SCÈNE II Brunnhildeet Wotan
« Je suis le moins libre des dieux : 0 stérile fureur ! Dieu déchu ! »
Brunnhilde pose sa lance et son heaume et se met aux pieds de Wotan ; elle appuie son front sur les genoux de son père qui lui caresse distraitement les cheveux.
Sans profaner sa majesté, peut-il avouer son infamie? En parlant à sa fille, il se parle à lui-même. Qu'est-elle, sinon sa volonté vivante ?
Wotan d'une voix basse verse ce mystère au cœur de sa fille. L'Amour satisfait, il voulut la toute-puissance ; il lia par un pacte tout ce qui vit ; seul Logue lui échappa. Mais l'Amour le reconquit ; tandis que Albérich maudissait l'amour, par l'or pris aux profondeurs du Rhin, il conquit le pouvoir. « L'anneau qu'il forgea, je le lui volai ; au lieu de le rendre aux nixes, je le donnai aux géants constructeurs du Walhall. Alors Erda qui sait l'avenir et le passé m'avertit, sans me tout dire.
« Pour percer l'avenir, je la suivis jusqu'au sein de
la terre, par un charme d'amour, je me fis livrer sa
science: d'elle vous êtes nées, tes sœurs ettoi mon adorée
Walkyrie. Votre valeur me conforta : je voulus peupler
le Walhall d'une armée héroïque. Les hommes traînaient leur vie servile et sans éclat. Je vous ai commandé de les éveiller au courage et de leur révéler la gloire des combats et de choisir sur le champ de bataille parmi les morts les guerriers du Walhall, Certes le Walh ail est plein de vaillants, mais le Nibelung du fond de l'ombre guette les dieux : S'il saisissait l'anneau de la toute-puissance qu'il grava de runes terribles en maudissant l'amour, les guerriers du Walhall eux-mêmes se tourneraient contre les dieux.
« Fafner l'un des géants qui tua son frère Fasolt, avec l'anneau veille sur l'or.
a J'ai enchaîné ma volonté : je ne puis violer le Destin, intervenir moi-même. Seul un mortel, ignorant le péril et sans mon aide, pourrait accomplir la prouesse. Où trouver ce héros et cette âme étrangère à mon âme et dont la volonté pourtant voudrait ce que je veux ? » 0 dérision, je ne puis créer que des servîtes ; l'homme libre doit se créer lui-même.
« — Siegmund.
« — Siegmund, je l'ai guidé ; je l'ai conduit au frêne qui enserrait Nothung. Fricka m'oblige à l'avouer et à cesser ma ruse. Ah ! j'ai touché l'anneau maudit, et je dois perdre mon propre fils ! »
Le dieu tombe dans le plus profond désespoir.
« — Fais ton devoir, ma fille, combats contre mon cœur. Ma seule aspiration, c'est de finir.
« Erda l'a dit ; quand celui qui renonce l'amour en-
gendrera un fils dans la colère, on verra crouler le Walhall. Or le nain par son or a séduit une femme et fécondé ses flancs. Et moi je n'ai pu avoir un fils selon mon vœu. »
Il se lève furieux, il salue la naissance de cet enfant du mal qiji le délivrera de son inutile pouvoir ! Il faut obéir à Fricka : mais que Brunnhilde prenne garde à éviter le fer enchanté de Siegmund.
« — Tu me Tas fait aimer, comment l'immolerai-je? Et ton cœur que je sens dément ton ordre.
« — Téméraire enfant, je t'ai ouvert mon cœur, mais je peux fermer ces yeux qui sont mon orgueil, obéis, meure Siegmund, je le veux. »
Il disparaît dans la montagne, la Walkyrie reste immobile ; jamais elle n'avait vu son père si malheureux ; sa lance lui semble lourde.
« 0 Welse, l'âme navrée, celle qui t'aime doit te combattre! )>
Elle remonte la scène et voit venir Sieglinde et puis va vers la grotte où elle a mis Grane.