CHAPITRE IV
Nous touchons ici à une des dispositions les plus importantes des théâtres, non-seulement parce qu'elle est indispensable à la facilité des dégagements et de la circulation, mais encore parce qu'elle produit un motif artistique qui peut se développer largement, et concourir à la beauté générale de l'édifice.
Cependant il faut avouer que dans le plus grand nombre de salles françaises ou étraijgères, l'oubli de la composition rationnelle des escaliers se fait sentir. On peut, il est vrai, citer plusieurs édifices où les emmarchements sont bien disposés : le théâtre Carlo Felice à Gênes, le grand théâtre de Munich, qui, de chaque côté d'un vaste vestibule, développe deux grandes rampes en marbre de couleur et dont le parti rappelle celui du théâtre de l'Odéon de Paris; puis le théâtre de Bordeaux , dont l'escalier a une renommée
populaire; puis d'autres encore élégamment disposés, comme dans les nouveaux théâtres parisiens. Mais, en somme, la presque totalité des salles de spectacle est incomplète sous ce rapport : les escaliers sont petits, mesquins et ont tout au plus l'importance d'escaliers secondaires. On ne les voit qu'après maints détours ; on ne les trouve qu'après maintes recherches, et le motif décoratif est souvent bien délaissé. Aussi, sauf l'étude des théâtres que j'ai cités et auquel il faut ajouter le nouvel opéra de Vienne, l'architecte a plu tôt à regretter l'insuffisance d'ampleur des escaliers construits actuellement qu'à les prendre pour modèles. Je sais fort bien qu'il ne faut pas accuser les architectes de ces théâtres de la mesquinerie des escaliers : le terrain est souvent exigu, les dispositions sont commandées par des programmes définis, et si l'on éprouve des regrets de voir l'abandon qui est fait de la grande disposition des marches, on excuse l'artiste, qui, gêné dans ses opérations, n'a pu faire que le strict nécessaire là où il eût fallu plutôt un peu de superflu.
Du reste, lors de la construction des théâtres primitifs, les monuments destinés aux représentations théâtrales étaient édifiés suivant les premiers errements. On demandait peu parce que l'on se contentait jadis de peu, et personne ne supposait alors qu'indépendamment du spectacle des pièces représentées, la vue de grands escaliers remplis de monde fût aussi un spectacle pompeux et élégant. On ne cherchait que les moyens d'arriver dans la salle , on ne cherchait pas un motif architectural; et cependant les grands et beaux escaliers n'étaient pas rares dans d'autres édifices ; les palais, les musées, les couvents
même, avaient déjà des escaliers monumentaux, qui sont encore admirés de tous. Ce n'était donc pas l'impuissance artistique qui amenait ainsi à sacrifier cet important motif; c'était, j'en suis convaincu, ou le manque de ressources, ou bien le manque de terrain, ou la volonté, logique alors, de ceux qui exécutaient.
Mais aujourd'hui où le luxe s'est étendu, où le confortable est réclamé partout, où dans les grands théâtres la sortie des spectateurs est suivie avec intérêt par ceux qui aiment à voir le mouvement d'une foule élégante et variée, la facilité des communications qui est exigée maintenant, le plaisir des yeux qui veut être satisfait en même temps que celui de l'esprit, tout impose à l'architecte des dispositions larges et monumentales et des escaliers vastes et commodément distribués. Dans un grand théâtre il ne faut pas d'indécision sur la route à suivre à l'entrée et à la sortie, et il est nécessaire que le motif utile par excellence soit aussi un motif artistique qui prédispose déjà aux splendeurs de la mise en scène et au brillant chatoiement de la toilette des femmes.
Il faut donc partir de ces deux points pour rechercher la forme et la place des escaliers. Il faut être guidé dans cette recherche par l'étude pratique des mouvements de la foule et par le désir de développer l'art sur une grande échelle et avec somptuosité.
Voyons d'abord les dispositions générales à donner aux escaliers.
Quels que soient les sentiments que Ton professe pour les principes d'égalité, il faut bien reconnaître que dans un théâtre on ne pourra jamais faire que toutes les places soient également bonnes. Si des différences de qualités existent, cela amènera natu-
Tellement à des différences de prix de location; puis cette différence de prix de location influera encore à son tour sur la différence du confortable et du luxe. C'est un cercle dont on ne pourra guère sortir; de sorte que, tout en faisant son possible pour que chacun n'ait pas à se plaindre, on sera néanmoins amené à créer plusieurs catégories de places, qui, pour simplifier la question, pourront se réduire à deux principales : les places ordinaires et les places de luxe.
Cet axiome posé, posons-en un autre non moins évident, et qui se rapporte à la division de la foule. Il est indispensable, pour le bon ordre, la facilité des mouvements, la rapidité des commuijications, qu'il n'y ait pas qu'une seule voie , et il faut au contraire partager les chemins de manière à ce qu'ils partagent les spectateurs. Les escaliers étant naturellement, dans un théâtre, une des voies les plus fréquentées, puisqu'on ne peut arriver aux divers étages de la salle ou en descendre qu'en gravissant ou descendant des marches, les escaliers, dis-je, doivent dès lors être ainsi divisés et offrir divers chemins aux personnes qui les parcourent. Cette vérité est aussi claire que la première; il est inutile de la discuter, il suffit de l'énoncer et de la mettre ensuite en pratique.
D'après ces axiomes indiqués, la séparation la plus rationnelle, la séparation principale sera celle afférente à la nature des places. Les points d'arrivée étant divers, il est logique que l'on diversifie les routes qui y conduisent. Il faudra donc alors diviser les escaliers en deux catégories typiques : les escaliers servant aux places ordinaires et les escaliers servant aux places de luxe ; de cette façon le chemin sera tracé pour chaque nature de place et la confusion sera évitée.
Je sais bien que quelques formalistes égalitaires diront qu'il y a dans cette division initiale une espèce de défaveur jetée sur une partie des spectateurs, et que le théâtre doit appartenir à tous, sans distinction de catégorie. Je ne verrais certes pas grand mal à ce qu'il en fût ainsi; mais s'il faut faire passer deux ou trois mille personnes par le même chemin, ce chemin sera forcément encombré, et si tout le monde était traité de même, il en résulterait que tout le monde serait traité fort mal; je ne vois pas trop alors ce qu'y gagnerait la dignité. Puisque personne ne rougit d'aller au parterre ou aux troisièmes loges, je ne vois pas pourquoi Ton rougirait de s'y rendre par une voie autre que celle suivie par les spectateurs qui vont aux premières loges. Quand, dans la rue, je passe sur les trottoirs, je ne me sens nullement blessé de laisser le milieu de la chaussée aux voitures : c'est une garantie de sécurité et de circulation plus facile pour tous, et voilà tout. Il n'y a rien là dedans qui puisse porter atteinte à la dignité de personne.
Il faudra donc dans tout théâtre d'abord un escalier destiné aux places de luxe, un escalier d'honneur, si si l'on veut prendre ce nom, en supposant qu'il se rapporte non aux personnes qui le gravissent, mais .bien à l'emplacement qu'il occupe. Puis il faudra d*autres rampes destinées aux places secondaires. C'est là la division principale sur laquelle j'ai déjà insisté, et sur laquelle j'insiste encore. Mais il faut bien faire attention que la mode influe sur la qualité et la valeur des places, et que, si les catégories peuvent se modifier, il n'en est pas de même des escaliers. Tels ils sont construits, tels ils doivent rester. Or, pour qu'ils soient toujours utiles, quelles que soient
les variations des désignations des places, il faut qu'ils ne soient pas isolés entre eux, afin que le pas* sage de Tune à l'autre rampe puisse se faire facilement. Ainsi, le grand escalier d'honneur doit pouvoir communiquer avec les escaliers secondaires, pour que, suivant les cas , on puisse aller facilement de celui-ci à ceux-là, et réciproquement. Pour prendre un exemple, les secondes loges seront considérées comme places ordinaires ou places de luxe, suivant la nature des théâtres, la qualité des spectateurs, l'affluence des auditeurs, et suivant bien d'autres conditions variables; il est bon alors que les occupants de ces loges puissent arriver à leurs places en prenant où les escaliers secondaires, ou, au départ, l'escalier d'honneur. En résumé, il faut diviser le public, puisque cela est indispensable, mais il faut faire cette division de manière à ce qu'on puisse la supprimer au beâoin.
Ces considérations générales admises, nous pouvons aborder de plus près la question de l'emplacement des escaliers.
Il vient tout de suite à l'esprit que la place indiquée pour le grand escalier doit être une place centrale. Si cet escalier était placé latéralement, non-seulement il ne pourrait desservir facilement qu'un côté des places, mais encore il contraindrait les spectateurs qui vont de ce côté à l'autre à traverser, à un instant donné, la foule qui pourrait se trouver au centre. Cela est tellement évident qu'il est inutile d'insister davantage sur ce point, et qu'il est positif que le grand escalier doit occuper la place noble de l'édifice, c'est-àdire être situé dans l'axe du bâtiment, de la salle et du vestibule, abstraction faite de sa forme particulière.
Si donc la place de ce grand escalier est ainsi dési-
gnée, il en résultera que les escaliers secondaires devront être placés latéralement, c'est-à-dire à droite et à gauche de l'escalier principal. Je dis à droite et à gauche et non à droite ou à gauche; car il est de toute utilité que la foule nombreuse des places secondaires soit divisée dès le principe par orientation , sinon il y aurait croisement et embarras à chaque étage et indécision sur le chemin à suivre. Il faut donc que les spectateurs qui doivent gravir ces escaliers, dès qu'ils ont pénétré dans les vestibules soient guidés du côté où se trouvent leurs places, et cela ne peut se faire qu'en divisant en deux parts le courant ascendant et descendant.
Au surplus, puisque par sa destination même toute salle de spectacle doit être symétrique en plan/ il est logique que tous les dégagements qui l'accompagnent soient aussi symétriques. Ce qui se trouve à gauche doit se retrouver à droite lorsque les services sont complètement identiques; et, par toutes ces raisons, par le simple bon sens comme par l'étude, par la discussion comme* par le sentiment, on arrive toujours à cette disposition fondamentale que rien ne peut modifier : escalier d'honneur au centre, et escaliers secondaires à droite et à gauche de ce grand escalier central. C'est le point de départ de la composition de cette partie d'un théâtre, composition qui doit alors être complétée par l'étude des dispositions des marches et celle de la facilité de communication entre les divers emmarchements. C'est de cette étude que nous devons nous occuper maintenant.
La disposition des emmarchements du grand escalier central peut se faire de plusieurs manières, et de plusieurs manières elle peut être bonne et monumen-
taie. La grandeur du terrain affecté au monument, le goût de l'artiste qui édifie, les diverses façons de comprendre la théorie de la circulation, peuvent amener à des résultats différents, il est vrai, mais qui tous peuvent être plus ou moins satisfaisants et donner naissance à un motif heureux. Aussi, sans vouloir prétendre à désigner ici la manière de résoudre le problème, je veux me borner surtout à en indiquer les diverses solutions, et ce que je dirai des avantages et des inconvénients inhérents à chaque parti, pourra servir à fixer la pensée et aider à choisir parmi ces solutions.
Il y a quatre grands partis divers auxquels on peut ramener tous les autres; il est inutile de les énoncer tout d'abord; ils vont se détailler et se présenter lors de la discussion de chacun d'eux, et cette étude montrera par la variété de leurs dispositions, que ces quatre partis résument à peu près Tes grands motifs d'emmarchements mis en usage. Ils peuvent se modifier de bien des façons; ils peuvent donner lieu à des agencements particuliers; mais en somme ils comprennent les types, abstraction faite des détails, et il sera toujours possible pour un esprit attentif de passer du type à la particularité.
Le premier motif, celui qui a le plus de simplicité, le plus de grandeur d'aspect, et qui dès l'abord est présent à l'esprit de l'architecte, est l'emmarchement droit et d'une seule volée, c'est-à-dire qu'une fois arrivé dans la cag^de l'escalier, on trouve devant soi une grande et large montée qui ne permet aucune hésitation sur le chemin à suivre. La route est tracée, le chemin est facile, l'aspect est monumental, et le motif est franc et accusé. En laissant à droite et à gauche de la montée centrale des espaces suffisants, soit pour
la circulation de plain pied, soit pour la circulation descendante, la cage s'élargit, se développe, prend de l'ampleur et forme un large et beau vaisseau que Ton peut décorer avec noblesse et splendeur. Si donc Ton ne considérait que ces qualités, le grand escalier droit, la grande rampe centrale, serait certainement un motif à employer, et l'architecte, heureux .de trouver dans une telle disposition un ensemble magnifique, s'empresserait de l'accueillir. Mais il faut aller plus loin et regarder au delà de la première impression; il faut, si les qualités vous séduisent, étudier aussi les défauts et se demander si cette belle disposition n'a pas quelques imperfections pratiques, qui doivent faire hésiter à l'employer pour un théâtre.
C'est, hélas ! ce qui arrive. Malgré le désir de l'artiste de créer une ordonnance somptueuse, il doit avant tout, car c'est là le but, rechercher si la somptuosité ne nuit pas à la commodité, et cette recherche faite, il sera conduit le plus souvent, mais non sans regrets, à repousser cet emmarchement direct, qui lui eût fourni un splendide motif de composition.
Voyons donc les difficultés qui se présentent, et si elles doivent être prises en considération. Si l'art théorique ne peut aussi être l'art pratique, ayons alors le courage de renoncer aux ressources offertes, ou plutôt rêvées, et réservons pour un autre édifice cette grandiose disposition.
D'après la coutume adoptée dans presque tous les théâtres et qui paraît devoir être maintenue, comme je le dirai plus loin, le foyer, les galeries principales de promenade doivent être à la hauteur des premières loges, c'est-à-dire à l'étage noble, où Ton réunit le luxe et le confort. Il résulte de cette disposition que, pour
aller du pied de l'escalier aux premières loges alors placées au premier grand étage de .l'édifice, il faut monter d'abord la hauteur du rez-de-chaussée aux stalles d'amphithéâtre ou aux baignoires, puis la hauteur des baignoires aux premières loges, c'est-à-dire deux hauteurs de galeries ordinaires de communication. Or le minimum qui, dans un grand théâtre, puisse être adopté pour l'élévation de ces galeries, est d'environ trois mètres. C'est peut-être un peu élevé pour les services eux-mêmes, mais c'est déjà bien bas pour les galeries et couloirs qui contournent la salle. C'est donc un compromis entre ces deux données, et la hauteur de trois mètres paraît la moyenne qui doit être adoptée, au moins pour les étages inférieurs.
Pour un escalier monumental où les marches doivent être fort douces, il faut supposer pour une hauteur de 3 mètres au moins 22 marches de montée; cela donne pour le développement horizontal, pour la surface couverte en plan par toutes ces marches, qui auront environ 35 centimètres, une longueur de plus de 7 mètres, et, quelle que soit la forme particulière de l'emmarchement, il faudra toujours compter sur cette longueur.
Voyons donc à quoi aboutissent ces mesures, un peu abstraites sans doute, mais que je dois donner à l'appui du raisonnement qui va suivre.
Puisque l'escalier droit et central monte deux étages, il est indispensable qu'il serve sur son parcours aux premières places de luxe, stalles d'amphithéâtres, balcons ou baignoires, qui se trouvent à mi-chemin des premières loges. Il faut donc qu'à mi-chemin de la montée se trouve un palier, qui permette, soit par une espèce de pont, soit par un palier continu, par une
route quelconque en un mot, d'échapper à droite et à gauche de la montée centrale, afin que les arrivants puissent se rendre aux places ci-dessus désignées. 11 faut de plus qu'à l'arrivée supérieure des marches, il soit établi un autre palier ; car Tune des conditions indispensables des emmarchements est qu'ils n'aboutissent pas sans arrêt devant les baies d'entrée; cela est non-seulement indispensable au point de vue pratique, mais encore au point de vue purement artistique. Je n'insiste pas sur ce point qui est élémentaire, que tous les artistes connaissent, et que tout le monde peut juger, s'il veut étudier un peu l'effet que produisent à la vue les emmarchements sans palier et les emmarchements avec palier.
Il faudra de plus pour le système qui nous occupe ici, un espace assez grand avant de trouver les premières marches, car il est tout aussi désagréable de partir sans palier de repos que d'arriver sans palier d'arrêt. Or pour avoir des proportions satisfaisantes, ces grands paliers doivent avoir au moins autant de profondeur qu'ils ont de largeur, c'est-à-dire doivent être aussi profonds que la largeur des escaliers. Mais comme le grand escalier central ne sera réellement utile que s'il suffît à la circulation facile de la foule, et s'il a un grand développement, il faudra lui donner au moins cinq mètres de largeur, et encore est-ce là le minimum.
Cette dimension de 5 mètres se trouvera donc d'abord au palier du bas, puis au palier médian, puis au palier supérieur, ce qui donnera pour le tout une profondeur de 1 5 mètres ; à cela encore il faut naturellement ajouter les deux rampes ci-dessus signalées, et qui ont à elles deux environ 1 5 mètres ; ce qui pro-
duit pour tout l'ensemble un développement en profondeur d'environ 30 mètres, et cela, bien entendu, sans compter les épaisseurs des murs qui contournent la cage. ,
Certes il n'est pas impossible de construire une cage d'escalier de cette dimension, et cette dimension même donnerait grand effet au motif; mais ce qui est plus difficile c'est d'avoir pour un théâtre un terrain qui permette un semblable développement. Néanmoins je passe sur cette difficulté qui peut être supprimée dans un théâtre théorique, et il suffit de la signaler sans la regarder comme insurmontable. Mais alors le motif construit avec ces dimensions amènerait l'inconvénient de séparer trop complètement la salle des foyers. Bien que ce défaut puisse être quelque peu pallié par la disposition des parties latérales, qui peuvent elles-mêmes servir au besoin de galeries de promenade, bien même que cet éloignement puisse fournir à ces galeries de communication le moyen de s'établir grandement et de devenir ainsi larges et mêmes somptueuses; il n'en est pas moins vrai qu'il faut une limite à tout et que l'on pourrait craindre que les dimensions exagérées des escaliers, ne nuisissent à la facilité des relations entre les foyers et la salle. Pourtant, je le répète, cet inconvénient n'est en somme que relatif; il peut être corrigé et donner même naissance à d'heureuses solutions. Mais il en est un autre qui paraît bien plus grave et dont il faut nécessairement tenir compte.
Le grand escalier central aboutissant directement au milieu du couloir des premières loges, s'éloigne ainsi des escaliers latéraux et il se produit alors une solution de continuité entre ces divers escaliers.
Or puisque, comme nous l'avons vu plus haut, il
est important que tous les escaliers communiquent entre eux, il y a donc là un défaut réel qui se ferait sentir à chaque ascension, une séparation complète entre les diverses communications des places, un isolement qui causerait de grands embarras, une entrave enfin qui serait permanente. Aussi, comme avant toute idée de splendeur et de désir artistique, l'architecte doit s'occuper des idées de raison et des désirs pratiques, s'il ne trouve pas le moyen de remédier à ce défaut signalé, il ne doit pas hésiter à repousser cette disposition qui, tout en fournissant un motif facile à étudier et d'un effet certain, pèche par un côté important. L'art n'est complet qu'autant qu'il satisfait entièrement à son programme, et, dût-il en coûter un peu à l'artiste, c'est le programme raisonnable et raisonné qui doit l'emporter.
Le deuxième grand motif d'escalier qui peut être employé et qui de fait a été employé souvent, et parfois avec bonheur, est l'arrangeaient de deux rampes opposées partant d'un grand vestibule central, et aboutissant à droite et à gauche' du théâtre. L'Odéon de Paris est ainsi composé, et l'aspect de cette disposition est monumental. Le grand théâtre de Munich, que j'ai déjà cité, a le même parti, et l'effet en est aussi trèsgrand.
Cet arrangement n'a pas les mêmes inconvénients que la disposition d'une seule rampe centrale; elle ne repousse pas trop la salle du foyer, et si les escaliers latéraux sont placés aux extrémités des rampes opposées, là communication du grand emmarchement avec les emmarchement s secondaires, peut être facilement agencée.
De plus ces deux rampes opposées forment pour
ainsi dire amphithéâtre l'une à l'autre, et groupent d'une façon harmonieuse et vivante les personnes qui montent et qui descendent; double spectacle, où chacun est à la fois acteur et spectateur. Dans ce parti tout paraît donc convenir aux services, et donnera la manifestation artistique tout son développement et tout son prestige. Aussi Ton ne peut qu'approuver en principe cette grande et belle disposition.
J'ai déjà dit que presque tous les moyens employés n'étaient pas sans inconvénient; celui-ci ne fait pas exception, et par son ampleur, sa grandeur même, il a un désavantage qu'il est bon de signaler. Il va toujours sans dire que je parle d'un grand théâtre où le foyer est à la hauteur des premières loges, où il faut •toujours monter deux étages pour arriver à ces loges, où l'élévation moyenne des couloirs de la salle est de trois mètres. Or nous avons vu précédemment qu'une seule révolution centrale établie dans ces conditions avait un développement d'environ trente mètres. Avec les deux révolutions opposées il faudra au moins le double, car le vestibule central devra avoir au moins dix mètres de largeur, pour être en rapport avec le service et la circulation des deux grands escaliers. Cela donnerait donc à l'ensemble des deux rampes une longueur totale d'environ soixante mètres. Mais, comme la plus grande largeur que l'on puisse donner à une salle où il faut entendre, ne dépassera jamais quarante mètres, compris le salon des loges, il en résultera qu'il faudra du haut des rampes revenir sur ses pas pour retrouver les loges et les couloirs.
Certes, si les vestibules ou galeries où l'on passera pour faire ce trajet sont vastes, bien disposés et largement décorés, il n'y aura pas grand dommage, et la
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circulation plus longue deviendra par cela même plus facile. Mais il n'est pas moins vrai qu'il est un peu illogique de dépasser le but avant d y arriver, et il serait mieux sans doute que l'arrivée eût lieu au point même où elle est le plus centrale. Néanmoins je le redis, ce petit inconvénient, que je devais toutefois signaler, n'entache pas d'un vice irrémédiable cette grande disposition, qui pourrait être fort bien admise comme remplissant les conditions requises à la facile circulation des spectateurs et à l'ordonnance architecturale.
Il est même certain qu'à mi-chemin, à la hauteur des baignoires, les baies placées au droit du premier palier, arriveront dans les couloirs à une plaee trèsbien calculée pour les services, et que sur ce point encore la logique est satisfaite.
Mais il y a un autre point qui n'a peut-être pas droit à l'immunité. C'est la circulation de la salle aux foyers. En effet de deux choses l'une : ou il faudra éviter les rampes et aller de la salle aux foyers en passant aux extrémités, ou bien, comme à l'Odéon (en supposant que l'escalier lui-même ne servît pas de foyer, ce qui est inadmissible pour un théâtre complet), ou bien, dis-je, on passera au-dessus du vestibule central du rez-de-chaussée.
Dans les deux cas, il y a défaut : si l'on passe par les extrémités, il faudra de nouveau faire le chemin déjà faità l'entrée, c'est-à-dire partir desloges, longer larampe d'ascension, et traverser les paliers extrêmes pour aller aux foyers. Comme je l'ai dit ci-dessus, si ce chemin est large et bien tracé, l'inconvénient sera diminué, mais il n'en existera pas moins; il y aura une espèce d'isolement entre les deux points d'arrivée et der départ, et cet isolement sera plus grand encore parce
qu'il faul changer de direction pendant la route. Cela peut suffire pour faire hésiter à prolonger sa promenade, et dès lors le foyer n'a plus sa raison d'être. Je le répète encore, ce n'est pas un vice constitutionnel, mais néanmoins il y a dans ce fait un certain empêchement à la circulation directe qui doit faire réfléchir lorsque l'on veut employer ce motif.
Il en serait autrement si, au lieu d'être forcé de passer aux extrémités des rampes, on pouvait passer au-dessus du vestibule central du rez-de-chaussée; là alors la circulation est directe et le but nettement indiqué, et il n'y a plus dès lors de reproches à faire sur la disposition, quant à ce qui touche la facilité des communications. Mais alors il se présente un autre inconvénient; si le vestibule du rez-de-chaussée s'arrête à la hauteur du foyer, il coupe alors tout l'ensemble des rampes en deux parties ; au lieu d'avoir une seule cage ouverte, large et monumentale, on a par le fait deux cages distinctes et séparées qui, si grandes qu'elles soient, si bien décorées qu'elles puissent être, n'auront jamais l'aspect de simplicité et de noblesse d'une cage unique; le motif est défloré, l'unité est détruite, et le grand avantage artistique de cette disposition double est presque annihilé par ce scindement en deux parties.
Je crois en avoir dit assez, sinon trop, sur cette disposition; chacun peut se faire une idée suffisante des résultats qu'elle peut offrir. C'est maintenant au goût de l'artiste et à la comparaison des éléments divers à amener à la solution; ces éléments assez complexes peuvent permettre une certaine hésitation, à moins qu'un autre motif ne puisse plus facilement résoudre les difficultés du grand problème posé à l'ar-
chitecte, et dans ce cas l'hésitation n'est plus permise; il faudra abandonner le motif discuté pour choisir le motif indiscutable.
Il est un troisième parti qui participe du précédent, mais qui a peut-être sur lui un certain avantage. 11 consiste en ceci : les rampes opposées, au lieu de se prolonger jusqu'à l'étage des premières loges, une fois arrivées au palier des baignoires, se retournent sur elles-mêmes et viennent alors aboutir au grand palier placé au-dessus du vestibule central du rez-dechaussée. On comprend qu'ainsi l'arrivée des rampes est plus voisine des loges, que l'escalier étant moins développé dans le sens de la largeur du théâtre, la circulation de la salle aux foyers est plus directe, et que ce que l'on reprochait sur ce point au second parti n'existe plus dans ce troisième. Donc avantage.de ce côté; mais d'autre part la communication avec les escaliers secondaires se fait à l'étage des baignoires, et la partie supérieure de l'escalier principal doit déjà être délaissée par les personnes qui doivent aller aux secondes loges. Il y a là, si je puis dire ainsi, une espèce de moins-value de confortable et de parade qui doit influer sur la location de ces secondes loges. Or, lorsque l'on construit un édifice, comme il faut penser à toutes choses, même aux préjugés du public, il faut prendre cette entrave en considération. De plus, l'arrivée se faisant au-dessus du vestibule du rez-de-chaussée, supprime comme dans le parti précédent l'élévation et la grande ordonnance de la cage et produit encore ainsi deux cages distinctes, toujours un peu mesquines, si on les compare à un grand vaisseau unique, spacieux et grandiose.
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On peut néanmoins remédier en partie à ce défaut en disposant l'arrivée des deux rampes supérieures, non plus sur la surface totale du plafond du vestibule du bas, mais seulement sur un palier de la largeur même de l'emmarchement. De cette façon, sauf remplacement de ce palier, le vaisseau est libre dans toute son étendue; les deux rampes s'éloignent, puis se rapprochent et se rejoignent, mais cela alors dans une salle unique, qui n'est plus divisée par un plafond intermédiaire. Cette disposition paraîtrait alors convenable dans tous les cas, si Ton ne devait reprocher à ce palier de couper encore l'ordonnance architecturale du côté où il est établi, et de masquer ainsi en partie la paroi du fond de la cage aux spectateurs qui arrivent et commencent à gravir les marches. En effet, la saillie des rampes et du palier est un obstacle réel à la libre direction des rayons visuels dirigés du bas, et quel que soit le talent avec lequel ce motif sera étudié, il n'en paraîtra pas moins souvent une adjonction désagréable. Si le palier a environ cinq mètres de large et qu'il soit placé à six mètres au-dessus du sol, les spectateurs qui commencent la montée de la première rampe auront au moins quatre ou cinq mètres du bas de la paroi du fond, cachés à leurs yeux par la saillie de cet ajustement.
Je ne veux pas dire cependant que ce défaut suffise pour faire rejeter quand même le parti ; car il y a tant de manières de composer une ordonnance artistique que je n'ai pas la prétention d'affirmer que l'inconvénient signalé ne puisse être, non pas supprimé, mais au moins modifié de façon à produire un effet satisfaisant. J'ai voulu seulement indiquer le motif, en dire les grandes qualités, et attirer l'attention sur la
partie qui offre le plus de difficultés quant à l'arrangement artistique.
Après ces diverses dispositions, il en reste encore une autre, et comme c'est celle que j'ai cru devoir adopter, il va sans dire que les qualités m'ont paru primer les défauts.
Ce motif n'est certes pas tout nouveau. Il se retrouve dans bien des escaliers du temps de la renaissance italienne; il fut employé parfois dans les édifices construits depuis deux siècles et il a fait la réputation du Grand-Théâtre de Bordeaux, et cela était justice, car ce grand escalier, construit par Louis, a certainement une disposition monumentale. Si le motif avait déjà été essayé avant Louis, au moins ce grand architecte lui a donné une place spéciale qui paraissait devoir convenir parfaitement à sa destination, et il l'a agencé d'une façon caractéristique. Depuis lors, cet escalier est resté comme un type que l'on a plus ou moins modifié, mais qui a gardé le grand avantage d'être simple et logique, alors que les théâtres construits à cette époque pouvaient bien souvent être blâmés sous ce rapport.
C'est, ainsi que je l'ai dit, le principe de l'escalier qui a été adopté au nouvel Opéra. Je pense, j'espère du moins, que je lui ai donné un caractère plus particulier, que je l'ai dessiné avec plus de souplesse; mais le parti initial dérive de cette disposition première, qui me paraît être la plus rationnelle et la plus conforme aux exigences de l'art et de la raison.
Au surplus, je n'ai pas à cacher la parenté fortuite du motif d'emmarchement des deux théâtres, et je suis d'autant plus à Taise pour faire cette constatation que,
quel que soit le parti que j'eusse adopté, il eût toujours été jadis mis plus ou moins en pratique. Les dispositions sont restreintes, comme les formes générales. Il faut bien que Ton monte en avant, ou en arrière, ou à droite, ou à gauche, et c'est surtout dans la manière d'étudier et de comprendre un motif que la diversité et l'originalité se font sentir. Il est bien entendu que je ne parle que des rampes toutes seules, dont les arrangements sont limités, et non pas de la cage du grand vaisseau de l'escalier, qui laisse plus de liberté à l'artiste, qui peut être très-variée et peut être ainsi composée de jet sans reproduire des types consacrés.
Voyons donc quel est ce motif et quelles sont les raisons qui militent en sa faveur. La disposition est bien simple : dans Taxe de l'édifice, au milieu de la cage de l'escalier, se développe tout droit devant l'arrivant une grande rampe monumentale. Elle aboutit, après une première montée, à un palier qui précède une baie placée ainsi vis-à-vis de la rampe.
Arrivée à ce palier, la rampe centrale se divise en deux, l'une monte à droite, l'autre s'élève à gauche, et toutes deux aboutissent dans des galeries établies à la hauteur des premières loges. Cette donnée est, on le voit, presque naïve; mais malgré cette simplicité, elle peut néanmoins se plier à toutes les exigences des divers services. En effet, après la première montée, la porte centrale donne entrée aux places de baignoires ou de stalles d'amphithéâtre, et cela fait, les deux autres rampes supérieures donnent entrée aux premières loges. Or comme le développement de ces deux rampes opposées, plus le palier qui les sépare, peut n'avoir que vingt mètres environ, il en résulte d'abord
que l'arrivée se fait à peu près à la partie médiane des couloirs des loges.
De plus, et au devant de l'arrivée de ces deux rampes supérieures, peuvent se présenter directement en face les rampes consécutives des escaliers secondaires. Les spectateurs qui s'arrêtent .aux premières loges tournent à droite ou à gauche, suivant la direction qu'ils ont prise à la montée, tandis que les spectateurs qui vont aux secondes loges continuent tout droit leur chemin. Il y a donc encore dans ce cas division de la foule, facilité très-grande de communication et arrivée logique à toutes les places.
Ces conditions remplies, examinons si les autres le sont aussi, si la communication des loges aux foyers est large et aisée. Ainsi que nous l'avons vu, la largeur de la cage ne peut guère dépasser vingt mètres, les galeries de passage établies de chaque côté de la cage centrale aboutissent au milieu des corridors de la salle, et dès lors ils sont à la plus grande proximité moyenne des places qui deviennent aussi à proximité des foyers, tout au moins par la vue directe du chemin; il n'y a ni embarras, ni détours pour aller alors de la salle à ces foyers, et de ce côté encore le problème paraît résolu.
Dans le parti précédent, nous avons vu que les deux rampes opposées se réunissant sur un palier central, masquaient en partie la paroi devant laquelle elles s'élevaient. Dans celui-ci, au contraire, les deux rampes opposées, au lieu de se réunir, s'éloignent l'une de l'autre, et le palier supérieur est supprimé; par suite l'obstacle signalé. Quant au palier intermédiaire, on conçoit que la saillie sur le mur du fond étant à une hauteur beaucoup moindre que celle du palier central
de réunion, et que les obstructions diminuant presque géométriquement par rapport à la quantité de l'abaissement, la porte du fond est à peu près toute découverte, tandis que les rampes latérales, arrivant en pente à l'étage des loges, ne cachent en rien cette arrivée; toutes les parois sont donc visibles ; la cage est vaste et non encombrée, et si l'architecte la décore avec talent, le motif paraît devoir lui offrir toutes les ressources nécessaires.
Je cherche les inconvénients qui peuvent se trouver dans cette disposition, et à vrai dire je n'en trouve qu'un seul, que je dois néanmoins signaler. C'est que- le palier d'arrivée des baignoires, ne pouvant le plus souvent dépasser la largeur de l'emmarchement, est dès lors relativement restreint dans ses dimensions, et que dès lors aussi il ne peut être ouvert qu'une seule baie plus ou moins grande dans l'axe de la rampe. Elle suffit largement pour l'amyée; mais pour la sortie, il est à craindre qu'il n'y ait un peu de foule à cet endroit, d'autant plus que les personnes qui sortiraient par cette baie viendraient se confondre avec celles qui descendent des premières loges. 11 y aurait certainement là un inconvénient assez grave, si l'on n'avait en somme cette disposition principale complétée par les escaliers secondaires, qui fournissant de larges vomitoires seront naturellement pris par les spectateurs arrivant des deux côtés des couloirs. Il n'y aura donc guère que la foule centrale qui prendra la voie des grands escaliers, et même, comme les portes spéciales qui, des couloirs, donnent accès aux places médianes, peuvent très-bien être placées à droite et à gauche, il en résulte qu'on peut croire que la porte du milieu suffira au service pratique de
la sortie. Du reste, il serait possible même, avec ce parti, de grandir encore les baies en grandissant le palier; mais alors on serait forcé d'écarter les deux rampes opposées et l'on retomberait dans les défauts que nous avons reconnus inhérents aux trop vastes cages.
Néanmoins j'ai dû signaler ce qui me parait être le seul inconvénient de cette dernière disposition; mais quels que soient les reproches que Ton puisse faire à ce système d'escalier, ils sont bien moins nombreux que ceux que Ton peut adresser aux autres dispositions, et il semble que l'adoption de la rampe centrale, se divisant à mi-chemin en deux rampes opposées, est indiquée par la théorie. En tout cas, l'exemple sera fait maintenant d'une façon très-large, et le public pourra juger si l'architecte a raison d'employer un tel parti. Cela servira au moins à élucider la question, car la pratique dira mieux encore que toute discussion quels sont les défauts et les qualités de cette composition typique.
Mais quelle que soit la disposition adoptée pour le grand escalier d'honneur, elle doit être complétée par une adjonction importante, indispensable: c'est la circulation qui permet aux spectateurs de regagner le salon d'attente pour les voitures. Or, il y a là, et tout d'abord , une condition qu'il faut remplir : c'est celle de pouvoir faire cette évolution sans traverser la foule des personnes qui quittent le théâtre ou qui s'intéressent au tableau mouvant de la sortie. Il est bon que la vue de la descente de l'escalier soit facile, afin que le spectacle animé de cette descente puisse bien se présenter à tous les regards ; mais il est bien aussi que les personnes qui dans cette descente ont pour ainsi
dire servi d acteurs puissent, ce rôle terminé, retrouver leurs véhicules sans cohue ni embarras. Quelle est la disposition la plus rationnelle pour arriver à ce résultat? il est positif que cette foule descendante ne peut aller tout droit en avant, puisque c'est dans cette direction que se trouve le gros des spectateurs et que se rencontrent les personnes qui se dirigent vers la façade. Elle ne peut guère non plus se diriger sur les côtés, parce qu'alors elle rencontrerait la file des spectateurs, qui, des places de second ordre, s'en vont également vers le devant de l'édifice. Ne pouvant donc aller ni par devant, ni à droite, ni à gauche, il ne reste plus qu'une direction possible, c'est d'aller en arrière. Or, d'après la disposition déjà adoptée pour les descentes à couvert, on sait que c'est vers le milieu de l'édifice que ces descentes sont placées ; c'est aussi vers le -milieu de l'édifice que se trouve le grand salon d'attente; de sorte que la route rationnelle pour éviter la foule devient aussi la route rationnelle pour retrouver Je salon. Puis comme la rampe centrale occupe le milieu de la cage de l'escalier, c'est donc en suivant une marche parallèle à cette rampe à droite et à gauche, et dirigée dans le sens opposé à la descente, que devra se présenter le chemin direct pour les personnes qui vont retrouver leurs voitures; tout cela est logique et s'enchaîne naturellement.
Mais il y a une autre condition à remplir, c'est de voir si cette dernière évolution doit se faire de plainpied ou en descendant. Or, comme le salon d'attente ne peut être situé ni sous les portiques latéraux placés au rez-de-chaussée, ni sous les escaliers qui montent du fond, il n'y a plus de place libre que sous la salle, et il est évident alors que si le parterre est au-des-
sus de ce salon, il faudra descendre quelque peu du niveau de ce parterre, pour retrouver le sol de ce vestibule d'attente II en résulte alors que les deux chemins latéraux et parallèles à la rampe centrale, devront ainsi être deux escaliers qui amèneront à retrouver le sol du salon d attente, tout comme les marches du grand vestibule et du perron d'arrivée amènent à retrouver le sol de la place qui s étend devant le théâtre.
De cette combinaison dérivera une disposition mouvementée et typique ; car la cage de l'escalier, au lieu de s'arrêter au premier sol, au niveau du parterre, descend plus bas. Les marches sont plus accentuées et plus diversifiées , puisque les rampes se balancent et se contrarient, et au lieu d'un grand escalier à trois rampes, toujours un peu froid malgré la souplesse des limons, on a un escalier à cinq rampes, qui a forcément un aspect monumental, accusé, sans froideur et sans sécheresse ; le motif devient moins banal, plus personnel, plus apte à la décoration, et il doit produire une composition originale dont on peut espérer un grand effet. Cette disposition complète l'ensemble des emmarchements du grand escalier, et il n'y a plus qu'à le décorer architecturalement, avec les ressources dont on dispose et avec le goût particulier qui convient à l'artiste. Mais en tout cas le motif est bien défini ; il est logique, presque sans inconvénients, et il paraît, au moins en principe, devoir être adopté pour un grand théâtre.
Il ne reste plus qu'une observation à faire sur la forme des marches , après avoir fait remarquer toutefois que la rampe centrale, qui se divise en deux parties, doit naturellement être plus large que ces deux
rampes opposées, qui déversent leur double contenu dans la première montée unique. Gela va de soi; l'indiquer, c'est le démontrer.
Si les marches étaient rigides , de forme rectiligne, si les diverses rampes se coupaient suivant des angles droits ou rebroussaient complètement chemin, il y aurait dans cette disposition non-seulement défaut d'ensemble et de grâce, mais encore défaut de facilité de circulation. On suit ordinairement la direction perpendiculaire au nez des marches ; il en résulterait qu a l'arrivée du palier intermédiaire, il faudrait brusquement changer de direction, et ce changement serait plus brusque encore à l'arrivée du palier inférieur, lorsque l'on déboucherait du salon d'attente, ou lorsque l'on y retournerait. Il est donc indispensable pour compléter ce motif de donner aux marches des courbures faciles, qui amèneront naturellement à suivre les directions des rampes. Il faut, pour arriver à ce résultat, supposer que l'ensemble de l'escalier est divisé en deux parties, la droite et la gauche, indiquer par la pensée ou tracer sur l'épure la ligne que l'on suivrait pour parcourir le chemin sans brusques ressauts, et se servir de cette ligne directrice ou ligne de foulée pour disposer les marches de telle sorte que les arrêtes lui soient à peu près perpendiculaires. De cette façon, la route est tracée naturellement et rationnellement, et l'on passe d'une rampe à l'autre, graduellement, sans secousse, sans hésitation, et suivant alors pour ainsi dire une ligne continue, ligne qui ne sera que légèrement infléchie à la traversée des paliers. Si toutes ces dispositions sont adoptées, si toutes les données qui touchent à cette grande question de l'escalier central sont enfin suivies dans le sens que j'ai
indiqué, on pourra espérer que le problème n'aura pas été insoluble et que la formule pratique du grand escalier d'honneur aura été trouvée, au moins dans une de ses solutions.
Pour terminer ce qui a rapport au grand escalier, il n'y a plus qu'à dire quelques mots sur la composition générale du grand vaisseau. Il est bien entendu que je réserve la question purement artistique, c'est-à-dire l'ordonnance suivant laquelle l'artiste croit devoir décorer tout l'ensemble. Je ne veux qu'indiquer la proportion et la disposition principale de la cage, telles qu'elles se déduisent des partis adoptés.
La cage qui doit contenir les emmarchements devra, ainsi que nous l'avons vu précédemment, avoir une surface quadrangulaire d'environ 20 mètres de côté. Or, bien qu'il soit très-facile de couvrir un tel espace par un plafond, il n'est pas moins vrai que ce mode de couverture n'a pas le charme et la souplesse d'un système voûté. Les plafonds , lorsqu'ils ont une certaine étendue, produisent toujours à la vue un effet assez étrange; ils paraissent être plus bas vers le milieu que vers les points extrêmes, de sorte que la surface semblé s'affaisser plus ou moins au centre. Cela est surtout remarquable dans les salles élevées. De cet effet, il résulte un certain malaise instinctif dont en général on ne se rend pas bien compte, mais qui n'en existe pas moins. Il est utile de débarrasser l'esprit de ce malaise, et de lui donner au contraire toute sécurité. La voûte seule ou tout au moins les voussures produisent l'effet opposé : le milieu de la surface est plus élevé, et la vue plus libre peut suivre plus facilement les surfaces des salles. Il n'y a plus alors à redouter cette solution de continuité un peu
revêche entre des parois verticales et une paroi supérieure horizontale; je dis supérieure, car pour les sols cet effet n'existe pas , l'œil étant trop près de la surface pour que la déformation puisse se faire sentir; puis le sol où l'on marche doit être bien défini et se distinguer nettement des parties portantes ou décoratives.
Il est donc bon, en ce qui touche l'art, de couvrir de grands espaces par des voûtes et des voussures, et c'est ce que tout esprit pratique adoptera lorsqu'il y aura à terminer la partie supérieure d'un grand vaisseau, quelle qu'en soit la forme.
La voûte sera donc mise en usage dans la grande cage; il ne s'agit plus que de trouver par le raisonnement, qui vient au secours de l'imagination, la hauteur moyenne à laquelle telle voûte prendra naissance. Or, les rampes aboutissant au moins aux premières loges, il est évident que pour laisser au-dessus de la tête un espace suffisant et en rapport avec le grand vaisseau, la naissance de la voûte ne pourra avoir lieu qu'à la hauteur des troisièmes et quatrièmes loges. En ajoutant à cette hauteur de naissance la hauteur de la voûte elle-même, on voit que l'on arrive rationnellement à former ainsi un grand vaisseau, qui occupera toute la hauteur de l'édifice. Le grand escalier deviendra donc par cela un centre très-important, non-seulement par son développement en surface, mais encore par son élévation, et ce sera justice. Ce sera un hommage rendu à l'art architectural en même temps qu'une manifestation logique de la raison.
Il résultera de cette disposition que les planchers de chaque étage de loges viendront s'amortir contre les murs verticaux du grand escalier, et contourneront les
parois qui l'enceignent. L'escalier fera alors pour ainsi dire office de mur de façade, et les étages des loges représenteront les étages d'une maison ; mais pour poursuivre cette comparaison, il est certain que si les murs de façade étaient pleins, la vue des étages serait nulle, que si ces murs étaient percés d'ouvertures étroites, la vue déjà plus belle serait rendue incommode par le peu de facilité que l'on aurait d'en jouir, et qu'enfin si ce mur était largement percé, on pourrait alors et sans entraves profiter de toute la vue d'ensemble, qui se déroulerait devant les yeux.
Donc, si le grand escalier central est un endroit somptueux et mouvementé, si l'ordonnance décorative est élégante, si l'animation qui règne sur les e oimarchements est un spectacle intéressant et varié, il y aura avantage à ce que chacun en profite. Si l'on dispose alors les murs latéraux de la cage de telle sorte qu'ils soient largement ouverts, toutes les personnes circulant à chaque étage pourront à leur gré se distraire par la vue du grand vaisseau et par la circulation incessante de la foule, qui gravit les rampes ou les descend. Il sera donc bon de disposer les parois verticales de façon à ce qu'elles soient très-grandement ouvertes sur la cage, et il sera bien encore d'installer au droit des ouvertures de larges balcons qui permettront une station commode et une vue libre et facile sur toutes les évolutions qui se feront dans le grand escalier d'honneur. Tout cela est rationnel, pratique, artistique, et amène inévitablement à un motif riche, grandiose et mouvementé. A chaque étage les spectateurs accoudés aux balcons, garnissent les murs et les rendent pour ainsi dire vivants, pendant que d'autres montent ou descendent, et ajoutent encore à la vie.
Enfin en disposant des étoffes ou draperies tombantes, des girandoles, des candélabres ou des lustres, puis des marbres et des fleurs, de la couleur partout, on fera de tout cet ensemble une composition somptueuse et brillante qui rappellera en nature quelques-unes des splendides dispositions que Véronèse a fixées sur ses toiles . La lumière qui étincellera, les toilettes qui resplendiront, les figures qui seront animées et souriantes, les rencontres qui se produiront, les saluts qui s'échangeront, tout aura un air de fête et de plaisir, et sans se rendre compte de la part qui doit revenir à l'architecture dans cet effet magique, tout le monde en jouira et tout le monde rendra ainsi, par son impression heureuse, hommage à ce grand art, si puissant dans ses manifestations, si élevé dans ses résultats.
Les escaliers secondaires conduisant à toutes les places et qui, comme il résulte de tout ce qui précède, doivent être placés à droite et à gauche du grand escalier central, peuvent affecter aussi diverses dispositions comme emmarchement, et se présenter de diverses manières pour l'entrée et pour la sortie. Les trois dispositions principales sont celles-ci : les rampes peuvent être établies sur un plan circulaire ou demicirculaire; elles peuvent être parallèles à l'axe du bâtiment, ou au contraire être perpendiculaires à cet axe.
La première méthode doit être repoussée comme très-incommode lorsque les marches ont un certain développement. En effet il résulte de cette disposition que les marches sont étroites près du limon, au collet, et qu'elles sont trop larges près des murs extérieurs. Cette différence de dimension rend la circulation moins facile, parfois dangereuse, et lorsque la foule
escaliers. 87
s'y précipite elle ne peut suivre un mouvement uni* forme. Les personnes qui sont près de la rampe ayant moins de chemin à faire que celles qui sont près des murs, montent ou descendent plus vite que ces dernières, et il résulte de cette évolution irrégulière des flux et des reflux qu'il faut éviter autant que possible. Cette disposition sur plan circulaire ne peut être admise que dans les escaliers qui ne doivent pas recevoir une très-grande quantité de gens et qui sont relativement étroits, parce qu'alors ces escaliers ne devant livrer passage qu'à deux ou trois personnes au plus dans le sens de la largeur, les flux et reflux y étant presques nuls auront fort peu d'inconvénients. Mais hors ces escaliers de service, les rampes circulaires sont inadmissibles, et doivent être rejetées toutes les fois qu'elles doivent servir à une grande circulation.
Il ne reste donc plus en présence que les deux systèmes qui étant composés de rampes droites, n'offrent pas l'inconvénient ci-dessus signalé. Prenons d'abord les rampes parallèles à l'axe de l'édifice.
En supposant que ces rampes n'aient dans une même direction que le développement d'un seul étage, il arrivera ceci : c'est que si l'on part d'abord du vestibule de contrôle, on arrivera à la galerie des baignoires tout près du corridor qui dessert ces places, et que la disposition sera bonne jusque-là; mais pour aller plus haut, si la rampe retourne sur elle-même, la seconde révolution aboutira à l'opposé de la première, et il faudra reprendre un vestibule ou corridor pour retrouver l'entrée des premières loges. Si l'on continue à monter suivant le même mode, on aboutira de nouveau du bon côté des deuxièmes loges, puis ensuite du inau-
vais côté pour les troisièmes et ainsi de suite, c'est-àdire que de deux en deux l'arrivée sera bonne, et que de deux en deux elle sera défectueuse. Or comme il est tout simple que si Ton cherche le meilleur moyen on repousse celui qui ne satisfait pas complètement au problème, on sera conduit à repousser alors, au moins en principe, cette première disposition de rampes droites revenant sur elles-mêmes.
Il y aurait un moyen pour éviter ce défaut : ce serait de diviser la montée de chaque étage en deux ré* volutions, de telle sorte, que retournant sur ses pas à mi-étage, Ton pût toujours arriver du côté du corridor des loges. Ce procédé est très-facile à employer; il peut se prêter à beaucoup de combinaisons, plus ou moins ingénieuses, et si le goût de l'architecte et les dimensions du terrain permettent de donnera ce système un grand développement, il peut parfaitement remplir le but que Ton se propose. Il y a cependant un défaut assez grave qui se trouve dans cette disposition comme dans la précédente; c'est que la communication de ces escaliers avec le grand escalier central n'est pas assez directe ; en effet ces rampes secondaires montent dans un sens perpendiculaire à la rampe d'arrivée des premières loges, de sorte que, bien qu'elles puissent être apparentes à la vue comme limon, les marches ne se présentent pas tout d'abord aux yeux ; il faut chercher un peu à la hâte l'entrée de chaque révolution, et il faut surtout pour les gravir faire un détour, un circuit plus ou moins long ou plus ou moins contourné, pour aller de l'escalier d'honneur à ces rampes secondaires. Il y a donc là un défaut réel auquel on ne pourra opposer que quelques palliatifs ; aussi malgré les qualités que j'ai reconnues à ce sys-
tème, il ne me paraît pas devoir être adopté comme étant le meilleur.
Un autre mode d'arrangement de cette même catégorie de rampes parallèles à Taxe du bâtiment est celui qui consiste non plus à faire retourner les emmarchements sur eux-mêmes, mais bien à les prolonger dans le sens de la longueur de l'édifice. En supposant à chaque étage un palier ouvert sur les corridors, on pourra facilement entrer dans ces corridors et par suite dans les loges, sans embarras, ni encombrement ; mais cette entrée se fera naturellement à divers endroits. Au premier étage elle sera presque à l'entrée des couloirs ; à l'étage au-dessus l'arrivée sera forcément repoussée de la longueur de la rampe, et aura lieu vers le milieu du couloir, puis au-dessus encore l'arrivée sera plus éloignée, et, en continuant ainsi, les arrivées s'éloigneront de plus en plus pour aboutir tout à fait à l'extrémité des corridors. Certes il n'y a pas grand inconvénient à ce que cela se fasse ainsi, et ce n'est pas un cas tout à fait rédhibitoire ; le motif pourrait donc être adopté, s'il n'avait encore le même inconvénient signalé > ci-dessus : le manque de communication directe des deux systèmes de l'escalier central et des escaliers secondaires. Je dois dire en plus que ce grand escalier droit qui descendrait cinq ou six étages, produirait à la descente une espèce d'impression de vertige, et que dans des cas de paniques cette longue queue de spectateurs non divisée, pourrait occasionner de graves accidents. Je ne pense donc pas que là encore soit la solution tout à fait satisfaisante du problème cherché.
Il ne reste plus maintenant qu'à examiner la dernière disposition, celle des rampes perpendiculai-
res à Taxe de l'édifice, et je dois déclarer tout d'abord que c'est de cette façon qu'il m'a semblé que les escaliers devaient être disposés. En effet en adoptant les paliers à mi-étage, et faisant retourner les rampes sur elles-mêmes, comme je l'ai indiqué plus haut, l'arrivée se produit toujours régulièrement du côté de l'entrée des couloirs, et si l'on dispose l'une de ces rampes juste en face de l'arrivée de celle de l'escalier d'honneur, cette rampe ainsi disposée, formera la continuation toute naturelle de la rampe centrale, de sorte que les personnes qui se rendront aux secondes loges auront le chemin direct et tout tracé.
Maintenant, il faut ajouter que pour donner à ce motif toute son utilité, il ne faut pas se contenter d'établir une seule rampe, mais bien plusieurs côte à côte, de telle sorte que tout cet ensemble de marches forme un espace libre qui donne accès de tous les côtés. Au nouvel Opéra, où cette disposition est adoptée, cinq rampes droites permettent une circulation d'une facilité complète, en même temps qu'elles forment un motif agréable par suite de la suppression des murs. Cette suppression des murs déchiffre est en effet fort importante; si chaque rampe était resserrée entre deux pleins, on ne verrait pas à l'avance la direction à suivre; on hésiterait à chaque arrivée de palier , et la vue bornée retirerait déjà la condition d'aspect de sécurité qui, dans un édifice, est presque aussi importante que la sécurité ellemême.
En résumé ce motif paraît résoudre complètement la question, et donner toutes, les facilités désirables à une bonne circulation. Il peut se prêter à une décora-
tion élégante et variée, et concourir par la forme des rampes à l'effet général de l'escalier d'honneur, en lui fournissant au travers des ouvertures des parois latérales des effets perspectifs tfès-accentués.
Les trois grands escaliers dont je viens de parler avec tant de développement, suffisent pour les entrées et les sorties. En supposant à la réunion de toutes ces rampes assemblées, une largeur totale d'environ vingt mètres, cela peut permettre à trente ou trente-cinq personnes au moins de sortir directement et facilement de front, et avec ces dégagements, le théâtre pourra être évacué en moins de quatre ou cinq minutes. Cela suffit amplement pour donner en cas de sinistre toute sécurité aux assistants. Cependant en dehors de ces escaliers principaux, il est indispensable d'en établir quelques autres de dimensions moindres, mais tout à fait à proximité des places. Ces escaliers ont pour fonction de permettre pendant les entr 'actes les visites faciles entre les spectateurs des étages différents. Dans ce cas, on ne cherche pas une promenade, mais bien le chemin le plus court et c'est pour cela qu'il faut que ces escaliers aient leurs entrées à très-grande proximité des couloirs de la salle. Il peut en être établi deux ou quatre suivant le terrain disponible et l'importance du théâtre : mais en somme il en faut mieux quatre que deux; de cette façon les entrées sont plus proches des diverses places, et la circulation est plus divisée.
Ces escaliers doivent avoir assez de largeur pour que deux personnes puissent se rencontrer facilement à la montée et à la descente, sans se gêner en rien ; mais ils ne doivent pas avoir néanmoins de trop grandes dimensions, sans cela la foule s'y précipiterait à la sor-
tie en délaissant les autres grands escaliers, qui dès lors deviendraient presque inutiles, alors que ces escaliers de service, moins bien disposes pour la circulation, risqueraient fort d'être envahis. Il faut, au contraire, que l'apparence de ces appendices de dégagement soit assez simple et assez restreinte pour que personne ne soit tenté de s'engager inconsidérément dans des emmarchements qui ne doivent être employés qu'accidentellement. Cette observation du reste doit se rapporter à presque toutes les dispositions. Il ne suffit pas que les vestibules, portiques, galeries de passage ou escaliers soient larges et spacieux, il faut encore et avant tout qu'ils soient utilisés, et que par une manœuvre quelconque, la foule ne les délaisse pas instinctivement pour se reporter, dans d'autres dégagements insuffisants. Cette foule doit être conduite non-seulement par le raisonnement, mais encore et surtout par les yeux ; il faut qu'elle suive naturellement le chemin qui lui est tracé, et qu'elle aille là où elle doit aller.
Quels que soient les escaliers, quelles que soient leur grandeur et leurs dispositions, il est de toute nécessité que la circulation allant d'une rampe de montée à celle qui la suit n'ait pas lieu en traversant la foule qui se dirige dans un autre sens, c'est-à-dire qu'il faut absolument que les paliers des révolutions soient en dehors des passages servant à la circulation générale et, sous aucun prétexte, il ne faudrait par exemple faire servir les corridors des loges aux paliers qui desservent chaque étage. Je sais bien que dans la pratique cette disposition est souvent bien difficile. Les terrains sont exigus , les espaces réservés aux emmarchements sont restreints, et l'on est bien souvent con-
duit pour trouver une place suffisante pour les cages d'escalier, à considérer les corridors des loges comme les paliers naturels des rampes. Gela peut s'excuser lorsqu'il y a urgence ; mais il est du devoir de tout architecte de chercher par tous les moyens possibles un arrangement qui lui permette de faire des paliers indépendants. C'est à cette condition seule que Ton pourra séparer la foule qui cirpule en hauteur, de la foule qui circule horizontalement, et que l'on évitera l'encombrement si fâcheux qui se manifeste dans le plus grand nombre des théâtres par suite de l'oubli de cette règle fondamentale.
A tous ces escaliers, il paraît utile d'adjoindre un des nouveaux systèmes élévatoires que la science a mis en pratique, c'est-à-dire de disposer un ou plusieurs ascenseurs destinés à élever les personnes qui ne pourraient gravir les escaliers ; il va de soi que l'on ne peut songer à faire de ce système une disposition générale qui remplace les emmarchements, et que l'on ne peut espérer l'installer de façon à ce qu'il serve presque en même temps à deux ou trois mille personnes. Quelques esprits bizarres ont bien cependant pensé que les ascenseurs pourraient un jour remplacer complètement les escaliers ; mais en mettant de côté ce qui peut se rattacher aux maisons, cet emploi exclusif pour les théâtres serait tellement insensé, qu'il ne mérite pas même discussion; il ne faudra donc qu'un ascenseur, ne servant que dans des cas dûment constatés d'urgence , mais il faudra, pour qu'il soit complètement utile, qu'il soit dès lors installé à partir du rez-de-chaussée et aussi voisin que possible de l'arrivée à couvert des voitures.
Tels sont à peu près tous les faits qui intéressent
cette grande question des escaliers de théâtres, et grâce à cette exposition développée, le lecteur pourra, je pense, discuter sur ce sujet en toute connaissance de cause.