CHAPITRE XL
On prétend que dans les théâtres antiques le rideau qui séparait le& spectateurs de la scène, au lieu de se lever comme cela se fait actuellement, descendait au contraire et venait se placer au-dessous du proscenium. Il se peut que les textes soient d'accord pour indiquer ce système; je n'en sais rien, et je me sens impuissant pour les vérifier; mais à moins de constatation positive, à moins de preuves qui ne laissent aucun doute à ce sujet, et même malgré ces Dreuves, je croirai qu'il en était autrement. D'abord la hauteur du proscenium était assez faible, et le rideau n'aurait pu s'y loger, à moins que lui-même n'eût été aussi que d'une faible hauteur, et dans ce cas la traverse qui lui servait de support aurait dû être placée à peu près au niveau de la tête des acteurs, ce qui eût été un obstacle à la libre vue pour les spectateurs des places élevées, et eût pro-
duit pour tous les assistants le plus fâcheux effet. Mais en supposant même, ce qui paraît possible, que cette traverse eût été fort élevée, de manière à ce qu'elle ne cachât en rien la vue de la scène, en supposant que le rideau fût replié sur lui-même à la descente, afin de se loger dans la hauteur du proscenium, ce procédé paraît encore inadmisible. En effet, le rideau de ces théâtres était d'une grande largeur, et pour le suspendre il fallait qu'il y eût au moins cinq ou six points d'attache. Or, à ces points d'attache correspondaient des cordes de soutien, de sorte que le rideau baissé, la scène eût été obstruée par cinq ou six cordes verticales qui, partant de la traverse du support, seraient descendues jusqu'au niveau de la scène. Il est absolument impossible de faire cette supposition: la scène devait être complètement libre, et les assistants n'eussent pas toléré des cordages qui l'eussent divisée en petites parties. Je crois donc que le rideau devait ou s'élever ou bien se replier sur lui-même à droite et à gauche. Aussi, malgré les affirmations de divers auteurs qui se sont occupés de cette question, malgré les quatre vers des métamorphoses d'Ovide qui paraissent fort explicites, malgré Vitruve, malgré les historiens et les archéologues, je tiens la question pour mal résolue, et tout en ayant contre mon sentiment des preuves prétendues certaines, je crois encore plus à ce sentiment logique qu'à ces allégations souvent trompeuses, qui, partant parfois d'une édition faussée, se perpétuent et s'imposent comme article de foi; puis les écrivains antiques n'étaient pas plus que les écrivains modernes indemnes d'erreurs, et ils pouvaient aussi fort bien prendre le Pirée pour un homme. Le fameux rideau d'Ovide qui montrait la figure avant de montrer les pieds des
personnages à mesure qu'il s'élevait n'était peut-être qu'un rideau de fond, et non un rideau de face, et du reste ce grand écrivain , qui métamorphosait toute chose, a bien pu faire de même en parlant du rideau de théâtre, et donner un corps à une idée philosophique.
Je sais bien que si on ne me prouve pas que les rideaux s'abaissaient, je ne prouve guère de mon côté qu'ils s'élevaient; mais peu importe; je ne prétends convaincre personne sur ce point, je ne prétends pas même avoir raison ; mais je saisis l'occasion qui m'est offerte, pour protester contre une. théorie admise, et qui me choque tout autant que le ridicule axiome accepté généralement de l'emploi des vases d'airain servant à renforcer le son dans les théâtres antiques.- En fait de logique, je ne crois que ce que l'on me démontre; en fait de choses positives, je ne crois que ce que je vois; en fait de sentiment je crois peut-être à celui des autres, mais je ne suis que le mien, et pour en finir avec cette digression, je suis mon sentiment qui me dit que les faits sont incertains et que la tradition est fausse, en ce qui touche la manœuvre des rideaux antiques.
Mais c'est assez nous occuper des anciens; je n'ai pas voulu faire un ouvrage archéologique, mais bien étudier une question plus moderne, et laissant de côté les rideaux même des théâtres forains du moyen âge qui, eux, se repliaient de côté, mettant à part la grande tenture du théâtre philharmonique de Vérone qui se sépare en deux et se loge aussi sur les côtés du théâtre, je constate que dans tous les théâtres actuels, le rideau se lève et se cache dans les cintres. C'est le moyen le plus facile pour faire la manœuvre; c'est celui qui embarrasse le moins la scène, qui conserve le
mieux l'étoffe de la tenture, et qui peut s'employer non-seulement pour le rideau de théâtre, mais encore pour les rideaux d'entr'acte, les rideaux de gaze, les rideaux contre l'incendie, les tentures de manteau d'arlequin, des plafonds et lea bandes de rétrécissement. C'est de plus le même système de mouvement que celui employé pour ces rideaux et pour toutes les toiles de décoration, et cette uniformité de mouvements est très-précieuse dans un théâtre qui doit simplifier autant que possible les manœuvres générales et particulières.
Je ne repousse pas absolument le rideau remisé de chaque côté du théâtre. Il y a peut-être quelque chose de plus rationnel dans cette opération ; mais à tort ou à raison (à raison suivant moi), elle a été rejetée partout, et il ne faut guère penser à la remettre en vigueur. Ce sont du reste des questions qui échappent en partie à l'architecte qui, avant de se livrer à ses désirs ou à ses fantaisies, doit consulter ceux pour qui il édifie; je ne juge donc pas la question entre les deux modes de mouvement latéral ou vertical, mais je me conforme à l'usage actuel qui a maintenant force de loi. Au surplus, ce que je veux dire des rideaux de théâtre peut s'appliquer tout aussi bien à l'un ou à l'autre système, et c'est assez s'étendre sur une question intéressante sans doute, mais certainement incidente.
Ceci admis, et n'ayant plus à discuter la manœuvre actuelle, il reste surtout à étudier de quelle façon doit être établi le rideau, c'est-à-dire quelles doivent être sa nature et sa décoration. Il y a là quelques principes généraux qui peuvent s'imposer; mais il y a aussi des divergences de goût qui peuvent se produire, de telle
sorte que la question peut bien être posée, mais ne peut être résolue définitivement.
Les deux systèmes opposés qui peuvent être mis en présence sont ceux des draperies réelles et des draperies feintes. Prenons les draperies réelles, que ces draperies soient en velours, en laine ou en soie.
Il est évident que ce système est le plus rationnel ; du moins il paraît l'être; puisque la fermeture de la scène est mobile, c'est une étoffe qui remplira le mieux le but que l'on se propose, et si cette étoffe est souple, ample et riche, si elle est agrémentée par des festons, des ornements ou des broderies, elle devra sans nul doute produire un bel effet. Aussi au premier abord tout aTtiste doit être disposé à employer ce procédé. Mais il se présente à cela plusieurs difficultés, qui peuvent amener à le repousser. D'abord une étoffe tombant toute droite et sans plis largement tracés, n'a pas grande apparence : Ce qui fait surtout valoir une tenture ce sont les plis bien composés, ce sont les divers reflets que la lumière produit, ce sont les brisures des lignes nées de la souplesse du tissu. Si la tenture est droite, rigide, si elle se développe sur un même plan, elle manquera d'épaisseur, c'est-à-dire qu'on ne sentira guère sa trame, et quelle que soit sa contexture spéciale, l'étoffe n'aura jamais un effet large et puissant, mais au contraire une apparence mesquine, sèche et pauvre. Ce n'est pas là le résultat auquel il faut tendre. Pour y arriver il faut donc modifier la disposition de l'étoffe.
Cela pourrait se faire en donnant au rideau un développement assez grand pour, que des plis s'y formassent en toute liberté, c'est-à-dire qu'il faudrait alors donner au rideau développé une largeur à peu près
double de celle qu'il aurait une fois placé dans le cadre de lavant-scène ; de cette façon les plis produits par l'excédant de l'étoffe, permettraient les divers jeux de lumière. Néanmoins si ces plis n'existaient que verticalement, tel que le moyen proposé l'amènerait infailliblement, ils ressembleraient en somme à de grands tuyaux d'orgues, plus ou moins larges, plus ou moins rapprochés, plus ou moins irréguliers, mais toujours formés dans une même direction; il en résulterait encore une impression de sécheresse et de monotonie, qui ne serait guère plus satisfaisante que dans le premier cas. Pour compléter ce système, pour le rendre plus riche et plus varié, il faudrait que des espèces de lambrequins ou draperies de dessus fussent établis, que des plis horizontaux ou obliques vinssent faire opposition avec les plis verticaux, afin de mouvementer tout l'ensemble, et de lui donner plus de . richesse et de liberté. De cette façon, il est certain qu'une telle tenture pourrait avoir un grand effet , et qu'elle pourrait compléter la décoration de la salle, par une disposition harmonieuse. Aussi, si rien ne s'opposait à cette disposition, elle serait de beaucoup la plus noble et la plus splendide qui pût être adop- » tée. Supposez cette grande tenture en velours orné ou en damas de soie, et vous aurez par ce moyen une immense paroi somptueuse, souple et colorée, qui renverra à la salle d'éclatants reflets, et qui formera une merveilleuse décoration.
Mais pour établir ce rideau il faut compter avec quelques difficultés pratiques qu'il est utile de signa* 1er. Un tel agencement de tentures avec ses épaisseurs successives, avec ses plis, ses lambrequins, ses draperies relevées, ses glands et ses torsades, aurait une
épaisseur fort grande, et par suite exigerait un grand emplacement pour pouvoir se loger dans les dessus. Or comme à ce rideau principal, il faut ajouter le rideau d'incendie, le rideau d'arlequin, puis un ou deux rideaux de manœuvre, il en résulterait qu'il faudrait réserver au-dessus de l'ouverture d'avant-scène un espace un peu exagéré pour ce seul service de fermeture. Cela n'est pas matériellement impossible et peut so faire au besoin, mais cela reculerait d'autant la suspension des toiles de devant et des draperies ou bandes d'air qu'il est indispensable d'avoir en cet endroit, afin de faire premier plan, et, suivant les cas, de diminuer l'ouverture de la scène; mais enfin, je le répète, bien que cette difficulté doive être prise en considération, elle n'est pas insurmontable.
Mais ce n'est pas tout encore. Un tel rideau, chacun le comprend, pour garder ses plis étages et ses dispositions décoratives, ne doit pas être soumis à des froissements qui en dérangeraient l'équilibre, c'est-àdire qu'il doit être remonté d'une seule pièce, et qu'il ne peut être plié sur lui-même en deux ou trois, ce qui au surplus augmenterait encore l'épaisseur nécessaire à son remisage, et par suite l'inconvénient ci-dessus signalé. Il faut donc que l'espace qui existe au-dessus de l'avant- scène, soit assez élevé pour permettre au rideau de s'y loger dans toute sa hauteur; mais c'est là encore une considération qui n'amène pas au rejet complet du rideau d'étoffe; elle devait seulement être signalée parce qu'il peut se trouver des cas où le remisage d'une seule volée pourrait être un obstacle à son établissement.
A ces deux inconvénients vient s'en ajouter un autre qui, bien que pouvant être aussi surmonté, n'en a pas
moins une certaine importance. C'est celui qui résulterait du poids du rideau. On comprend qu'un tel ensemble de tentures pèserait plusieurs milliers de kilogrammes, et pour exécuter la manœuvre, il faudrait alors un moteur puissant. Cela pourrait se produire assez facilement si le moteur était mécanique, mais si, comme dans le plus grand nombre des théâtres, les mouvements se font à bras d'hommes, il y aurait pour l'évolution de descente et de montée de tout l'appareil, qui manœuvrerait quatre ou cinq fois par soirée, une dépense considérable de force, qui serait sans doute regrettable. Cette difficulté peut bien encore influer sur la décision à prendre. Enfin les plis de l'étoffe, velours, laine ou soie, useront incessamment le tissu, feront apparaître la trame par endroits, et montreront bientôt un peu de misère à côté du luxe. La durée d'une telle tenture est donc limitée. Après huit ou dix ans d'usage, peut-être moins, on devra changer le rideau, et bien que ce ne soit qu'une question d'argent on ne doit pas néanmoins la trop négliger.
On voit donc par les observations qui précèdent que l'établissement d'une tenture réelle servant de rideau au théâtre est en résumé fort possible; mais que cela présente tant d'inconvénients plus ou moins graves, qu'il paraît plus sage d'y renoncer. Aussi, tout en regrettant peut-être la richesse de cette tenture, je pense qu'il est prudent de ne pas trop se laisser séduire par un désir un peu chimérique, et qu'il vaut mieux renoncer à un emplci plus ou moins facile, pour se contenter d'un autre moyen plus simple, plus pratique, et qui en résumé atteint à peu près le but que Ton se propose, celui de clore convenablement, luxueusement, somptueusement même, l'ouverture de l'avant-scène
et d'harmoniser cette clôture avec l'ornementation et la coloration de la salle. Ce moyen c'est l'emploi d'un rideau en toile peinte. En effet ce rideau n'est pas d'un poids considérable ; il peut au besoin se plier facilement, il n'est pas d'un prix exagéré ; il exige peu d'épaisseur pour le remisage, et en somme avec les moyens artistiques dont disposent aujourd'hui nos peintres décorateurs, ceux-ci peuvent faire de cette grande surface de toile une œuvre de haut goût, d'un grand effet, et faire lutter sans désavantage l'illusion avec la vérité.
Si l'on admet donc ce dernier système, et cette adoption est vraisemblablement celle qui se fera pour chaque théâtre, il ne s'agira plus que de se décider sur le sujet que représentera ce rideau et, en mettant de côté les nuances ou les détails, il ne reste que deux grands partis à prendre: ou représenter des personnages quelconques, diversement groupés, ou bien représenter une grande tenture. Il y aurait bien comme parti intermédiaire la représentation d'un paysage, mais celui-ci peut se classer dans la catégorie première de nature réelle, nature vivante, de même que des ornements quelconques peuvent se classer dans la catégorie de nature morte; les deux grandes divisions restent donc seules en présence, et il suffira de dire quelques mots sur l'une et sur l'autre pour fixer les idées sur leurs emplois divers.
Quant à moi, je crois que c'est le dernier moyen qui doit prévaloir, du moins en thèse général|; le talent de nos artistes décorateurs trouve dans ces ajustements de draperies un motif très-somptueux et qui se prête à tous les arrangements ornementaux. Là, l'artiste est libre : il n'a plus à se préoccuper des difficultés maté-
2<à2 LE THÉÂTRE.
rielles. Il peut suspendre ses tentures comme bon lui semble ; il peut en varier les tissus, les agrémenter à son choix, les rendre souples ou fermes, opaques ou transparents, de plus, il peut avec facilité se rapprocher en quelques parties de l'échelle du reste de la salle, et avoir en quelques points des tons de rappel qui s'harmonisent avec la coloration générale du vaisseau. Il est, en un mot, libre de tous ses effets, de tous ses procédés, et la grande surface dont il dispose lui permet de donner tout essor à son imagination. On peut donc par ce système arriver à un résultat excellent, et de nombreux exemples de rideaux ainsi traités montrent les ressources qu'ils peuvent offrir pour la décoration et l'harmonie générale.
Cependant, dans ce système même, il peut être admis des figures ou sujets divers.
Cela peut se présenter si, au lieu d'une étoffe de soie ou de velours, on représente une tapisserie : il peut se faire alors que cette tapisserie soit composée avec des personnages, des paysages ou des attributs ; c'est affaire de goût personnel ; mais il est alors important que cette représentation soit bien dans le caractère des tapisseries, et que le sujet n'ait pas la prétention de faire trompe-Vœil; les tons doivent être en partie conventionnels, et si quelques plis, quelques brisures traversent l'étoffe, il faut que les figures soient traversées par ces plis et suivent les mouvements des brisures ; il faut que l'ensemble indique bien que ce n'est pas une peinture rigide, devant faire illusion, mais bien un tissage souple, qui comprend des sujets faisant corps avec lui. Mais ce moyen d'ornementation n'est en somme qu'un exemple particulier de l'ornementation générale, et malgré l'introduction d'objets divers,
il fait toujours partie du système de la reproduction des étoffes.
Quant à l'autre système, celui qui consiste à représenter des figures formant pour ainsi dire tableau, et se rapportant, soit au théâtre en général, soit au théâtre où le rideau est installé, il ne peut pas être repoussé d'une façon absolue, et bien que, quant à moi, je lui préfère le système de tentures, je comprends qu'il y ait quelques esprits qui soient portés à le choisir.
11 est évident que cette grande composition peut récréer la vue, peut intéresser les spectateurs pendant les entr'actes, et peut même encore s'harmoniser de lignes et de couleurs avec la salle elle-même ; mais là la convention est encore plus manifeste ; le rideau vrai ou peint indique bien son office, tandis que la peinture de personnages l'indique fort mal, et si elle est acceptée par suite de quelque charme qu'elle procure, elle est néanmoins fort illogique dans son emplacement et dans sa mission. Cependant la logique, qui est indispensable lorsque l'on ne s'occupe que des faits, a moins d'importance si elle s'adresse seulement au sentiment; pourvu que ce sentiment soit satisfait, c'est tout ce qu'on désire, et il vaut mieux être heureux illogiquement que malheureux suivant la logique. Il ne s'agit donc que de savoir si une telle peinture peut par son attrait se faire pardonner son côté irrationnel. Certes, il n'en est pas ainsi lorsque les peintures sont barbares, sans caractère, mal dessinées et mal composées. Si, par exemple, comme au théâtre italien de Paris, le sujet est traité haut la main, légèrement, sans prétention, peut-être, mais à coup sûr sans étude, il peut bien y avoir un instant de curiosité qui distrait les yeux; on aime à retrouver les noms des person*
2d4 LE THÉÂTRE.
nages représentés ou des allégories; on discute l'idée, on cherche à la comprendre, on fait en somme le métier de badaud devant ces tableaux, qui n'ont d'autre mérite que.de représenter des gens connus. Mais cette curiosité une fois épuisée, il ne reste aux entr' actes suivants qu'une grande peinture qui vous offusque les yeux et finit par vous agacer. Je parle, bien entendu, pour les délicats et non pour la masse des spectateurs, qui peut-être préfèrent ces grands bonshommes qui les réjouissent à toutes les autres décorations de la salle ; mais on ne peut pas avoir pour but de faire de l'art pour les vandales ou les indifférents, sinon je n'aurais pas écrit une seule page de ce volume.
Tout esprit élevé, toute nature artistique, repoussera donc des rideaux faits dans de telles conditions de badigeon nage. Mais si au contraire la grande toile était traitée de main de maître, si un artiste de mérite y mettait tout son talent, si non-seulement le sujet, mais encore et surtout l'exécution étaient dignes d'examen, oh I alors, il en serait tout autrement : la curiosité serait encore éveillée, sans doute, mais de plus il y aurait le grand charme d'étudier à loisir une toile remarquable. La composition, le dessin, la couleur, tout intéresserait, tout serait enseignement, et la logique serait oubliée en ne laissant à l'esprit que la satisfaction causée par une admiration méritée. Si les Noces de Cana, de Véronèse, formaient le rideau d'un théâtre, que d'observations elles feraient naître ! que de développements elles donneraient à l'esprit, que de beautés, négligées dans de courtes visites au musée, apparaîtraient pendant l'examen de plusieurs entr' actes ! il n'y aurait sans doute qu'un défaut à voir cette œuvre admirable ainsi placée; c'est que la toile se levant, le spectacle
RIDEAU DU THÉÂTRE. 2d5
pourrait bien avoir à souffrir de ce voisinage immédiat; mais sans espérer qu'un nouveau Véronèse mette ses pinceaux au service d'un rideau de clôture, on peut encore trouver des artistes qui ne reculeraient pas devant cette mission théâtrale, et qui produiraient une œuvre. Dans ce cas donc, il ne serait pas permis de repousser immédiatement cette façon de décorer le rideau d'avant-scène, qui serait un nouvel attrait pour le spectateur.
On voit par ce qui précède que trois systèmes sont en présence : les tentures réelles, les tentures simulées et la reproduction d'objets animés. Je ne veux pas me prononcer pour l'un ou pour l'autre de ces trois moyens, puisque tous trois ont des avantages et des inconvénients, et qu'il n'y a pas de principes certains pour amener à la consécration de l'un d'eux. J'ai dit ce qui militait en leur faveur. J'ai dit ce qui pourrait les faire rejeter; c'est seulement maintenant au goût particulier à amener à une décision; je préfère les tentures simulées, dont les avantages me paraissent plus marqués ; mais je suis loin de repousser les autres moyens. Pourvu que l'impression soit bonne, pourvu que le résultat soit excellent, peu m'importe comment on produira l'impression et comment on arrivera au résultat.
Après ces trois principaux systèmes, il s'en présente plusieurs autres qui ne sont guère que des aberrations d'esprit. Je ne veux pas les citer tous, car il s'en montre chaque jour de nouveaux, tous aussi bizarres et aussi inconséquents, et ces prétendues inventions ne méritent pas que Ton s'en occupe; mais il en est un cependant que je ne puis passer sous silence, car il se produit avec persistance, et celui qui a l'occasion de
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construire un théâtre ne peut échapper aux élucubrations de certains inventeurs, qui s'imaginent avoir fait une importante découverte. Il y aura toujours des cerveaux malades qui vous entretiennent de moyens merveilleux qui doivent amener une révolution, et Ton peut à grande peine se débarrasser de ces fous importuns. C'est ainsi que l'idée d'un rideau d'avant-scène tout en glaces vient à surgir chaque fois que s'élève un théâtre, et les illusions ne manquent pas aux propagateurs de cette idée. Je l'aurais néanmoins mise complètement de côté, si je n'avais rencontré bien des personnes d'un bon sens relatif qui défendent ce système et insistent pour qu'il soit mis à exécution. Ce serait, selon eux, d'un effet magique, et la salle serait plus brillante, et l'animation serait plus grande, et les palais enchantés feraient triste figure à côté de cette clôture réfléchissante ! Puis les inventeurs ou les promoteurs s'exaltent, et ils ne pardonnent pas même un soupçon d'incrédulité. Mais que la réalité est loin de ce beau rêve et que l'illusion est vite dissipée si l'on veut étudier de plus près!
D'abord, cette installation est à peu près impossible, pratiquement parlant. Il faudrait que ce grand rideau, que cette grande surface fût partagée en vingt ou trente compartiments au moins pour que les glaces pussent couvrir tout l'espace vu, car il y a au coulage des limites qui jusqu'à présent n'ont pu être dépassées. Or, l'effet de cette grande glace , divisée en compartiments, contrarierait singulièrement l'aspect général et donnerait une tien grande mesquinerie à un motif,* qui pour avoir quelque valeur devrait être sans défaut. Si les jonctions des glaces étaient. masquées par quelques ajustements, cela cacherait, il est vrai, les
joints, mais cela diviserait encore plus la surface. Si ces joints sont à vif et sans être cachés, il faut bien avouer qu'il sera presque impossible de mettre tous les morceaux rigoureusement dans le même plan, et dès lors la salle réfléchie se déformera, se disloquera, et sera fort désagréable à regarder ainsi. Puis le poids de tout cet appareil, qui devra être monté sur parquet, serait considérable et fort incommode à mouvoir d'une seule volée; puis encore si une glace se casse, ce qui est à craindre, il faudra un certain temps pour faire la réparation et quelques soirées se passeront avec des places obscures au milieu d'un rideau resplendissant, et l'effet recherché sera complètement gâté. Tout cela offre tant de difficultés pratiques, que l'on peut annoncer à l'avance que l'exécution et la manœuvre d'un pareil rideau sont choses à peu près impraticables.
Cependant, supposons un instant que tout soit arrangé pour le mieux ; supposons que les glaces soient toutes sur le même plan, que les joints soient invisibles, que les brisures ne soient plus à craindre, que la manœuvre soit facile, qu'enfin le rêve de la glace unique soit réalisé ; voyons ce qui en résultera :
Lorsque le rideau sera abaissé, la salle, qui sera réfléchie dans toute son étendue, paraîtra à la vue avoir une capacité double de celle qu'elle a réellement; on sera donc, en apparence du moins, dans une salle immense, divisée en deux parties complètement semblables et séparées par le cadre de l'avant-scène. Si la salle a, je suppose, une profondeur d'environ trente mètres, il y aura entre le cadre d'avant-scène et le fond de la salle réfléchie, l'apparence d'une atitte profondeur de trente mètres, qui donnera l'aspect d'un vaste espace à la partie occupée par lé. scène. Or, que le ri-
deau se lève, la scène, qui, dans le plus grand nombre de cas, aura une dimension bien moindre que la dimension de la salle, paraîtra immédiatement, par suite de cette manœuvre, diminuer considérablement à la vue, et alors, au lieu d'un effet perspectif de grande importance, on n'aura plus qu'un rétrécissement désagréable, et l'illusion sera complètement détruite. C'est la scène qui doit, en résumé, attirer tous les regards, c'est la scène qui doit produire l'impression principale* Lorsque le rideau opaque s'élève> la scène apparaît, et quelles que soient ses proportions, elle agrandit toujours l'espace primitif et donne de l'ampleur et du développement à la vue. Chacun plonge ses regards dans cette nouvelle issue, et se sent attiré par cette découverte ; mais si, au lieu de s'étendre, le regard revient sur lui-même, comme cela se produirait avec le rideau de glace, la scène repousse le spectateur, l'espace apparent se restreint, la raison est choquée, \e sentiment est blessé, et l'effet est complètement défectueux.
J'aurais bien encore à développer ce phénomène qui offre des particularités fort curieuses, mais il suffit, je pense, de l'indiquer et de ne pas s'étendre davantage sur une question incidente, qui ne repose que sur une utopie plus ou moins brillante, mais qui ne peut résister au simple raisonnement.
Il ne me reste plus qu'à signaler un abus qui s'est parfois produit dans quelques théâtres secondaires et qui ne devrait jamais exister. C'est celui qui consiste à transformer le rideau d'avant-scène en une espèce de mur d'affiche. Ces réclames peintes que les spectateurs sont contraints de voir, constituent presque un attentat à la dignité des assistants ; rien n'est aussi désagréa-
ble que cette lecture forcée et que ces annonces imposées. Si jamais quelque directeur à court d'argent voulait encore affecter sa salle à ces exhibitions agaçantes, on ne saurait trop engager les spectateurs à user de sévérité, fût-elle même excessive, et à protester de tout leur pouvoir contre un tel manque de convenance. C'est à la presse qu'il appartiendrait surtout dé s'élever contre cet abus; mais les assistants, eux aussi, ne devraient le tolérer en aucune façon. C'est déjà bien assez que les murs de la ville soient déshonorés par des affiches gigantesques et déplaisantes, sans que les réclames viennent encore se montrer dans les théâtres. J'espère au surplus que cette exhibition ne se représentera plus; mais il est bon néanmoins de signaler cette, intrusion du charlatanisme, là où l'art devrait régner tout seul.