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CHAPITRE I

De tous les sentiments innés chez l'homme, après les sentiments d'affection et de conservation, le plus naturel, le plus instinotif, c'est sans contredit le sentiment théâtral, soit que ce penchant naturel se contente de l'enfance des représentations, soit qu'il en recherche la perfection. Mais, que ce phénomène soit désir, instinct ou nécessité, c'est une des conditions de la vie, c'est un des résultats de l'association humaine et de la conversation. Mettez deux ou trois personnes ensemble et le théâtre existe tout de suite, au moins en principe. Deux des personnes causent un moment entre elles, elles deviennent des acteurs ; la troisième les regarde et les écoute, c'est le spectateur ; ce qui se dit, c'est le poëme; l'endroit où se tiennent les discoi*

reurs, c'est la scène, et ce rudiment dramatique com- *

prend dès lors toute l'idée primitive du théâtre. Il ne s'agit plus que de la développer, de la soumettre à certaines règles, et avec un peu d'efforts on est dans la voie.

Tout ce qui se passe au monde n'est en somme que théâtre et représentation. Le palais, la tribune, l'église, les réunions, les causeries, tout ce qui parle et agit, tout est théâtre, au moins dans le sens général; l'art théâtral complet n'existe pas, mais le point de départ existe. Une certaine interprétation de la nature amène à l'art de la peinture ou de la sculpture, une autre interprétation amène à Fart dramatique, et ces interprétations toutes conventionnelles viennent de données primitives qui en contiennent tous les germes. Le monde entier se compose de scènes -incessantes et successives, dramatiques ou comiques, et rien ne peut se faire ni se dire qui ne mette en jeu des acteurs regardés par des spectateurs. L'aparté, le monologue, ne sont qu'une variété de cette loi générale que l'on peut modifier, mais qu'on ne peut supprimer. Voir et se faire voir, entendre et se faire entendre, c'est le cercle fatal de l'humanité ; être acteur ou spectateur, c'est la condition vitale des êtres ; c'est le but en même temps que le moyen.

Il n'est donc pas étonnant que ce sentiment théâtral, cet art instinctif, se soit développé dès le commencement du monde. Barbare et naïf chez les uns, plus raffiné et plus délicat chez les autres, il a existé depuis la naissance de l'homme et il se perpétuera jusqu'à la fin des siècles. Que le spectacle s'appelle danse ou combat, lutte ou fête, c'est le théâtre. Les courses de taureaux, la danse des aimées, les extases des fakirs, les chasses dans les forêts, les festins des

fiançailles ^ ou les obsèques funèbres, tout cela est aussi bien le théâtre que les drames de Shakespeare, les comédies de Molière et les opéras de Meyerbeer. La scène change, les acteurs se diversifient, les sujets varient, mais l'idée de voir ou de se montrer domine partout, et le théâtre est organisé.

* Que les souverains disparaissent, que les églises s'écroulent, que les lois s'oublient, que la société enfin s'abîme et se dissolve, et qu'il ne reste plus au monde que l'humanité seule, sans rois, sans lois et sans dieux, le théâtre surgira de toutes ces ruines et restera debout l

tant qu'il y aura un seul homme pour agir et un autre pour le regarder.

Lorsqu'une passion est tellement enracinée dans le cœur qu'elle fait pour ainsi dire partie de l'homme lui-même, on ne doit pas songer à la combattre; il faut seulement la satisfaire, la diriger et lui donner les moyens de se produire noblement et avec liberté au profit de l'art et de l'intelligence. Or, il est évident que si au lieu de s'occuper à regarder des scènes banales et à entendre des paroles insignifiantes, on a pour les yeux un spectacle agréable et pour l'oreille des discours élevés ou simplement caractéristiques, le plaisir sera doublé et le profit agrandi. Ce qu'il faut donc chercher tout d'abord, ce sont des situations qui intéressent la vue, et surtout des épisodes qui intéressent l'esprit. Cela est affaire à ceux qui parlent et qui écrivent ; si le poète, si l'auteur apparaît, le théâtre s'affirmera ; si les qualités du style accompagnent les situations dramatiques, le théâtre deviendra littéraire4 puis si les accessoires, les décors et les costumes plaisent aux yeux, le sentiment inné sera satisfait sur chaque point, et, de l'assemblage de ces trois condi-

lions, naîtra alors un art marqué et puissant que rien ne pourra abattre et qui saura passionner plus que tous les autres arts. Ce sera la source des plaisirs intellectuels, ce sera l'école des peuples, ce sera la gloire de l'humanité, et ceux qui auront aidé à cette gloire ne recevront pas seulement les bravos d'un jour, mais seront inscrits sur le livre d'or de la postérité.

Cette idée générale du sentiment théâtral et de son rapport avec l'humanité pourrait sans nul doute fournir à un esprit élevé et observateur une page brillante et développée. Je ne puis quant à moi que l'indiquer ici ; mais cette constatation était nécessaire pour arriver à un second point qui rentre plus dans ma spécialité et que je puis dès lors traiter avec moins d'embarras : celui de la construction des édifices destinés aux représentations des œuvres théâtrales.

Il est clair, et cela sans conteste, que pour donner à ces représentations tout le charme qu'elles peuvent avoir et même tout l'enseignement qujelles peuvent répandre, il faut qu'elles se produisent dans de certaines conditions favorables à tout leur développement. Or, cela ne peut se faire que si l'acteur est placé dans un milieu qui lui donne tout son prestige et que si le spectateur est à son tour placé de façon à voir et à entendre commodément. Cet endroit réservé aux acteurs n'est autre que la scène, cet espace réservé aux spectateurs n'est autre que la salle, et ces deux parties réunies, assemblées, constituent déjà le principe de l'édifice théâtral. En ajoutant à cela les dépendances utiles à chaque division, soit des salles spécialement affectées aux acteurs, soit des salles spécialement affectées aux spectateurs, on a tout entier le programme, et la créa-

tion complète du monument peut se faire de jet et sans hésitation. On arrive donc ainsi simplement et sans efforts à indiquer nettement l'ensemble des besoins utiles à l'art théâtral, qui ne pourra dès lors avoir tout son développement que par l'union de la poésie et de l'architecture.

Le mot architecture est pris là dans le sens général, car il est certain que dans le principe cet art n'est employé qu'à l'état rudimentaire. Les divisions de la salle et de la scène existent forcément, mais là se bornent les prétentions artistiques ; l'idée, l'intention subsiste, le but est défini, mais les moyens sont encore dans l'enfance.

Néanmoins, une certaine étude pratique se manifeste déjà; la première disposition raisonnée vient de la disposition instinctive de la foule qui se groupe autour de celui qu'elle écoute ou qu'elle regarde : elle s'établit naturellement en cercle autour de l'acteur, les curieux des derniers rangs s'élèvent sur la pointe des pieds et cherchent des moyens factices de dominer ceux des premiers rangs, pendant que ceux-ci, par instinct ou par contrainte, s'abaissent ou s'accroupissent pour laisser la vue plus libre derrière eux. Puis l'acteur, pour être encore plus visible, monte sur un oojet quelconque, pierre, tabpuret ou tréteaux, et la disposition générale des salles est trouvée : la disposition en amphithéâtre. C'est elle qui dominera dorénavant dans les compositions- futures de toutes les salles. Qu'elles soient fermées ou à l'air libre, simples ou pompeuses, le principe restera le même et les modifications qu'on y apportera ne seront que des dérivés du principe primitif.

Ainsi donc la salle proprement dite, l'endroit des-

tiné aux représentations se crée de lui-même aussitôt que naît l'art théâtral. L'homme sent que le complément indispensable de la production littéraire et scénique est la construction d'un édifice qui enferme dans une même enceinte ceux qui agissent et ceux qui regardent, de sorte qu'au sentiment dramatique s'adjoint le sentiment architectonique , et que ces deux sentiments ne se séparent plus guère l'un de l'autre.

Cette propension à la construction d'un abri, d'une maison de comédie, abstraction faite de la valeur architecturale, a donc amené presque immédiatement les hommes à construire de telles enceintes. Suivant le degré d'avancement où l'art se manifestait chez les peuples, de simples abris, de simples hangars, de simples espaces même, ménagés dans le sol, étaient les solutions primitives de la question; ou bien des édifices pompeux, immenses, décorés avec luxe et splendeur, et constituant à eux seuls une œuvre, étaient élevés pour les représentations scéniques. Les Grecs et les Romains ont poussé ce luxe et cette splendeur presqu'à l'extrême, et la puissance de leurs édifices était en harmonie avec la puissance scénique. Aussi tout cela est resté, sinon complet dans ses formes, au moins complet dans sa gloire. Si le temps a fait des ruines de ces grands monuments, ces. ruines en disent encore assez pour montrer la puissance de la conception , la fougue et la conviction de l'artiste et le respect que portait le peuple à tout ce qui touchait à l'art théâtral.

Pendant les grandes époques grecques et romaines, les théâtres furent donc en harmonie avec les sujets représentés. Puis vient la décadence, l'oubli, la barbarie; la littérature s'endort; aux grandes œuvres épiques succèdent les passions, les soties, les forces et les ré-

cits légendaires; le théâtre subsiste toujours, mais plus primitif et plus naïf. Les grands poëmes effacés renaissent péniblement et les grands édifices détruits ne sont pas encore remplacés. On en revient aux premières dispositions : salles provisoires, granges ou hangars, greniers ou tavernes. Thespis remonte sur son chariot et parcourt les villes ; les grands seigneurs donnent un abri plus ou moins vaste aux baladins ambulants, et la maison dramatique est remplacée par des tréteaux. Cependant surgissent Shakespeare, puis Molière , puis Alfieri : l'esprit public acclame leurs œuvres et retourne aux grands poëmes pendant que la musique dramatique naît et progresse rapidement. Les salles s'installent peu à peu. En Angleterre, en France, et surtout en Italie, elles retrouvent une expression plus définie et plus caractérisée. Les troupes deviennent plus sédentaires, les villes ont leurs acteurs ; la production scénique s'étend et s'affirme, et de toutes parts s'élèvent, plus ou moins modestes, de nouveaux bâtiments destinés à l'art théâtral. Enfin, l'essor est donné ; le sentiment primitif reprend toute sa puissance et tout son développement. La foule accourt aux représentations ; de nouvelles salles encore s'édifient et se construisent, plus en rapport avec leur destination ; l'art architectural s'empare dès lors de cette grande question pour la résoudre avec plus de certitude et de noblesse; la nouvelle formule s'accentue et s'impose, et le principe initial s'étend et rayonne dans toute sa vigueur et toute sa plénitude.

Voilà où nous en sommes aujourd'hui, et dans l'état actuel de nos mœurs il faut reconnaître que de tous les édifices construits, il n y en a que deux, sinon fréquentés par tous, au moins destinés au plus

grand nombre : l'église et le théâtre. L'église pour le spectacle divin, le théâtre pour le spectacle humain; c'est là spécialement où la foule se porte; ce sont les monuments publics par excellence, les monuments qui sont à tous indistinctement; aux plaideurs les tribunaux, aux gens d'affaires la Bourse, aux législateurs les Chambres, aux souverains les palais; mais chambres ou palais, bourses ou tribunaux ne sont affectés qu'à une catégorie, à une spécialité. L'église et le théâtre sont à tous et pour tous. C'est la foi qui réunit, c'est le plaisir qui rassemble, qui tous deux reposent du travail, cette nécessité de la vie. Le mot antique est toujours de mode, et le sera toujours : panem et circenses; la nourriture du corps et celle de l'esprit, c'est le mot de l'espèce humaine, le mot immortel; il survivra aux révolutions, aux monarchies, aux républiques, comme survivent à tous les gouvernements, l'amour et toutes les passions originelles.

Cependant, malgré cette devise, malgré. tous les liens qui enchaînent l'homme au théâtre, il arrive le plus souvent que les salles destinées aux représentations scéniques ne sont pas à la hauteur du but qu'elles doivent atteindre. Elles suffisent à peu près à renfermer les spectateurs et à montrer les acteurs ; mais elles sont loin de valoir les œuvres qui sont représentées dans leur enceinte; je parle bien entendu des œuvres vraiment belles. Cela tient à diverses causes qu'il suffira d'énoncer : la première, c'est que le théâtre est souvent affaire de spéculation et qu'il importe assez peu aux exploitants de construire des édifices grandioses ou seulement convenables, mais bien de dépenser le moins possible; avec cette préoccupation on élève des salles sans confort et sans

charme, et qui le plus souvent ne sont que provisoires. D'un autre côté, et l'exemple est fréquent, l'argent manque soit aux particuliers qui édifient, soit aux administrations qui commandent, et malgré le désir de bien faire, la pénurie des ressources empêche de réussir. D'autres fois c'est le terrain qui est trop exigu, puis, vient l'incapacité de l'artiste qui élève le monument, puis l'habitude, la routine, puis la résignation des spectateurs qui acceptent sans se plaindre les entraves que Ton apporte à leur bienêtre; puis les oppositions locales, les rivalités des uns, la mollesse des autres, et enfin mille et mille raisons qui ne peuvent se prévoir, mais qui, néanmoins, font obstacle à la parfaite édification de ces salles. Aussi, bien qu'il y ait au monde des théâtres confortables, construits suivant les exigences du programme, bien que plusieurs salles de spectacles parisiennes, françaises ou étrangères, soient déjà citées avec orgueil par ceux qui les possèdent, la plupart de ces édifices sont néanmoins insuffisants, mal agencés, sans caractère, sans confort, sans grandeur et sans art.

Que faire à cela? Il n'est donné à personne de forcer l'industrie particulière à dépenser son argent ; ce n'est que- par une sorte de mise à l'index que le public arriverait à se faire élever des salles plus dignes de lui; mais la grève des spectateurs sera sans doute la dernière de celles qui pourraient se produire, et il n'y a de ressources au mal que dans la marche progressive des idées de bien-être et de dignité. C'est ce progrès seul qui pourra graduellement modifier ce qui doit être modifié, et repousser ce qui doit être repoussé. Le remède sera long à opérer sans doute;

mais c'est encore le plus sûr; il faut savoir attendre, et les temps viendront où nous verrons, comme aujourd'hui déjà cela s'indique, l'attention se reporter sur la salle elle-même conjointement avec l'attention portée sur la pièce.

Mais si l'on excuse ou du moins si l'on supporte cet oubli du bien-être public, il est des cas où cet abandon des convenances doit être énergiquement repoussé, et où il faut que l'édifice théâtral soit complet sur tous points et devienne œuvre d'art et modèle de disposition : c'est quand le monument, au lieu d'être construit par un particulier ou par une administration nécessiteuse, doit être élevé par l'État ou par les grandes villes. Là il n'y a plus d'excuses à alléguer; c'est l'argent de tous qui doit servir à tous, et une petite économie réalisée sur les contribuables en particulier, les priverait tous ensemble du bénéfice de l'association centralisée entre les mains d'un pouvoir quelconque, pouvoir qui a, dans ce cas, une mission à accomplir. Peu importent alors les oppositions qui peuvent se manifester! peu importent les critiques acerbes et passionnées ! il n'y a pas à hésiter; il n'y a que deux partis à prendre : il faut faire bien ou ne pas faire du tout; il faut se dégager complètement de l'entreprise, ou bien la faire réussir autant que la force humaine peut y prétendre. Si une ville élève un théâtre, ce théâtre de quelque importance qu'il soit, devra toujours être en rapport avec le but, but modeste et restreint si l'on veut; mais but défini. Le monument sera de dimensions limitées, je le comprends; mais il devra toujours être un monument. Si, au contraire, c'est l'État qui sa charge de l'édification, il n'y a plus de restrictions à faire. Il

faut que l'édifice remplisse toutes les conditions imposées, non-sèulement convenance pour les spectateurs, non-seulement respect de la dignité du public ; mais encore il faut qu'il soit œuvre somptueuse et durable, qui indique aux siècles futurs la période artistique dans laquelle il a été édifié. Si vous n'espérez pas réussir tout d'abord, si d'avance le résultat vous paraît incomplet et compromis, alors attendez, ajournez, mais n'engagez pas inconsidérément l'avenir. Je le répète, faites bien, et construisez si vous espérez réussir, abstenez- vous si vous craignez d'échouer; mais l'occasion venue, allez en avant, et édifiez avec grandeur.

Ce qu'un État doit à tous, ce sont les moyens de développer l'esprit de chacun; c'est le but de l'éducation, c'en est aussi le résultat; ce sont les jouissances intellectuelles qui élèvent l'homme, et les jouissances matérielles n'ont d'autres missions que de délasser le cerveau et de lui permettre ensuite la plus libre évolution de la pensée. Avec le travail , qui est le devoir de l'homme, vient le repos qui en est le corollaire; non pas seulement le repos du corps indiqué par la nature, mais le repos de l'esprit, qui se fait principalement par le changement de la direction des idées.

L'artisan se repose de la fatigue de son travail par le sommeil; mais il se repose de la pensée qui le dirige dans son labeur, par une pensée différente de la préoccupation journalière. L'artiste à l'imagination vive , doit changer aussi de sujets d'études et de distractions, s'il ne veut être bientôt épuisé. Le littérateur doit parfois détacher son esprit de l'idée qui lui est familière, s'il veut lui donner du ressort et de la du-

rée. Que ce soit l'amour ou l'amitié qui changent le cours des pensées, que ce soit la contemplation des belles choses qui agisse, ce repos est indispensable. Or l'État ne peut donner à chacun la satisfaction de ses pensées intimes; il ne décrète pas l'amour, il ne promulgue pas l'amitié; mais s'il ne peut même pas contraindre à la vue ou à l'audition des grandes œuvres, il doit au moins donner les moyens de les voir ou de les entendre. L'État doit les musées, il doit les bibliothèques, il doit les chaires publiques et l'enseignement primaire , il doit enfin favoriser l'essor de l'intelligence littéraire et du goût artistique , c'est-à-dire les choses les plus nobles que puisse rêver le désir humain.

A quoi servirait cette liberté tant recherchée et tant demandée si elle n'aboutissait qu'à des droits stériles? Les droits ne sont rien s'ils n'amènent à des satisfactions élevées. Je veux les législateurs pour discuter nos lois, mais les lois ne sont qu'ujj moyen; je veux un souverain pour gouverner, que ce souverain s'appelle peuple ou empereur, mais le souverain n'est qu'un moyen; je veux la liberté pour tous, mais la liberté n'est qu'un moyen ; le but c'est le bonheur ou tout au moins le bien-être de tous ; c'est la propagation des lumières, le rayonnement du cerveau, la noblesse et la fierté intellectuelles. C'est là seulement le résultat, c'est ce qui doit m'intéresser tout d'abord. Peu m'importe comment l'on parvient au but, si l'on y parvient sans for faire à la droiture; il n'y a pas de principes obligatoires pour diriger un peuple, il n'y a que la loyauté et la sincérité qui doivent régner sur tout. Mais en dehors de cette marche loyale et sincère, le reste est secondaire, et quant à moi, soldat

dans un corps spécial, je ne déserte pas mon drapeau, et au lieu de mettre la politique égoïste avant l'art libéral, c'est l'art qui pour moi marche le premier, comme doivent marcher en avant et la littérature et la science, et tout ce qui fait l'homme grand et là nation glorieuse, en dehors des théories subversives.

Cela ne vient-il pas à dire que lorsque l'esprit d'un peuple peut être agrandi, remué, noblement ému par la grande littérature dramatique et la grande musique théâtrale, il faut le guider encore et encourager cette généreuse passion. Il faut lui dire : «Oui, c'est là qu'est le bien; oui c'est là que la vie se manifeste sous une forme spéciale; » il faut lui dire : « Aime et chéris ces nobles jouissances; elles te feront meilleur, elles te diront qu'un souffle divin règne dans l'homme ; c'est lui qui te domine en ces instants d'expansion, et fait de toi non plus l'auditeur indifférent de scènes banales, mais bien l'admirateur et le partisan de l'art ^t de la littérature. »

Mais pour inspirer tous ces sentiments au public, il faut non-seulement des œuvres de génie, il faut aussi des interprètes de grand talent, il faut des acteurs et des chanteurs, maître! de leur art, et qui soient dignes de leur noble mission. De tels artistes sont rares, et lorsqu'ils sont trouvés, il est bien juste qu'ils reçoivent des émoluments en rapport avec leur mérite, les chanteurs surtout, dont la vie artistique est bien limitée. Or puisque de nos jours l'État s'est dégagé de ces questions personnelles et qu'il n'a pas tout entier à sa charge les artistes officiels, comme il a les professeurs, les fonctionnaires et les généraux, ce sont les entreprises particulières qui doivent payer

les traitements, et ces traitements leur sont une grande charge. De plus, les frais actuels de l'exploitation sont nombreux, et si Ton veut que les costumes, les décors soient parfaits, que les instrumentistes, les choristes, que toute la troupe enfin soit excellente, il sera impossible aux directeurs de satisfaire aux exigences du public sous peine de se ruiner bientôt; voyant la faillite au bout de leur entreprise, ils se décourageront ; au lieu de produire des œuvres belles, mais parfois incomprises et qui ne leur causent qu'un déficit certain, ils changeront leurs affiches, et ils donneront des pièces plus populaires, plus attrayantes pour la foule, en récoltant ainsi profita défaut d'honneur. Mais alors les grandes œuvres seront délaissées et le goût public s'en ressentira.

Il ne faut pas cependant qu'une nation s'affaiblisse au milieu de productions secondaires. Il ne faut pas que lès grandes œuvres disparaissent; il ne faut pas que la grande musique et la grande littérature dramatiques tombent dans l'oubli; c'est le sommet de l'échelle glorieuse ; il faut que chacun puisse le gravir, et puisque les particuliers seraient parfois impuissants à faire dépasser les premiers échelons, il faut bien que l'État, qui a charge d'âmes, se fasse en partie le dispensateur des lumières éternelles.

Ce ne sont plus des œuvres mercantiles que l'on doit offrir à la nation; mais bien une chaire de haut enseignement; Te sont de pures jouissances qui doivent être mises à la portée du plus grand nombre, et je voudrais même qu'elles fussent à la portée, de tous. Je voudrais que souvent des spectacles gratuits fussent ainsi donnés à la foule qui pourrait alors être en com' munauté d'idées plus intime avec les privilégiés de la

fortune. Je voudrais que renseignement public et gratuit des principes indispensables fût complété par l'enseignement public et gratuit des grandes œuvres artistiques et théâtrales, et que les opéras ou les belles pièces littéraires, fissent partie du patrimoine de chacun. Le plus grand nombre alors s'habituerait ainsi à comprendre des beautés artistiques, qui lui échappent le plus souvent.

Quoi qu'il en soit de cette opinion qui n'est que secondaire dans la théorie que j'expose, le fait est que l'État doit conserver les chefs-d'œuvre, qu'il doit les faire connaître et que dès lors, comme toute grande puissance, il doit le faire avec noblesse, grandeur et libéralité. Qu'il construise donc ces théâtres larges et spacieux, hospitaliers aux hommes et aux œuvres, qui ne sont en somme que des musées littéraires et qui même, mieux que les musées artistiques, doivent attirer la foule. Ceux-ci, en effet, sauf quelques galeries spéciales, n'abritent en résumé que des œuvres, non pas mortes, mais au moins d'un autre âge et qui ne saisissent qu'une portion du public. Les autres, au contraire, tout en donnant asile à des productions consacrées, abritent surtout l'art vivant et contemporain, celui qui touche aux passions de chaque jour, et par suite ils doivent être d'une création plus immédiate.

Donc l'État me doit, à moi, peuple, les grands théâtres, les grands conservatoires littéraires et musicaux ; j'ai le droit de connaître les gloires de ma patrie et les gloires du monde entier, et si je paye de mon travail et de mon sang la dette que je dois à mon pays, j'exige à mon tour que le pays me paye la sienne, et donne à mon esprit, désireuxd'apprendre, une compen-

sation que je réclame et qui n'est que justice. C'est ainsi que chaque ville aura son théâtre à elle, et que la capitale aura ses théâtres à tous : les théâtres de province pour la diffusion des œuvres, les théâtres de la capitale pour le point de repère, pour les traditions et la création centrale.

En terminant ce chapitre d'introduction, je veux insister sur l'influence que les salles de spectacle peuvent avoir sur les œuvres qui sont représentées dans leur enceinte. Ce livre étant en effet écrit surtout au point de vue architectural, il n'est pas inutile de montrer que l'architecture n'est pas indifférente aux sentiments développés par la littérature dramatique, et que les productions scéniques peuvent se ressentir des milieux où elles se produisent.

Une salle est belle, de noble aspect, d'agréable confort et de couleur somptueuse, comme est par exemple celle de l'Opéra de Paris; les spectateurs qui y pénètrent subissent une espèce d'impression morale à laquelle ils ne peuvent se soustraire complètement. Ils se sentent entourés, environnés, par une sorte d'atmosphère élégante qui influe sur leurs pensées, sur leur caractère, même sur leurs paroles et sur leur maintien; ils sentent instinctivement qu'une certaine dignité est de circonstance et que trop de laisser aller serait inconvenant. Ce sentiment de réserve, cette direction élevée donnée à l'esprit qui agissent spontanément et se font sentir dès l'instant où l'on pénètre dans la salle, vous prédisposent immédiatement à l'audition de grandes œuvres; l'influence du milieu vous domine, et tout ce qui vous en ferait brusquement sortir risquerait fort d'être mal venu et mal accueilli.

On ne peut jamais se désintéresser complètement de

ce qui vous entoure; les plaisirs ou les peines que Ton ressent sont excités ou amoindris suivant le caractère de l'endroit où Ton se trouve, si même ils ne sont pas pervertis et troublés dans leurs manifestations. Je défie bien que Ton chante avec foi un deprofundis dans une brillante salle de bal, ou que Ton danse avec entrain dans une pièce revêtue de tentures funèbres ; les milieux sont là qui vous prédisposent fatalement à la joie ou à la douleur, et tous vos raisonnements, toute votre philosophie, seront impuissants pour vous faire dominer cette influence.

On comprend dès lors que lorsqu'une salle de spectacle est d'un bel aspect et d'une belle composition, il faut que les œuvres jouées sur la scène soient en rapport avec la splendeur de l'architecture, et que les impressions qu'elles doivent vous faire éprouver ne soient pour ainsi dire que la continuation des impressions premières qui ont été développées en vous par la décoration ahîhitecturale. Le caractère de la production peut néanmoins se diversifier; car l'art peut être grand et beau de bien des manières; le ballet comme le chant, la comédie comme le drame, les décors et les costumes même peuvent avoir leur poblesse; il s'agit seulement que l'art soit bien représenté. Mais, art sérieux ou aimable, art imposant ou familier, il doit toujours être assez élevé pour ne pas froisser les sentiments primitifs, mis en éveil chez les spectateurs par la décoration noble et somptueuse de la salle.

Jouez par exemple à l'Opéra ces pasquinades si bien accueillies sur des petits théâtres; jouez des parodies ou des farces de bateleurs, il n'y aura qu'une voix pour repousser ces bouffonneries intempestives, et tel qui eût ri de bon cœur aux pièces fantaisistes représentées au

Palais-Royal, se sentirait tout décontenancé et attristé si Gavaud, Minard et C" venait se produire sur la scène où se chante Don Juan ou les Huguenots. C'est, je le répète, que le milieu où Ton se trouve prédispose à des sensations spéciales, et que ce qui est bienvenu alors qu'on se sent disposé au sourire est importun alors qu'on est porté à la rêverie.

Le phénomène inverse, l'influence de la pièce sur la salle, est moins immédiat, et si l'on doit toujours regretter un manque d'harmonie entre ces deux divisions caractéristiques, il n'en est pas moins vrai que les grandes et belles œuvres scéniques peuvent causer une puissante impression malgré la pauvreté des enceintes où elles sont représentées; des granges et des abris bien modestes ont servi de cadre aux pièces de Shakespeare, et cela néanmoins a été impuissant à leur nuire.

Cela se conçoit ; c'est qu'en résumé la pièce est le point principal de l'attraction du spectacle, et que l'architecture n'est que le point secondaire, l'accompagnement du premier; or, s'il est illogique et par suite déplaisant que l'accompagnement dépasse en richesse ce qui doit nécessairement dominer, la richesse peut très-bien se manifester dans le point principal et être absente dans ce qui l'accompagne. Une femme, je suppose, est somptueusement vêtue; les plus belles étoffes, les plus beaux diamants Jbnt partie de son costume; cette femme est immédiatement tenue d'avoir la beauté personnelle ; supposez-la, vieille, difforme, borgne ou boiteuse, on se sent choqué de ce que si riche parure n'abrite qu'un laideron. Au contraire, supposez une femme de formes parfaites, de noble démarche, de traits élégants; quelle que soit la pauvreté

de sa mise, vous pourrez regretter le peu de goût de son ajustement, mais sa beauté personnelle n'en sera pas atteinte et elle résistera même aux guenilles qui couvriront son corps.

Dans le premier eus, c'est l'influence delà salle sur l'œuvre dramatique qui doit être en rapport d'harmonie avec l'architecture; dans le second, c'est l'influence de la pièce sur la salle qui peut très-bien être oubliée lorsque l'œuvre scientifique attire toute l'attention.

De tout cela il découle nettement, je suppose, que si une grande œuvre dramatique peut se produire sur n'importe quelle scène, d'un autre côté, cette production sera surtout sollicitée lorsque de grandes et belles salles seront édifiées et que, dans une certaine mesure qu'il est bon de ne pas dédaigner, l'architecture des théâtres provoquera la création et le développement de la littérature dramatique en même temps qu'elle dirigera le goût public vers l'art élevé, puissant et moralisateur.

Et maintenant que j'ai indiqué le rôle, la mission de l'architecture théâtrale, je vais entrer dans l'examen de détails plus techniques, et étudier tous les points qui se rapportent à la disposition et à la composition des salles de spectacle, en supposant toutefois que cette étude est faite pour un édifice de premier ordre. La question pourra ainsi être plus ample et plus développée, et il sera toujours possible de la diminuer, et de la simplifier, si elle ne doit s'appliquer qu'à des théâtres d'un ordre inférieur.

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