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CHAPITRE X

CHAUFFAGE JBT VENTILATION,

La science spéciale appliquée au chauffage et à la ventilation n'est pas encore une science bien définie puisque plusieurs systèmes sont en présence, qui se combattent l'un l'autre. Néanmoins elle est bien plus certaine que l'acoustique théâtrale, parce que pour résoudre le problème, on part de points définis et indiscutables. Pour se chauffer on sait qu'il faut faire du feu, pour ventiler une pièce on sait qu'il faut en retirer l'air vicié et le remplacer par de l'air pur. Le problème est donc nettement posé dans son principe, et il ne s'agit plus que de savoir comment on fera le feu et comment on fera arriver l'air.

Pour faire le feu, on se servira de poêles, de cheminées ou de calorifères ; cela va de soi; puis on échauffera directement, ou de l'air, ou de l'eau qui échauffera l'air à son tour. Ce commencement de choix n'est pas

aussi simple qu'il le paraît. Les calorifères usent beaucoup de combustible et sont encombrants, les poêles ont un emploi très -limité ; quant aux cheminées elles chauffent fort peu, et elles fument presque toujours.

Il faut pourtant prendre un parti : on étudie de plus près chaque système et l'on reconnaît que les poêles et les cheminées n'ont pas une puissance assez grande, et que seuls les calorifères, ces mastodontes de la fumisterie, peuvent être mis en usage pour agir efficacement dans de grands espaces. On continue son étude et l'on arrive probablement à ce résultat : que le chauffage à air chaud est le seul qui puisse manœuvrer avec assez de promptitude pour élever rapidement la température des grandes salles , mais que le chauffage au* moyen de l'eau, tout en étant plus paresseux à fonctionner, et tout en créant plus de difficultés dans l'exécution, a le grand avantage de rendre la température moins sèche, moins âpre à la gorge, et que, lorsqu'il s'agit de la voix des acteurs et des chanteurs, on ne saurait prendre trop de soin pour la conserver pure et intacte. On se résout donc à installer les calorifères à air chaud pour toute la grande partie du public, et les calorifères à eau chaude pour toute la partie du théâtre proprement dit, dégagements, vestibules, corridors, loges, pièces habitées et surtout pour toute la scène, rendez- vous naturel de tout le personnel des artistes.

La question de choix paraît alors à peu près ré* solue et il ne reste plus qu'à construire les appareils en nombre suffisant, et à faire passer par toutes les parties de l'édifice ces innombrables conduits et tuyaux qui lui donnent une certaine similitude avec le corps humain. Les artères, les veines, les vaisseaux capil-

laires, sont remplacés par dés tubes principaux ou secondaires. On installe les uns dans les reins des voûtes, les autres dans les épaisseurs des murs. Ceux-ci grimpent après les parois verticales, ceux-là se suspendent aux arceaux, et les caves se garnissent de ramifications étranges. Ce ne sont qu'immenses serpents qui rampent sur toutes les surfaces ; ce ne sont qu'immenses boyaux qui se tordent en tous sens ; ce ne sont qu'immenses polypes qui pénètrent dans toutes les constructions. Puis quand tout est installé, qiîand le foyer, le cœur, de cette pieuvre gigantesque est prêt à battre, on fait circuler partout la vie et le sang, soit l'air, le feu et l'eau, et le monstre respire en envoyant dans l'édifice sa puissante haleine, tandis qu'il crache au ciel des panaches de fumée noirâtre.

Mais hélas ! le géant est souvent bien mal constitué ! il est nerveux et plein de caprice ; la pléthore ou l'anémie se disputent la priorité, et de tous les grands bras qui étreignent et enlacent le bâtiment, la plupart sont frappés d'inertie et de caducité !

Je ne voudrais pas décourager par trop les constructeurs de calorifères, qui ne sont pas toujours complètement responsables du résultat. La température extérieure se modifie incessamment, et incessamment change l'effet de l'appareil. Puis une des plus grandes causes de l'impuissance des engins, c'est que le plus souvent les directeurs de théâtres cherchent à réaliser des économies sur le combustible ; pendant quelque temps le foyer est chargé régulièrement ; le charbon ne manque pas, puis arrive un jour où le temps est par hasard moins rude ; on diminue pour <îe jour-là la provision ; on éteint le feu à demi. Comme cela a coûté moins cher, on recommence le lendemain : la tempe-

rature est devenue plus froide, les spectateurs grelottent plus ou moins, mais ne se plaignent guère ; une mauvaise soirée est bientôt passée, et Ton est patient en France ! Le fait particulier devient alors fait général, et Ton continue à souffler dans ses doigts en attendant que la chaleur naturelle des assistants vienne remplacer la chaleur des calorifères. Puis, le plus souvent encore, le chauffage est fait à forfait et l'entrepreneur, plus soucieux #'de gagner de l'argent que de remplir complètement son marché, modère naturellement les feux, quand l'extinction n'a pas lieu par suite de l'incurie de l'employé préposé au chauffage.

Toutes ces causes, hélas ! trop pratiques, n'atteignent pas directement les ingénieurs civils, qui exécutent les appareils ; mais il faut avouer néanmoins qu'ils se ménagent peu entre eux, et qu'ils sont disposés à condamner les travaux faits par leurs confrères. Cela est bien naturel ; chacun a son système que naturellement il croit le meilleur ; si on le délaisse, il aura beau jeu pour récriminer contre les autres. Au surplus cette diversité de systèmes proposés ou adoptés, indique bien que la théorie du chauffage n'est pas inflexible, et qu'il n'y a pas lieu de s'étonner outre mesure si, malgré toutes les précautions prises, le résultat est encore incertain.

Il y aura treize calorifères au nouvel Opéra, dont trois installés pour le chauffage à l'eau chaude. Aussi malgré l'habileté du constructeur qui les établit, M. d'Hamelincourt, on ne peut se flatter que tout l'ensemble fonctionnera parfaitement. Mais enfin, si, comme je l'espère encore un peu, tout ce système général vient à réussir, il pourra être utilement consulté pour des applications analogues.

Je ne parle pas des poêles que tout le monde connaît, et qui sont en général très-peu employés dans les théâtres, ni des cheminées, qui ont plutôt pour but d'assainir et d'égayer les pièces que de les chauffer réellement, à moins qu'elles ne les enfument, et je termine ce qui se rapporte au chauffage des théâtres en disant que les fumistes sont voués aux malédictions des architectes, qui ont toujours la crainte de voir s'écrouler leur bâtiment sous les coups redoublés de ces perforateurs forcenés; ils défoncent les voûtes, ils coupent les clefs des arcs, ils déchaussent les murs, ils bouchent les fenêtres, ils cherchent enfin à transformer tout l'édifice en une vaste chambre de chauffe, tout comme les pompiers voudraient le transformer en une vaste pompe, et les gaziers en un vaste gazomètre. Chacun cherche à développer son industrie, fût-ce au détriment de celle des autres et l'architecte a bien à faire pour se défendre lui-même contre tous ces envahissements, logiques sans doute pour ceux qui les font, mais qui néanmoins doivent être combattus et réprimés.

Si, comme nous l'avons vu, le chauffage d'une salle de spectacle n'est pas sans présenter quelques difficultés, la ventilation de cette même salle est peutêtre encore plus difficultueuse ; au surplus dans le plus grand nombre de cas elle se relie étroitement avec le chauffage, de sorte que les inconvénients de celui-ci se reportent déjà sur celle-là.

Je ne puis indiquer ici tous les détails qui se rapportent à la ventilation des salles; il faudrait pour cela au moins tout un volume, et ceux que cette question intéresse particulièrement peuvent consulter des ouvrages spéciaux. Je ne veux émettre que quelques principes

généraux et parler de quelques faits qui ne doivent pas être passés sous silence.

Les systèmes de ventilation admis en pratique ou même simplement théoriques, sont fort nombreux; mais ils peuvent se diviser en deux catégories typiques et distinctes : la ventilation par appel et la ventilation par insufflation. Il y a néanmoins une troisième catégorie qui comprend la ventilation mixte, celle qui se fait au moyen de l'appel et au moyen de l'insufflation.

Il est bien diîlicile de prime abord de décider quel est le meilleur mode ; cela dépend non-seulement des conditions qu'il a à remplir , mais encore de la façon dont il est installé- Le débat se poursuit depuis déjà longtemps à ce sujet, et il ne manque pas de bonnes raisons de part et d'autre. Aussi sans prétendre juger en dernier ressort une question si complexe , je me bornerai à dire qu'on parait être à peu près unanime pour reconnaître que par le système de la ventilation par appel, l'air vicié est soustrait plus complètement que par le système d'insufflation, et que par le système d'insufflation, l'air nouveau entre plus facilement que par le système d'appel. C'est à peu près là le seul point qui paraît généralement reconnu , mais je dois dire que la différence des mouvements d'entrée et de sortie n'est pas en somme très-considérable et qu'elle ne suffit pas pour se faire prononcer catégoriquement en faveur de tel ou tel procédé.

Il ne faut peut-être pas non plus exagérer l'influence de la ventilation des salles ; certes, il est évident que si ces salles- étaient rigoureusement closes, au bout de peu de temps l'air serait tellement vicié, que chacun serait saisi de malaise, mais il n'en est jamais complètement ainsi, les ouvertures des portes des loges laissant

continuellement passer un certain volume d air plus pur que celui de la salle ; puis la scène même, lorsqu'elle est ouverte, fournit un contingent très-considérable d'air, sinon tout à fait pur, au moins plus oxygéné que celui de la salle, de sorte qu'il s'établit ainsi une espèce de ventilation naturelle, qui n'est pas sans quelque importance. Elle ne suffit pas, je le sais, lorsque la salle est très-remplie, et qu'il y a un grand nombre de places par rapport à sa capacité totale; mais quand le vaisseau est vaste , quand le nombre des spectateurs n'est pas exagéré, cette ventilation naturelle qui se complète par l'appel de la cheminée du lustre, est presque suffisante, et c'est encore ainsi que sont disposées aujourd'hui presque toutes les salles actuelles, françaises et étrangères, dont l'existence date de plus de quinze ans.

Au surplus il faut bien ajouter que la grandeur et le confortable des sièges influent beaucoup sur la sensation du bien-être et que, toutes choses égales d'ailleurs, la respiration sera bien plus facile dans une salle où chacun occupe une place de dimensions suffisantes et se trouve commodément assis, que dans une salle encombrée de spectateurs, où les sièges sont étroits, resserrés, et où les mouvements ne sont. pas libres.

Au reste, ce qui viendrait à l'appui de cette déclaration , c'est que dans bien des théâtres munis d'appareils de ventilation, ces appareils fonctionnent ou fort peu ou même pas du tout ; on se plaignait encore bien plus des courants d'air produits parfois par ces appareils, que de la qualité de l'air qui n'avait pas une influence marquée ; puis cela coûtait plus ou moins ; il fallait allumer des feux spéciaux , avoir des employés particuliers; de sorte qu'on a renoncé petit à petit

à ces systèmes coûteux et assez peu efficaces, pour laisser la ventilation se produire naturellement par la scène, les portes des loges et le trou du lustre. A l'Opéra actuel , où personne ne se plaint jamais de la gêne, les doubles plafonds qui servaient ou plutôt devaient servir à l'arrivée de l'air pur, ont été presque tous bouchés et il n'existe aucun appareil spécial de ventilation.

Ce n'est pas à dire qu'il en soit mieux ainsi; et lorsque l'on construit une salle nouvelle, il faut nécessairement prévoir le moyen de la ventiler convenablement, et de donner ainsi aux spectateurs tout le bien-être qu'ils sont en droit d'attendre, et qu'il est du devoir de l'architecte de leur procurer.

Quel que soit le système adopté, il doit avoir pour but essentiel de produire l'émission et le retrait de l'air sans causer de courants appréciables, ne devant pas surtout se produire derrière les spectateurs. On supporte encore assez volontiers un courant d'air qui vous passe au visage, comme l'air agité par un éventail; mais rien n'est désagréable, incommode et même dangereux, comme le vent qui vous frappe sur la nuque. Ceci est un point capital , et il faut donc que les mouvements aériformes soient combinés de façon à arriver à ce résultat.

C'est ce qu'ont cherché presque tous les ingénieurs et architectes qui se sont occupés de cette question, et sans décrire chacun des systèmes qui varient sur bien des points, on peut dire en principe que l'arrivée de l'air pur se fait au-dessous des appuis et des balcons, dans l'épaisseur des .planchers des loges , que cet air vient alors caresser au visage les spectateurs, qui sont soit au-dessus , soit au-dessous (cela dépend du rap-

port de la température de l'air introduit et de l'air ambiant de la salle); puis que l'air vicié s'échappe par des orifices placés au fond des loges pour regagner la cheminée centrale d'appel, qui rejette cet air vicié au dehors ; mais cette sortie n'a guère lieu que pour l'air échauffé, qui est plus léger et tend à être aspiré. Quant à l'air chargé d'acide carbonique, comme il est plus lourd que l'air ambiant, il tend à descendre, et sa sortie doit se faire dans la partie inférieure, sous les pieds des spectateurs du parterre et de l'orchestre.

L'air nouveau est également introduit en grande quantité du côté de la scène , soit de la partie supérieure du cadre, soit des côtés latéraux. Tel est à peu près la marche théorique des nouveaux systèmes de ventilation. Par ce moyen on voit que l'appel par la cheminée du lustre est supprimé ; c'est ce qui est évident dans les théâtres munis de plafonds lumineux.

Certes la théorie est bonne, et si tout se passait régulièrement, la cheminée du lustre serait en effet inutile; cependant sans avoir la prétention d'apprécier des moyens proposés par des hommes spéciaux, je crois que le rejet de l'appel par l'orifice central a été par trop complet. Que l'air nouveau pénètre dans la salle par les planchers des loges, rien de mieux, malgré les difficultés de construction que ce système comporte; que l'air nouveau vienne de la scène ou des avant-scènes, toutes ces entrées sont admissibles ; mais qu'on délaisse l'appel direct dans la voûte de la salle pour le rejeter au fond des salons des loges , où il ne rencontre que des issues étroites, et qu'il ne prendra pas toujours, c'est là, je ne puis dire une erreur, mais au moins la privation d'un moyen simple et puissant.

On reproche à l'appel par la cheminée du lustre de

causer des courants d'air lorsque les portes sont ouvertes. Cette objection est juste si les couloirs sont à une température inférieure à celle de la salle; lorsqu'une porte de loge s'ouvre, l'air des couloirs plus dense trouve immédiatement dans la salle un espace rempli d'air plus léger auquel il tend naturellement à se substituer. Mais cela montre seulement que pour éviter ces courants d'air il faut que la température des couloirs égale sensiblement celle du vaisseau. C'est donc une affaire de chauffage plutôt qu'une affaire de ventilation ; mais au surplus avec les différences de densité des couloirs et des vaisseaux, ces courants d'air existent aussi pratiquement dans les autres systèmes , et cela s'explique : l'ouverture d'une porte de loge étant bien plus grande que la section d'issue placée au fond de cette loge, tout l'air frais qui se précipite des couloirs ne trouve pas dans cette issue un espace suffisant pour y être absorbé, une très-petite portion seule s'échappe et tout le surplus pénètre dans la salle , en causant alors le courant d'air reproché à l'appel du lustre.

Je dois ajouter qu'au reste cet appel intérieur est bien diminué par l'adoption des salons derrière les loges. Car ces salons ont déjà une température inférieure à celle de la salle, et qui s'oppose en partie à l'entrée brusque de l'air des couloirs. Puis en ajoutant à cela les tentures ou cloisons qui séparent les loges des salons, et qui brisent le courant, on voit que l'inconvénient signalé est presque nul; mais, je le répète, c'est à la condition seule que les couloirs auront une température égale à celle delà salle, que celte introduction désagréable de l'air pourra être totalement et complètement supprimée quel que soit le système de

ventilation que Ton a choisi. Il ne faut donc pas faire remonter à l'appel du lustre seul la cause de ces courants, qui peuvent se produire dans n'importe quel procédé.

Je résume ce chapitre que j'ai été amené à faire court, pour ne pas être entraîné à le faire trop long : La question du chauffage est liée à la question de ventilation ; cette ventilation peut s'opérer soit par l'appel, soit par insufflation, soit par un moyen mixte; ces divers systèmes ont chacun leurs avantages et leurs inconvénients, et partout où ils ont été employés ils ont donné des résultats à peu près identiques.

Enfin l'appel par la cheminée du lustre ne peut pas être repoussé radicalement, et si le système employé conclut à ce rejet, il est toujours prudent de conserver cet appel pour en faire usage dans la pratique.

Telles sont, à peu près, les propositions importantes qui se rapportent au sujet que nous venons d'esquisser, et qui suffiront je crois pour montrer que le chauffage et la ventilation des salles de spectacles , ne peuvent être considérés comme devant toujours donner une réussite complète. J'ignore si cette manière de voir sera partagée par M. le général Morin qui a fait faire un si grand pas à cette science toute nouvelle; mais comme cet éminent savant continue encore la suite de ses expériences , il est probable qu'il trouve que ses théories peuvent être encore perfectionnées et devenir plus pratiques et plus positives.

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