CHAPITRE V
FOYERS BT GALBRISS
Quelques théâtres étrangers sont pourvus de foyers ; mais ces pièces, plus ou moins vastes, plus ou moins décorées, sont pour la plupart d'un aspect triste et froid. Dans le plus grand nombre de ces théâtres elles sont mal éclairées et ont été, soit par suite de besoins nouveaux, soit par suite de leur abandon primitif, transformées en salles de bal ou de concert, parfois en simples magasins, d'autres fois en cercles, et le plus souvent encore, et cela alors dès le principe, elles ont été affectées au grand salon de réception du souverain. Elles sont ainsi une dès dépendances de sa loge.
Aussi, bien que l'architecte du nouvel Opéra de Vienne ait adjoint à ce théâtre un foyer important, bien que ce foyer soit admis dans quelques édifices d'Italie, d'Angleterre, d'Espagne ou d'Allemagne, lad-
jonction de cette dépendance n'y est pas indispensable comme en France, et les habitudes influant nécessairement sur la disposition et la décoration de ces foyers, il y aurait peu d'enseignement à retirer de leur étude, si le théâtre de Dresde, avant l'incendie qui l'a consumé, n'en possédait un dont le parti, la forme, a bien longtemps divisé les meilleurs esprits, et dont l'exécution donne un moyen d'examen et de contrôle précieux. Je veux parler du foyer établi sur un plan circulaire.
Il est certain que comme plan, j'entends comme plan dessiné, cette disposition peut avoir un grand charme et donner à la composition un aspect nouveau, gracieux et typique; mais en réalité ce parti est inadmissible et tel, qui a pu combattre longtemps en faveur du foyer circulaire, renoncerait à son opinion s'il avait vu le foyer du théâtre de Dresde. Rien en effet n'est aussi incommode, aussi peu grandiose, aussi peu rationnel que cette sorte de galerie où la promenade est une fatigue, où la vue est bornée et agacée par un changement continuel, qui, cependant, offre toujours le même aspect et ne cause même pas l'impression de la surprise. Les dimensions sont rapetissées et l'on ne peut voir d'un seul coup que le tiers ou le quart de la galerie, qui ne présentera jamais l'apparence d'une salle de repos et de promenade, mais bien celle d'un couloir plus ou moins large, plus ou moins orné, sans perspective, sans grandeur et sans noblesse. Aussi la vue du théâtre de Dresde doit-elle amener à faire repousser l'emploi des foyers circulaires qui, s'ils ne sont pas une hérésie, sont au moins une erreur.
Ceci dit en thèse générale, et reconnaissant que les
foyers ou galeries du plus grand nombre des théâtres ne sont pas parfaits, il faut, tout en se servant de ce qui a été fait de bien, chercher surtout par le raisonnement ce qui serait mieux encore.
Quel que soit l'intérêt avec lequel on assiste à un spectacle, celui-ci cause néanmoins une certaine fatigue, et s'il est indispensable que quelques arrêts se produisent dans l'audition, il est également indispensable que quelques changements de position accidentels se produisent dans la position accoutumée. Les foyers ont pour but de faciliter ces changements et de procurer les moyens de prendre ces moments de repos. Ce sont donc ces délassements, qui étant le but direct de l'établissement des foyers, doivent servir de programme dans leur installation, et dès lors ce sont eux qui doivent nous occuper tout d'abord.
Je vais essayer de procéder ainsi et de dégager méthodiquement les meilleures solutions possibles.
Les divers genres de délassements que les spectateurs peuvent prendre pendant les entr 'actes sont assez nombreux; mais il suffît dénumérer seulement les principaux : d'abord les spectateurs peuvent ne pas quitter leurs places ou bien aller seulement dans les salons de leurs loges ; mais il est évident que ce délassement ne touche en rien aux foyers et promenoirs, ceux-ci étant inutiles à ceux qui ne s'en servent pas, du moins d'une façon immédiate, et il suffit de constater ce premier repos, quitte à en reparler plus tard.
D'autres spectateurs ouvrent seulement la porte de leurs loges, et font quelques pas devant elles, happant pour ainsi dire au passage les amis qui se présentent
à eux; cela ne regarde pas encore directeftient les foyers proprement dits, mais seulement les corridors de la salle.
Une autre partie des assistants s'en va au dehors de l'édifice, soit sous le portique couvert, soit sur le perron, soit aux alentours du théâtre. Ceux-ci ne se préoccupent pas non plus des foyers qu'ils délaissent au moins pendant quelque temps, mais cependant leur promenade spéciale n'est pas sans influence sur le charme de la promenade générale ; d'une façon inconsciente peut-être, mais à coup sûr effective, ils servent aux autres spectateurs en ce que par leurs mouvements de descente et de montée, ils animent les emmarchements et intéressent la vue de ceux qui les regardent.
D'autres encore vont d'une place à une autre rendre quelques visites ; mais cela intéresse seulement la circulation des couloirs et des escaliers, en laissant momentanément inutile la circulation des foyers.
A part ces catégories incidentes, il s'en présented'autres qui rentrent plus complètement dans la question qui nous occupe , et il faut alors non plus se" borner à les signaler, mais les étudier plus en détail.
Voici quelles sont ces catégories :
Les assistants se délassent en marchant fort peu, mais en s'arrêtant au contraire en certains points d'où la vue peut s'étendre, et ils prennent leur distraction non pas en se mettant eux-mêmes en mouvement, mais en suivant celui des autres spectateurs.
Au lieu de regarder ce mouvement général, d'autres assistants préfèrent y prendre part, et se promener facilement en recherchant la rencontre des personnes amies qu'ils ont pu apercevoir dans la salle.
Quelques-uns recherchent des pièces plus retirées, confortablement meublées, et où ils ne soient pas dérangés par la circulation de la foule.
D'autres spectateurs délaissent au contraire ces stations ou ces promenades dans les salles, pour une promenade ou une station à l'air libre, et préfèrent la vue des abords du théâtre à la vue de ce qui se passe dans les galeries.
D'autres encore aiment mieux aller fumer un instant pendant l'entracte, tandis qu'enfin plusieurs vont prendre quelques rafraîchissements, soit debout, devant un long buffet, soit bien assis et bien installés dans une salle ad hoc.
Tels sont à peu près tous les genres de délassements et de distraction, qui peuvent être mis en usage pendant les entr 'actes, et telles sont alors à peu près toutes les questions spéciales à ce service, que l'architecte doit traiter afin de satisfaire à tous les goûts et à tous les désirs.
Nous allons prendre successivement chacune de ces séries et tâcher d'indiquer les moyens d'aménager les services qui les concernent.
Pour les personnes qui ne veulent pas se promener, mais qui cherchent seulement un coin intéressant, un endroit commode, d'où la vue soit agréable, il est à peu près inutile de dire que suivant le caractère des gens l'emplacement peut varier. Dans une partie du foyer on verra la foule en mouvement, dans le vestibule du rez-de-chaussée, on verra l'entrée et la sortie de ceux qui vont au dehors ; tout cela est donc subordonné au goût de chacun, et quelle que soit la distribution du théâtre, il y aura toujours des places plus ou moins recherchées par les curieux qui veulent voir
sans fatigue. Mais néanmoins, il paraît logique que si, dans un édifice, une partie quelconque est plus largement ouverte, et plus élégamment décorée que les autres, si elle admet plus de variété, plus de vie, plus d'entrain, pourrais-je dire, il est logique de supposer que c'est cet endroit qui ralliera le plus de visiteurs. Or, d'après les dispositions adoptées ci-dessus, le grand escalier d'honneur semble, dans un grand théâtre, devoir être remplacement qui prête le plus à une décoration originale et grandiose. Les divers étages d'emmarchements, la variété de stations des personnes qui circulent sur les degrés, les oppositions qui naissent des parties verticales ou horizontale» avec les lignes obliques des rampes, tout cela montre que ce grand ensemble doit offrir un aspect particulier et qu'il est probable que c'est vers ce point central que viendront principalement se concentrer les regards des spectateurs, qui veulent seulement occuper leurs yeux.
Ceci admis, et je crois que si l'on préfère un autre emplacement, on accordera bien au moins que celui de l'escalier n'est pas à dédaigner, ceci admis, dis-je, il faut s'arranger de façon à ce que les spectateurs de chaque étage, sans être contraints de descendre ou de monter l'escalier, puissent avoir une vue libre et facile sur le grand vaisseau, et se distraire par l'aspect de l'architecture, ou l'aspect des ascensionnistes, en même temps qu'ils serviront à la vue des autres, et qu'ils animeront encore tout cet ensemble.
Eh bien, tout cela est de la plus grande facilité d'exécution, si l'on a admis le principe du grand escalier, principe que nous avons dégagé ci-dessus. Chaque rang d'étage aboutit au grand vaisseau et le
circonscrit, et comme il a été convenu que celui-ci devait être largement ouvert, il en résulte que des espèces de tribunes ou balcons peuvent être réservés autour de la cage centrale, et que les vues directes sont installées dans les meilleures conditions possibles.
Ainsi donc pour cette première catégorie de spectateurs, la question paraît bien simple, et se résout très-facilement, n'étant de cette façon que le complément logique de la disposition logique du grand escalier.
La deuxième catégorie des assistants est celle qui veut se promener et circuler librement. Ce désir même indique déjà la forme rationnelle de la salle principale; c'est une espèce de salle des pas perdus, qui doit être beaucoup plus longue que large; car rien ne rend la promenade incommode comme de rebrousser à tout instant chemin, par suite des petites dimensions longitudinales du promenoir. Je n'insiste pas davantage sur ce point, tout le monde le reconnaît à priori et il est indiscutable. Ainsi donc première condition : salle beaucoup plus longue que large. Mais ce n'est pas assez de désigner les proportions relatives, il faut mieux encore désigner s'il est possible les proportions absolues, et, bien qu'elles puissent se modifier dans une certaine mesure, il y a des données pratiques qui peuvent amener à une espèce de moyenne, et qu'il ne sera pas inutile de prendre en considération.
Ces données sont celles du nombre de spectateurs qui se rendent ordinairement aux foyers, et, bien que ce nombre soit variable suivant les jours, suivant les pièces et suivant les théâtres, on peut admettre qu'un
102 LE THÉÂTUE.
tiers environ des assistants quitte ses places pendant les entr'actes. C'est en général le parterre et l'orchestre qui fournissent le plus grand contingent. En supposant que la plus grande salle possible contienne trois mille auditeurs, ce qui paraît être le maximum pratique, on peut donc évaluer à un millier les spectateurs ambulants. Mais sur ce nombre un tiers parcourra les corridors et galeries entourant l'escalier, ou bien rendra visite à quelques spectateurs occupant diverses places ; un autre tiers sortira du théâtre, ou bien ira aux buffets ou aux fumoirs, de sorte que trois cents personnes environ se promèneront dans les foyers pendant les entractes. Mais il faut ajouter encore que cette promenade n'est pas toujours simultanée; les uns la font au commencement de l'entr'acte, les autres au milieu, les autres à la fin, de sorte qu'il n'y a guère jamais que cent cinquante à deux cents personnes ensemble dans ces galeries spéciales.
Il est bon néanmoins de supposer que ce nombre de promeneurs pourra être augmenté si les foyers sont vastes, élégants, bien décorés, si là promenade y est agréable, si les dimensions des places des spectateurs dans la salle sont assez grandes pour que chacun puisse sortir et rentrer facilement, si enfin la mode permet un jour aux femmes élégantes d'aller aux foyers; aussi, pour ne pas être pris au dépourvu, on pourrait raisonnablement doubler le nombre du personnel ambulant, ce qui se présenterait du reste presque infailliblement les jours de premières représentations, là où chacun cherche à communiquer ses impressions, et à recevoir celles des autres. Il faut donc disposer le grand foyer de manière à ce qu'il permette la promenade simultanée d'environ trois cents personnes; avec
cela on peut croire que les .dimensions suffiront dans la plupart des cas.
Certes il serait possible, en poursuivant le raisonnement ci-dessus, de supposer qu'un plus grand nombre de spectateurs pourront se rendre dans cette galerie, Qt l'on pourrait dès lors lui donner encore de plus grandes dimensions; mais il faut penser aussi que si les salles sont trop grandes pour les occupants ordinaires, cela amènera à une impression de vide et de nudité qui attristera les promeneurs. De même que dans une soirée, un bal, il est bon qu'il y ait parfois trop de monde, afin qu'à un certain moment il y en ait assez, de même, dans un lieu de promenade, il est bon qu'il y ait parfois un peu de foule, afin qu'à un instant donné, il n'y ait pas solitude. Aussi, sans prétendre imposer de règles fixes pour une question qui peut varier souvent, il me semble néanmoins que ce que je viens de dire donne la mesure moyenne de l'usage des foyers. Au surplus, cela étant affaire de statistique et d'observation, l'architecte pourra, suivant les théâtres, modifier les dimensions des salles de promenade ; mais en supposant qu'elles soient destinées à un théâtre d'opéra comme celui de Paris, ce sont les données que j'ai indiquées, qui, résultant d'une élude pratique, paraissent devoir être mises en usage.
Ceci adopté, voyons donc quelles sont les dimensions approximatives qu'il faudra donner à ces salles, pour permettre une évolution facile à trois cents personnes.
Nous avons déjà vu que ces sortes de promenoirs doivent être plus longs que larges; le rapport de ces dimensions peut certainement varier suivant le ter-
rain, suivant le goût de l'architecte, et suivant l'ordonnance que l'on a adoptée; mais en général il ne faudrait pas que la longueur fût moindre de quatre fois la largeur; mais il ne faudrait pas non plus qu'elle dépassât six ou huit fois cette largeur; car alors une salle relativement aussi longue paraîtrait étroite, et, au lieu de l'aspect d'une vaste salle des pas perdus, l'on risquerait d'avoir l'aspect d'une simple galerie, sinon d'un grand corridor. C'est donc environ quatre ou six fois la largeur de la salle qui peut être adoptée en principe pour la longueur totale du foyer.
Mais quelle sera la largeur de ce foyer ? Pour répondre à cette question, il faut étudier de quelle façon se fait la promenade. Le plus souvent ce sont deux spectateurs seulement qui se promènent ensemble; mais souvent aussi la-promenade se fait à trois de front; cela est naturel : quatre personnes ensemble se mettent instinctivement deux par deux; quand on est trois, si quelqu'un se détachait du groupe, il serait isolé et l'on reste alors trois de face; c'est ce nombre de promeneurs réunis qui doit être considéré parce qu'il se rencontre très-fréquemment dans ces réunions ambulatoires. Il va de soi alors que ces groupes se promènent dans une direction quelconque, qui se modifie naturellement une fois que l'on est arrivé aux extrémités de la salle.
Cette direction initiale quelle qu'elle soit, étant une fois marquée, il se formera à l'opposé de la paroi de la salle où la première promenade a lieu, une seconde direction, soit dans le même sens, soit plutôt en sens inverse, qui, comme la première, sera prise par de nouveaux groupes de trois autres personnes. Ces deux grands courants sont les directions normales qui for-
meront avant tout la marche des ambulants , et , en faisant une salle assez large pour que ces deux files puissent se mouvoir facilement, cela suffirait au besoin. Mais il faut compter aussi sur la file des irréguliers, qui vont d'un côté à l'autre, suivant leur caprice, ou suivant les rencontres qui se font, et il sera bien alors d*e supposer aussi dans ce cas, que trois autres personnes allant dans divers sens puissent avoir entre les deux files principales un espace assez large pour leurs évolutions intermédiaires.
Ceci admis, et la théorie dérivant d'une étude pratique dont chacun peut se rendre compte, on voit qu'il faut que la salle ait l'emplacement nécessaire pour que neuf personnes puissent marcher de front à leur aise, puis qu'il y ait en outre une certaine distance entre les trois files, afin que l'on ne soit pas coudoyé à tout instant. Cela amènera à des dimensions qui peuvent être exprimées exactement par des chiffres. Les neuf personnes occupent à elles seules environ six mètres de front, c'est à peu près soixante-quinze centimètres par individu, ce qui est suffisant. A cela, il faut ajouter les espaces compris entre les files ellesmêmes, et ceux compris entre les files et les parois de la salle, ce qui donne quatre espaces. En supposant à ces espaces une largeur moyenne d'un mètre, on aura ainsi assez de facilité pour que les promeneurs ne se gênent pas; un peu moins serait trop restreint, un peu plus serait inutile. Cela portera à environ dix mètres la largeur totale de la galerie, et l'on arrive ainsi à cette dimension qui peut être prise tout au moins comme point de départ.
Cela donnerait alors, comme mesure approximative de la longueur, une étendue moyenne de soixante
mètres. De sorte que les dimensions du foyer principal d'un grand théâtre seraient à peu près fixées, à la condition toutefois que ces dimensions totales suffisent à la masse générale des promeneurs. C'est ce qui reste à examiner.
La surface totale de la grande salle serait donc, d'après les dimensions indiquées, de six cents mètres environ; or, comme nous avons vu que cette salle ne devait servir qu'à trois cents promeneurs à la fois, il en résulterait que cela donnerait deux mètres superficiels par assistant , soit plus de deux mètres cinquante d'écartement entre deux groupes consécutifs. Cela est bien suffisant, et il n'y a pas à craindre qu'avec ces dimensions la promenade régulière soit entravée. S'il se produit dans certains cas, et à certains instants, quelques embarras, c'est qu'il est impossible d'assigner à chacun une marche parfaitement ordonnée; mais avec les dimensions indiquées ces embarras ne seraient que de courte durée, et la promenade interrompue un moment reprendrait bien vite son cours normal.
Sans parler encore de la décoration artistique de ces salles, je dois cependant dire un mot de leurs proportions. La longueur est connue, la largeur est déterminée; il ne reste plus qu'à s'occuper de leur hauteur. Là encore il n'y a pas de règles bien fixes; cela dépend de lapensée de celui qui construit; mais je dois faire seulement remarquer ceci : c'est que ces salles sont en • somme des salles de fêtes, largement éclairées et devant être somptueusement décorées. Or il est évident qu'une des conditions du grand aspect d'une salle, est la hauteur; c'est peut-être même la condition principale. Une salle basse vous amène instinctivement h.
porter les yeux vers le sol, et la vue est bornée à peu de distance des yeux. Une salle élevée, au contraire, vous porte naturellement à élever les regards, et Ton juge tout de suite de la grandeur du vaisseau où Ton se trouve. Je serais peut-être un peu embarrassé pour donner la raison physiologique de la direction différente de la vue, dans des salles de hauteur différente. Mais, sans essayer d'expliquer ce que je ne saurais bien démontrer, je constate seulement le fait, fait qui existe et qui peut constituer un axiome.
Ce fait physiologique ne s'arrête pas seulement à la hauteur des salles; il va aussi à la forme de la paroi supérieure. Les plafonds, comme je l'ai déjà dit, ont toujours l'air de peser sur la tête, et la vue s'abaisse ; la voûte, au contraire, dégage l'esprit et le corps, et la vue s'élève plus librement, de sorte que pour donner toute confiance aux spectateurs et toute sécurité instinctive, on est conduit dès le principe à ceci : c'est qu'un foyer public doit être d'une grande hauteur et qu'il doit être voûté , ou tout au moins terminé par des voussures.
Maintenant quelle est la hauteur absolue qu'il faut choisir? Je ne saurais le dire : cela est impossible à décider. On peut faire bien de plusieurs manières; il ne s'agit que de réussir. Il y a seulement une règle générale donnée jadis par Palladio et qui, tout en n'étant qu'une formule empirique, est confirmée par de nombreux exemples. Cette règle, c'est que les salles, pour être harmonieuses à l'œil, doivent avoir comme hauteur, ou la dimension de la largeur, ou bien une fois et demie ou deux fois cette dimension. On voit que la théorie est large; mais en supposant une moyenne, on arrive à un chiffre qui peut servir de base, et donne
ainsi au foyer une hauteur de 1 5 mètres environ. Mais, je le répète, tout cela ne mène pas à grand'chose; les théories sont bonnes lorsqu'elles dérivent de la pratique seule et des services auxquels il faut répondre ; mais pour la question d'art pur, il y a danger à s'en rapporter plutôt à ces théories qu'à son sentiment. Je donne donc la hauteur moyenne de quinze mètres sous toutes réserves, et pour ne rien négliger dans la question qui nous occupe.
Si nous passons à la catégorie suivante des promeneurs qui veulent être dans des pièces plus séparées, cela n'offre aucune difficulté. Que ces pièces soient placées dans des endroits écartés ou seulement aux extrémités du grand foyer, cela n'a aucune importance; ce seront toujours des salles de petites dimensions qui pourront toujours s'agencer facilement. C'est un service restreint qui, par ses dimensions restreintes, trouvera toujours facilement place dans une partie quelconque de l'édifice, et il est inutile de trop s'appesantir sur ce point. Je dirai seulement qu'il paraît convenable que ces pièces soient installées aux extrémités du grand foyer, afin que la lecture ou le repos puissent succéder facilement à la promenade, et que là promenade puisse facilement succéder à la lecture ou au repos. Je crois donc que, dans le plus grand nombre de cas, il serait bon d'installer ces pièces réservées aux deux bouts de la galerie centrale; il y aurait pour les habitants de ces pièces séparation suffisante avec les spectateurs ambulants, mais il n'y aurait pas abandon.
Vient ensuite la catégorie des spectateurs qui désirent se reposer ou se promener à l'air libre, sans néanmoins sortir de l'édifice* et qui veulent jouir
de la vue des abords extérieurs du théâtre. Avant de parler en détail de cette dernière catégorie, je pose tout de suite en axiome que la terrasse, galerie ou loggia, qui doit la recevoir, doit être établie sur le devant du théâtre. C'est là que la vue est ou tout au moins doit être plus belle. C'est là que se rendront les spectateurs désireux de voir le mouvement qui se fera au bas de la façade et dans les rues avoisinantes. Ce ne sera pas à gauche, ce ne sera pas à droite, que la galerie sera le mieux placée ; c'est au milieu et au milieu seulement. Or cette place désignée ainsi, indiscutable, nous amène naturellement aussi à désigner la place du grand foyer. En effet, si comme je le montrerai bientôt, le foyer doit être immédiatement derrière la loggia, il y aura quelques précautions à prendre pour que la sortie de l'un à l'autre se fasse sans gêner les promeneurs, et, avant d'indiquer ces précautions , il faut savoir s'il y aura lieu de les employer.
Tout d'abord il est évident que le grand foyer de promenade devant servir de lieu central de réunion, doit être placé dans un endroit central, c'est-à-dire à égale distance des places de droite et de gauche. Or, cette grande galerie ne peut être établie entre les escaliers et les couloirs, puisque les arrivants des escaliers couperaient la file des promeneurs. Il ne peut être non plus établi au-dessijs de la cage du grand escalier, puisque celle-ci occupe toute la hauteur de l'édifice; il ne peut naturellement pas être placé entre la salle et la scène, et il ne reste alors qu'une seule place libre qui devra dès lors être employée, non-seulement par la raison principale qu'elle est seule vacante, mais encore parce qu'elle convient parfaitement
à sa destination. C'est l'emplacement qui se trouve entre les escaliers et le devant de la façade, c'est-àdire au-dessus du grand vestibule d'arrivée, c'est la place par excellence, la place typique, et, sauf les cas donnés de terrains irréguliers, il ne faut pas penser à installer le foyer autre part. Au surplus, dans tous les théâtres munis de foyers qui méritent ce nom, cette place a toujours été choisie, et elle est tellement rationnelle, qu'il est oiseux de la défendre plus longtemps. Je suis quasi confus de tant m'appesantir sur une chose si simple, et que tout le monde approuve ; mais puisque je me suis donné pour tâche de soulever toutes les questions qui se rattachent à la disposition des théâtres, je dois les examiner toutes, trop heureux quand, par instants, je rencontre des solutions qui ne soulèvent aucune discussion.
Ainsi donc la place du foyer est définie, immuable, et c'est un des grands principes de la composition primordiale des théâtres. Mais si ce foyer est placé sur le devant, au-dessus du grand vestibule du rez-dechaussée, il n'y aura plus de place possible pour la loggia, qui, elle, doit être tout à fait sur la face de l'édifice, qu'au-dessus du portique d'entrée qui précède le vestibule. Cette galerie ouverte, en effet, ne peut être suspendue dans le vide, elle ne peut empiéter sur le vestibule parce qu'elle manquerait de points d'appui ; elle est donc fatalement installée au-dessus du portique d'entrée, et dè's lors contiguë dans toute sa longueur à la paroi extérieure du foyer. C'est là encore une vérité incontestable que je discute par conscience, mais que le bon sens accepte sans observations. Donc : foyer au-dessus du grand vestibule et loggia au-dessus du portique d'entrée. Ces deux emplacements ne peu-
vent être modifiés et ils sont aussi définis que les emplacements respectifs dé la salle et de la scène.
Avant de voir les relations d'ouverture et de communication qui doivent avoir lieu entre le foyer et la galerie ouverte, et pour terminer complètement l'examen de l'emplacement définitif du grand foyer, il reste encore à se rendre compte de la hauteur à laquelle cette salle devra être située.
Sur ce point il y a quelques divergences d'opinions ; mais l'étude réfléchie de ces opinions conduit à un résultat invariable, c'est-à-dire à placer le grand foyer à la hauteur de l'étage des premières loges.
Quelques personnes voulant donner aux secondes loges une apparence de plus grande richesse, afin que la différence des deux rangs de premières et de secondes fût moins sensible, avaient pensé que si le foyer était établi au niveau de ces secondes loges, l'étage principal, l'étage noble, pour ainsi dire, étant ainsi plus voisin des places supérieures, donnerait à ces places supérieures une plus-value de luxe, et par suite une plus-value de location. Il y a dans cette idée et une illusion, et une impossibilité pratique.
Si les foyers étaient installés au niveau des secondes loges, il y a bien à parier que cela n'influerait en rien sur la valeur locative de ces places. Ce n'est pas pour aller plus facilement aux foyers que les abonnés louent les premières loges ; c'est parce que ces loges sont les meilleures de la salle, parce qu'elles sont les plus en vue, et parce que cela paraît de meilleur ton que d aller au-dessus. Or lorsqu'on est dans la salle, c'està-dire à l'endroit où l'on voit et où l'on se fait voir, on se soucie assez peu de ce qui se passe au dehors. Les secondes loges seront toujours les secondes loges,
quand bien même elles seraient plus favorisées que les premières sous le rapport du confortable extérieur. Dans les foyers toutes les places sont confondues, dans la salle seule elles sont distinctes, et c'est cette distinction qui en fait la valeur relative. Ce n'est donc pas cette disposition qui pourrait influer sur les prix de location, mais bien d'abord la mode qui pourrait amener à supposer autant d'apparat à chacune jles places rivales; puis surtout la décoration intérieure de la salle, disposée, si cela était possible, de manière que les deux étages principaux fussent compris dans une même ordonnance. Avec cela on arriverait peut-être à donner plus de prix aux deuxièmes loges, mais on peut même encore en douter. Quoi qu'on fasse, il y aura toujours une disposition matérielle qui fera deux catégories distinctes de deux séries de places distinctes.
Au surplus cette question de location, question importante, je le reconnais, est néanmoins une question particulière et personnelle aux directeurs, et elle ne doit pas influer outre mesure sur les autres questions. Peu importent à tous les assistants du reste de la salle, les petites rivalités entre deux rangées de loges et les prix de location de chacune d'elles. Ce qu'il faut à tous, c'est que les dépendances communes à tous soient facilement accessibles à tous, et que si les foyers ont une place centrale par rapport à la droite et à la gauche, ils aient aussi une place centrale par rapport aux places du bas et aux places du haut. Or comme le parterre et l'orchestre fournissent surtout le principal contingent de promeneurs, il est rationnel que les galeries et foyers ne soient pas trop élevés au-dessus du rez-de-chaussée. S'il y avait une modification à faire
à la hauteur de l'emplacement des foyers, il faudrait bien plutôt les disposer au niveau des fauteuils d'orchestre, qu'à celui des secondes loges. Mais cela ne serait pas possible en thèse générale, car il n'y aurait plus au-dessous de ces salles assez de hauteur disponible pour placer les vestibules. Laissons donc les foyers où ils sont communément, c'est-à-dire à l'étage noble et central, et ne cherchons pas pour une question spécieuse et en tout cas particulière, à bouleverser les habitudes du public, et à le priver des facilités pratiques que lui donne l'installation actuelle des foyers de promenade.
Il y a de plus, en dehors de ces considérations théoriques, des considérations encore plus définies, et qui s'opposent à l'établissement du foyer à l'étage des secondes loges. Ce sont des difficultés matérielles qui parfois même seraient des impossibilités.
Si tout l'ensemble des dispositions que nous avons examinées jusqu'à présent restait dans l'ordre, et. que l'on voulût seulement, sans bouleverser toute la composition, mettre le foyer à un étage plus haut qu'il n'est mis d'ordinaire, il en résulterait de deux choses l'une : ou le vestibule du rez-de-chaussée devrait se surélever de la hauteur d'un étage, afin de rejoindre le sol du foyer, ou il faudrait .au-dessus de ce vestibule et audessous de ce foyer, installer une grande pièce intermédiaire. Dans le premier cas, le soubassement aurait une hauteur démesurée par rapport au reste du monument, ce qui serait contraire à toute idée artistique qui veut que le soubassement d'un édifice quelconque ait moins d'importance que l'étage principal. Mais à part cette question d'art théorique, il faut songer que tous les foyers et galeries devant être aux mêmes ni-
veaux, tous les vestibules et galeries du rez-de-chaussée devront être aussi surélevés de la hauteur d'un étage pour arriver à ce niveau général, et il résulterait alors de cette disposition que toutes les communications de l'étage des premières loges viendraient se butter contre les murs fermant le haut de toutes ces pièces, et qu'au lieu d'avoir à cet étage important des dégagements faciles, conduisant dans toutes les parties du théâtre, on se trouverait au contraire emprisonné de toutes parts. Cela est inadmissible. Si au contraire, au lieu de surélever les pièces inférieures, on prend le parti d'installer au-dessus de ces pièces du rez-dechaussée des pièces intermédiaires entre la voûte des vestibules et le plancher du foyer, on aura bien ainsi les communications que l'on ne trouvait pas ci-dessus, mais à quel prix? quels seront ces espaces abaissés qui ressembleront à de grands tiroirs et qui de plus seront inutiles aux assistants? Supposez un instant par la pensée cet espace sous le grand foyer, ayant tout au plus trois mètres de haut sur une largeur de dix mètres et une hauteur de soixante; que faire dans une telle soupente? on n'aurait que la ressource de la diviser en petites pièces inutiles, d'en faire des dépôts, qui seraient fort mal placés, finalement de fermer ces espaces au public, et l'on retrouverait les difficultés de circulation ci-dessus signalées.
Enfin, comme malgré ces raisons évidentes on pourrait encore prétendre qu'il est possible de placer le foyer au niveau des secondes loges, tout en n'ayant pas un rez-de-chaussée trop élevé, et cela alors en mettant l'orchestre tout à fait de niveau avec le sol extérieur, il faut bien dire que si ce moyen peut parfois se prendre dans des théâtres de peu d'importance,
il est à peu près impraticable lorsqu'il s'agit d'un grand théâtre où la scène doit avoir de vastes et profonds dessous. Je traiterai cette question quand nous arriverons à cette partie essentielle d'un tel édifice. Pour l'instant je me borne à dire seulement que les difficultés de construction seraient si grandes, qu'elles seraient presque toujours des impossibilités.
Puisque je complète tout ce qui se rapporte aux foyers, je dois mentionner aussi la théorie qui consiste à faire deux étages superposés de galeries, c'est-à-dire à installer un foyer principal pour les places du bas ou places de luxe, et un foyer secondaire pour les places du haut. De cette façon, prétend-on, chacun a moins à descendre ou à monter, pour aller chercher un endroit de promenade, et chacun doit être satisfait.
Il n'en est rien, et si quelques théâtres suivant ainsi un programme donné, ont deux foyers superposés, cela ne sert qu'à une chose : c'est à montrer que c'est complètement inutile. Il y a d'ailleurs dans cette façon d'assigner des espaces différents à différentes catégories de spectateurs , une espèce d'indélicatesse assez blessante. Que les places soient distinctes dans la salle, il le faut bien, puisqu'il y a des places plus ou moins bonnes, partant plus ou moins chères; mais une fois sorti de cette salle, une fois que l'on circule dans l'édifice, les promenades doivent être pour tout le monde. A moins de demander à chaque assistant une carte spéciale pour lui permettre l'entrée des galeries réservées, chacun doit aller où bon lui semble et cela en toute liberté. Les couloirs, les escaliers, les foyers appartiennent à tous les spectateurs, et il ne peut y avoir de divisions que celles qui sont exigées
par le maintien de l'ordre et la facilité de la circulation.
Aussi, qu'arrive-t-il lorsque l'on établit un foyer secondaire? c'est que les personnes à qui il est destiné ne veulent pas avoir moins que les autres, se sentent froissées d'être ainsi mises à l'écart, et délaissant le foyer spécial vont aux foyers principaux, là où va tout le monde. Il n'y a qu'à voir, dans les théâtres ainsi disposés, le vide qui se fait dans ces salles inutiles, pour être bien convaincu qu'avec le sentiment et les convenances instinctives, la pratique est d'accord pour supprimer cette innovation intempestive.
Il n'y a qu'un moyen bien simple à employer si l'on veut que chacun puisse se promener facilement à l'étage de sa place, sans monter ou descendre pour aller au foyer central : c'est de disposer à chacun de ces étages, des galeries servant de promenoirs. Alors là la mesure est générale, les premières loges ont des galeries tout comme les quatrièmes. C'est un motif qui se retrouve à toute hauteur, et qui dès lors peut être admis et utilisé sans causer aucun froissement: il n'y a pas division, il y a similitude, par suite respect du public quel qu'il soit. Or d'après les dispositions ci-dessus discutées, comme nous avons vu que chaque étage avait des circulations autour de l'escalier central, on trouve là tout naturellement ces espèces de foyers spéciaux à chaque place, et qui peuvent servir à tous ceux qui ne veulent ni descendre, ni monter. Au lieu d'un foyer secondaire, délaissé de tous par sentiment et par dignité, on a des galeries de promenade, qui ne repoussent personne, et qui, facilement accessibles à chaque spectateur, serviront à la promenade divisée.
C'est par des raisons analogues à celles que je viens d'exposer que Ton doit repousser rétablissement d'un foyer spécialement affecté aux premières loges, bien que quelques personnes aient réclamé cette innovation; une plus-value accordée à une catégorie de places deviendrait immédiatement cause d'une moins-value pour les autres, et l'on se tromperait étrangement en supposant qu'une telle disposition serait bien reçue. Pourquoi éviter le contact et la réunion de divers spectateurs? Est-ce que ceux qui vont à l'orchestre, aux stalles d'amphithéâtre, aux secondes loges ou au balcon, sont d'une classe inférieure à ceux qui vont aux premières loges? Ce serait opérer une division très-regrettable, et tout à fait injustifiable; je le répète, ce serait apporter à certaines places une moins-value certaine et blessante que d'établir un foyer spécial. Les loges ont des salons qui peuvent contenir les assistants qui ne veulent pas coudoyer les autres; cela suffit, mais ne formez pas une catégorie particulière de spectateurs particuliers qui nuirait à tous les spectateurs en général. Au surplus, si l'on voulait installer un tel foyer, comme il faudrait naturellement qu'il fût placé dans l'axe de l'édifice afin de servir également aux deux côtés du théâtre, ce serait une cause de perturbations pour tous les autres services, perturbations semblables à eelles que j'indiquerai plus loin en parlant de la loge et des dépendances affectées au chef de l'État.
Après cette grande digression sur les foyers, il est temps de revenir à la loggia ou galerie ouverte. Ainsi qu'il a été dit, cette loggia doit précéder le foyer, et être placée sur la façade même de l'édifice. Pour lui donner toute facilité de ménager les vues au dehors,
il faut qu'elle soit fort étendue, c'est-à-dire qu'elle occupe tout le développement de la façade et qu'elle soit aussi ouverte aux extrémités, afin que la vue puisse s'étendre latéralement. Ses dimensions en longueur dépendent donc de la dimension même du monument, et îl n'y a pas d'autres règles que celle-là pour fixer ce développement. Quant à la largeur, comme le plus grand attrait de cette loggia est de voir l'aspect extérieur du théâtre, on comprend que cette largeur doit être bien moins grande que celle du foyer où la pro menade est le but, tandis qu'ici elle n'est que l'occasion; en supposant que deux bu trois personnes puissent facilement passer de front, on satisfera à toutes les éventualités, et quatre ou cinq mètres suffiront.
Mais si la promenade est secondaire, la station sur la façade de l'édifice est chose principale. Il faut donc s'arranger de façon à disposer des balcons ou terrasses qui permettent cette station sans que les occupants aient à craindre d'être dérangés par les promeneurs, si rares qu'ils soient, ce qui revient à dire qu'il faut qu'en dehors des quatre ou cinq mètres indiqués pour la largeur de la loggia, il y ait au droit de chaque balcon des saillies ménagées et assez grandes, pour former pour ainsi dire avant-balcons et garer de la circulation de la loggia les personnes qui y seront installées.
Ces balcons seront plus ou moins nombreux suivant l'ordonnance adoptée; mais en tout cas il est nécessaire qu'ils soient spacieux et disposés de manière à faire saillie sur le corps de l'édifice, afin que la vue soit parfaitement libre; c'est le but principal de cette adjonction importante et il doit être recherché avant tout.
Tout cela défini et adopté, il ne s'agit plus que de savoir comment se fera la communication du foyer fermé avec la galerie ouverte. Dans quelques théâtres où cela est installé, la communication est sommaire ; des portes-croisées sont placées entre les deux promenoirs ; les ouvre qui veut, les ferme qui y pense, et chacun passe de la pièce fermée à la galerie en plein air, comme bon lui semble, sans se soucier de ce qui en résulte.
Cela peut être fort bien au point de vue de la liberté individuelle; mais cela est fort mal au point de vue delà liberté collective; c'est-à-dire que pour satisfaire au désir de quelques assistants, on force tous les autres à souffrir. En effet, ces portes ouvertes amènent immédiatement dans la salle un vent plus ou moins violent, mais toujours importun, et d'autant plus intense que la température extérieure diffère de la température des foyers. L'air froid se précipite par ces ouvertures, pénètre dans le promenoir, et vient frapper au visage ou à la poitrine brusquement et sans atermoiements les malheureuses personnes qui espéraient avoir un instant de bien-être, et qui rie pensent plus alors qu'à relever le collet de leur habit, à se mettre à l'abri de ces détestables courants d'air, et qui, finalement, quittent ce foyer inhospitalier pour se réfugier dans des parties de l'édifice plus garanties du vent.
Ceux qui sont cause de ce désastre ne sont pas non plus indemnes. Le vent avant de pénétrer dans les salles passe sur eux, et bien que l'endroit où ils se trouvent les rende moins sensibles que les autres assistants, ils n'en ont pas moins conscience d'un refroidissement sinon dangereux, au moins toujours désagréable.
Il est de toute nécessité d'éviter un tel ennui, et sauf les cas exceptionnels où la température extérieure est élevée et équilibrée avec celle de l'intérieur du théâtre, ces portes-croisées doivent être rigoureusement condamnées.
Il faut cependant aller du foyer dans la loggia : eh bien, cela peut se faire en établissant seulement une ou deux issues spéciales et en les munissant de tambours bien jointifs ; de cette façon l'air n'entra pas brusquement, et si par instant il rafraîchit un peu la température des salles, au moins cela se fait sans secousses, sans courants d'air violents, et à peu près graduellement. Ces tambours, bien que le moyen soit fort simple, suffiront pour préserver tous les spectateurs des angines, des pleurésies, et des fluxions de poitrine que leur occasionne le système barbare de l'ouverture directe.
Il ne s'agit plus que de désigner la place de ces tambours. Il est évident que les personnes qui se promènent dans le foyer jettent parfois, par les ouvertures qui communiquent avec la loggia, des regards qui leur permettent de voir quelque peu ce qui se passe au dehors du théâtre, et c'est surtout à la partie centrale, là où le mouvement est le plus actif et la réunion plus grande, que les vues doivent être le plus recherchées. Or, comme les tambours, de quelque façon qu'ils soient construits, masquent toujours plus ou moins les vues directes, il ne faut pas en établir dans cette partie centrale, mais bien les placer vers les extrémités du foyer, là où la promenade aboutit, et où la circulation est moins grande.
Ceci accepté, il faut encore s'occuper de ce qui se passera dans la loggia même, à l'arrivée. et à la sortie
de ces tambours : il est évident qu'en ces deux points il y aura à divers instants une espèce de flux qui amènera là plus de monde que vers le milieu de la loggia, et si, au-devant de ces issues, il n'y avait que les dimensions ordinaires du reste de la galerie, on risquerait fort d'avoir des encombrements qui gêneraient soit les arrivants et les sortants, soit les personnes déjà installées dans les balcons avoisinant ces points extrêmes. Il est donc logique de ménager au devant des tambours des espaces plus grands que la largeur normale de la loggia, afin de former en ces endroits définis des espèces de vestibules d'entrée et de sortie assez vastes pour permettre d'éviter tout encombrement.
L'emplacement de la loggia et ses dimensions étant trouvées, il ne reste plus qu'à s'occuper de son ordonnance; question délicate, qui doit être laissée à l'artiste et qu'on ne peut résoudre d'une façon mathématique. On ne peut dire qu'une chose à ce sujet, mais pourtant chose importante; c'est que pour que la loggia puisse avoir toute son utilité, il convient qu'elle puisse servir et pendant les beaux jours et pendant les temps de pluie, non pas sur les balcons mêmes qui, dans ce dernier cas, seront probablement délaissés, mais au moins dans la galerie elle-même, qui pourrait encore permettre la promenade en plein air, si l'on peut s'y trouver à l'abri.
Or, si l'on suppose la loggia ouverte largement et que l'on n'oppose pas quelque obstacle à la pluie qui pourrait survenir, il arrivera que les assistants seront mouillés, ne pourront plus rester au dehors, et qu'ainsi, dans ce cas du moins, la loggia n'aura plus sa raison d'être. Il est donc nécessaire que les ouvertures extérieures n'aient pas une trop grande élévation pour
que le portique de la loggia puisse être garanti suffiT samment. Cependant comme l'ordonnance monumentale de l'édifice exige que le premier étage soit important, et qu'il annonce convenablement l'étage principal du théâtre, que de plus il est naturel que la loggia qui est au devant du foyer participe des grandes dimensions de ce foyer, on arrivera à jsette indication : faire d'abord des ouvertures fort élevées afin de donner l'aspect voulu et rationnel, puis installer dans ces ouvertures des espèces de claustra qui en diminuent les proportions et servent pour ainsi dire de persiennes ou de stores. Si le bâtiment est construit dès le principe sans avoir ces adjonctions nécessaires, on peut être certain qu'un jour ou l'autre ces appendices seront placés tant bien que mal en menuiserie et en vitrage, et comme l'architecte doit construire son édifice de telle sorte qu'il soit à l'abri des mutilations postérieures, il devra chercher les moyens d'installer tout de suite et d'une manière définitive cette fermeture partielle. Qu'il fasse cette claustra, cette espèce de tenture, en pierre , en fer, en bois, ou en marbre, lui seul est juge du procédé; mais, néanmoins, il va de soi que cette disposition faisant l'office d'un remplissage, doit avoir l'air d'un remplissage, et non d'une partie portante. Au surplus cela peut donner naissance à bien des motifs heureux, et quelle que soit la manière dont ces motifs seront étudiés, ils serviront toujours à donner de l'échelle au monument et à indiquer le principe de vérité nécessaire dans l'architecture.
Nous n'avons plus à nous occuper que des deux dernières catégories, celles qui se rapportent au fumoir et au glacier ou restaurant.
Pour la première, c'est presque une innovation. Jusqu'à présent les fumoirs ont été rejetés de tous les théâtres français, soit à cause de la crainte du feu, soit à cause de l'odeur du tabac qui pouvait se répandre dans la salle et incommoder divers spectateurs. Dans plusieurs pays pourtant, notamment en Espagne, les fumeurs sont mieux partagés; on fume à peu près indistinctement partout, sauf dans la salle; pendant les entractes chacun allume son cigare ou sa cigarette, et joint au plaisir de la causerie ou de la promenade celui de lancer quelques bouffées de tabac. Je ne pense pas que cet usage ait occasionné dans ce pays plus d'incendie que dans les autres contrées et, quant à l'odeur du tabac, chacun y est si bien habitué, que personne ne songe à s'en plaindre. On fume dans tous les wagons, dans les voitures publiques, dans les restaurants, dans les bals même, et dès lors ce plaisir ou ce vice, comme on voudra l'appeler, a naturellement droit de cité au théâtre.
En France, malgré la progression toujours croissante du nombre des fumeurs, nous n'en sommes pas encore là, et il faut bien s'arranger de telle sorte que, dans un théâtre, ce qui fait l'agrément des uns, ne fasse pas l'ennui des autres.
Je ne sais pas encore si cette installation d'un fumoir aura grand succès. Peut-être sera-t-elle inutile dans les théâtres où il n'y a pas d'abonnés assistant souvent aux mêmes pièces, parce que l'intérêt de la représentation pourrait amener les spectateurs à ne pas prendre le temps nécessaire pour fumer à leur aise; mais dans un grand théâtre de musique par exemple, où les abonnés vont plus de cent fois par an entendre les mêmes œuvres et écouter les mêmes chanteurs,
beaucoup de personnes n'assistent à la pièce que pendant un certain temps, puis causent ou se promènent ensuite, et il se peut alors que» le fumoir soit plus recherché ; en tout cas , comme il faut que celui qui passe cinq ou six heures dans un édifice puisse pendant ce séjour y trouver toutes les distractions qui peuvent lui être données, il est bon d'établir un tel local, quitte à ce que la pratique dise plus tard son utilité ou son inutilité. Dans ce dernier cas on changerait la destination du fumoir et on le transformerait eii galerie de promenade , ou bien on en ferait telle dépendance qui paraîtrait convenable, et cela ne nuirait en rien à la disposition générale et primitive du théâtre. Dans le premier cas le fumoir étant reconnu indispensable, il ne s'agira plus que de l'établir confortablement et de manière à ce qu'il n'incommode personne.
Cela est facile à faire : il faut que la salle ou galerie affectée à cet usage soit en communication à peu près directe avec les foyers et les couloirs de la salle; mais il faut aussi qu'elle soit séparée de tout cela par des espèces de pièces ou vestibules assez grands pour y disposer plusieurs portes ou tambours. De cette façon l'odeur du tabac pourra pénétrer tout au plus dans ces vestibules, mais n'ira pas plus loin, au moins d'une façon appréciable. C'est là une des indications de l'organisation de ce service. Quant à la forme de la salle, il est évident qu'elle doit avoir celle d'une galerie de promenade, de dimension bien moins grande que le foyer, puisqu'elle ne sert qu'à une petite partie des assistants.
Il ne s'agit plus que de désigner la place, sinon inflexible au moins possible, de cette galerie spéciale.
Or, cette place résulte à peu près directement du reste de la composition d'ensemble; puisque la partie centrale du théâtre est occupée par la loggia, le foyer et le grand escalier, qui servent à tous, il faut bien reporter latéralement une galerie moins importante, qui, dans tous les cas, doit avoir des ouvertures donnant au dehors, afin que l'air puisse se renouveler facilement, et comme le devant est occupé par la loggia, il n'y a plus de disponible que les côtés latéraux, c'est-à-dire les emplacements qui correspondent au premier étage, aux galeries de la queue placées au rez-de-chaussée. Cet emplacement du reste convient encore parfaitement à sa destination, en ce qu'il peut facilement communiquer par ses deux extrémités avec le foyer et avec la salle, et que cette communication n'est point néanmoins assez immédiate pour empêcher l'établissement des grands tambours des vestibules intermédiaires dont j'ai parlé. Tout s'arrange donc à loisir, tous les services sont parfaitement installés, et la disposition rationnelle du plan est d'accord avec le raisonnement et la pratique.
Mais comme il y a deux emplacements pareils, l'un à droite, l'autre à gauche du théâtre, il s'agit encore d'en choisir un pour placer le fumoir, et le second pour établir le glacier - buffet , dont l'importance est à peu près la même. Le côté du fumoir serait indifféremment choisi parce qu'il n'a qu'une fonction relative à la salle; mais il n'en est pas de même pour le côté du glacier, qui a des fonctions relatives avec l'extérieur, et qui, comme nous allons le voir, doit être placé près de la descente à couvert des voitures. Il résulte donc que le fumoir devra être placé du côté opposé, de sorte que rien n'est laissé
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à l'aventure dans cet emplacement spécial, qui est ainsi désigné rationnellement.
Voyons ce qui amène à placer la galerie du buffet du côté de la descente des voitures. Cette galerie n'est pas la seule dépendance de ce genre qui soit utile au public; pour la compléter il faut lui adjoindre un restaurant. Je sais bien que jusqu'à présent c'est en dehors du théâtre que cette dépendance est placée; mais il n'en est pas moins désirable qu'elle fasse partie intégrante d'un édifice théâtral complet. Si ce restaurant était ainsi installé, bien des personnes au lieu d'aller dîner autre part , avec la crainte d'arriver en retard pour le lever du rideau, pourraient au contraire se munir d'abord de leurs billets, puis dîner à leur aise dans ce restaurant spécial, certaines qu'elles seraient alors d'être prévenues à temps. De plus quelques spectateurs vont parfois souper en quittant le théâtre, et ils auraient également là un endroit tout prêt à les recevoir, et même, comme on pourrait au besoin commander son menu pendant le dernier entr'acte, il n'y aurait plus d'attente possible ; tout serait en ordre à l'arrivée au restaurant, et l'on gagnerait ainsi du temps, de l'exactitude et de la facilité. Je suis persuadé que ce service ainsi complètement établi, serait bien vite apprécié par un grand nombre de spectateurs, et que le restaurant ne chômerait pas faute de clients. C'est un essai à tenter, mais toute présomption est en sa faveur, et je crois que cette innovation serait parfaitement reçue. Au surplus, quand bien même ce restaurant devrait être délaissé, ce que la pratique seule montrera, il n'en résulterait que la transformation de ces salles, qui seraient affectées à une autre destina*
tion, ce qui se trouve toujours facilement dans un grand théâtre, et cela ne causerait aucune gêne et ne nuirait en rien aux autres dispositions déjà adoptées. Aussi il est, je crois, du devoir de l'architecte de penser aux grandes facilités et au confort que pourrait donner un tel établissement et de l'installer dans l'édifice qu'il construit.
Il est tout naturel que le glacier, le buffet, soit une dépendance de ce restaurant, ou, si l'ojï veut, que ce restaurant soit une dépendance du buffet; c'est-à-dire que l'ensemble de ces deux parties ne constitue qu'un seul et même service, et il est alors rationnel que les diverses pièces qui formeront cet ensemble puissent communiquer très-facilement entre elles. Mais il est de plus indispensable quelles puissent communiquer aussi avec le dehors, et qu'une" entrée spéciale à cet établissement permette, non-seulement la facilité des approvisionnements, mais encore la facilité des entrées et des sorties des clients qui pourront arriver au glacier, sans passer par le théâtre; c'est-à-dire qu'il faut qu'avant l'ouverture des portes Ton puisse aller dîner au restaurant de même que les portes du théâtre étant fermées, après la représentation, l'on puisse quitter ce restaurant par une issue particulière.
Or quel est l'endroit qui paraît le plus convenable pour établir cette communication de dehors au dedans? c'est sans contredit celui qui, se trouvant -à proximité de la descente à couvert, permettra à tout le monde de venir en voiture et de s'en retourner de même à l'abri, ce qui n'empêchera nullement les piétons de profiter du même porche abrité. Il ne peut y avoir aucun doute à cet égard, et si l'on dispose
l'entrée particulière du côté de cette descente à couvert, on aura, je pense, fait pour le mieux.
On voit que cette solution indique le côté défini où doit être placé le glacier-restaurant, et cela complète l'ensemble des dispositions affectées au public. Nous avons dit que la galerie du buffet serait placée au-dessus de la galerie de la queue; il ne reste donc plus qu'à déterminer exactement où on placera le restaurant, et cela se trouve tout de suite. Ce sera au-dessous de la rotonde et des entrées de la descente à couvert que cette dépendance a sa place marquée; non-seulement le service se fera facilement du dehors, mais puisque la communication de la galerie de la queue avec la descente des voitures est large et commode au rez-de-chaussée, la communication sera tout aussi facile au premier étage. Je n'insiste pas davantage sur ce point; chacun pourra crayonner une disposition de plan d'après les principes que j'ai émis, et il arrivera sans effort et pour ainsi dire malgré lui, à agencer tous les services de manière à ce que les conditions exigées soient remplies. Je dirai seulement encore que la disposition de la descente à couvert donne au premier étage une grande salle circulaire, qui pourrait servir de salle commune; puis au-dessus de l'entrée et de la sortie de la descente, deux salons particuliers; puis encore entre ces salles et le bâtiment, deux pièces qui serviront de cuisine et de laboratoire; tout est donc convenable, prévu et agencé facilement, et dès lors le programme est résolu.
Cette dernière remarque faite, je pense avoir dit toutce qu'il y avait d'important à dire sur les grandes dispositions générales, et j'espère que les développe-
ments où j'ai cru devoir entrer permettront à tout le monde de pouvoir étudier et discuter ex pmfesso les nombreuses questions qui se sont présentées dans le cours de ce chapitre.