir, de soupirer après des chimères, de se fourvoyer où ils voudront. .. — Si tu peux tirer quelque parti de tout cela pour ton épître sans eu faire un volume, je te Tabandonne. Le bon vieillard met trop d'importance aux moindres choses. C'est ainsi qu'un ami, qui a longtemps tenu notre main dans la sienne, la serre encore avec plus de force avant de la quitter.

RICHARD

Pardonnez-moi, lorsqu'un piéton voit passer près de lui un cavalier avec la vitesse de l'éclair, la tête lui tourne, et. • •

Enfant! enfant, assez! — Excités par le fouet d'esprits invisibles, les coursiers du soleil emportent si rapidement le char léger de notre destinée ! Nous n'avons qu'à bien tenir les rênes, à éviter tantôt à gauche, tantôt à droite les pierres et les précipices de la route. Où le char va, qui le sait? qui se rappelle même d'où il vient?

RICHARD

Ah ! monseigneur I

EGHOlfT.

Je suis déjà haut, mais je puis et je dois monter plus haut encore ; je me sens espoir, courage, énergie. Je n'ai pas encore atteint le faite de ma grandeur; et si jamais je l'atteins, je veux m'y tenir, non y chanceler. Si je tombe, qu'im coup de tonnerre, un tourbillon... un mauvais pas, me précipite au fond de l'abîme : j'y dormirai avec des milliers d'hommes.

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