‹ Le théâtre complet de WagnerChapitre 56 sur 166 · SCÈNE III Wolfram, Tannhauser · texte numérisé non relu

SCÈNE III Wolfram, Tannhauser

Il fait complètement nuit. Tannhauser paraît, pâle, fatigué, en guenille, appuyé sur son bourdon. Il a entendu une harpe vibrer lentement.

— Qui es-tu pèlerin solitaire ?

— Je te connais, toi, Wolfram.

Lui aussi le reconnaît ; comment, sans être absous, revient-il ?

Il cherche seulement le chemin d'autrefois, le chemin du Vénusberg.

Wolfram se sent ému d'une pitié profonde.

« Reste loin de l'excommunié, je vaiste dire mon pèlerinage à Rome. » Tannhauser se laisse tomber à terre et Wolfram debout écoute.

« Jamais un pénitent ne prit le chemin de Rome avec plus de ferveur que moi.

« Un ange avait ôté de mon cœur téméraire l'endurcissement orgueilleux.

« Je voulais expier cet entêtement au mal par la plus grande humilité, implorer, mériter mon salut, pour adoucir les amères larmes qu'elle versa naguère sur moi pécheur.

« Les mortifications des autres pèlerins, je les dépassai ; je m'ingéniai à cheminer malaisément. Quand ils traversaient des vertes prairies, mon pied nu cherchait la ronce et les cailloux ; quand ils se désaltéraient aux sources vives, je tendais ma lèvre séchée à l'ardeur du soleil ; ils élevaient leur cœur en des prières, moi je marquais ma route de mon sang, à la gloire du Très-Haut ; je fuyais l'hospice où on les abritait, je couchais sur la neige et la glace.

« Les yeux fermés aux merveilles d'Italie, je traversai ses plaines charmantes sans les regarder ; je voulais repentant et épuisé m'anéantir dans l'expiation pour adoucir les larmes de mon ange.

( J'arrivai à Rome enfin, je me prosternai au seuil de Saint-Pierre, en suppliant,

« L'aube parut ; les cloches tintèrent, les cantiques des cieux s'entendirent ; l'univers, dans la ferveur de sa foi, tressaillit d'allégresse; la grâce et le salut allaient descendre sur tous.

« Je vis celui qui représente Dieu ; tous les fidèles se prosternaient dans la poussière.

« Des milliers de pécheurs reçurent leur pardon, je les vis se lever absous et radieux.

« Je m'approchai, le front courbé, je m'accusai en frappant ma poitrine ; je détestais ces voluptés qui me séduisirent, je détestais cette concupiscence qui résistait aux mortifications. Je suppliai qu'il me libérât de l'infernale chaîne, et mon cœur certes débordait de repentir. Il répondit à ma supplication.

« Si tu as consommé ces voluptés damnables, si ton cœur a brûlé des feux d'enfer, si tu restas au Venusberg, c'en est fait, pour l'éternité soit damné : comme la crosse que je tiens ne refleurira plus, ainsi le salut ne saurait germer dans la fournaise infernale où tu es descendu.

« Cet anathème me fit tomber évanoui.

« Lorsque je m'éveillai, la nuit était venue, et la place déserte ; j'entendais l'écho des chants de grâce, et ses chants sacrés m'indignaient. Pour échapper à cet hymne de pardon qui mentait et me glaçait l'âme, je m'enfuis délirant et épouvanté. Et maintenant je reviens vers toi, douce Vénus ; j'appelle l'enchantement nocturne de tes bras ; je viens à ta cour où ta beauté me sourit comme la seule éternité. Les hommes m'ont maudit, guide mes pas vers toi, déesse. »

Une légère nuée envahit la scène.

Déjà Tannhauser entend le chœur des nymphes ; on aperçoit leur danse dans une lueur rose. Vénus ellemême apparaît sur un lit. Elle pardonne, elle accueille Tannhauser.

Wolfram le retient et invoque le Seigneur.

« Un ange a prié pour toi sur la terre, il va planer bientôt au-dessus de toi et te bénir, Élisabeth. »

A ce nom, Tannhauser comme foudroyé arrête son élan vers Vénus ; un chœur d'hommes dit au fond de la scène : « Paix et salut à l'âme qui vient de quitter le corps de la martyre. »

« — Ton ange prie pour toi, aux pieds de Dieu. Ton ange est exaucé, Henri tu es sauvé.

« — Perdue pour moi, » s'écrie Vénus, qui disparaît avec les nuages roses; et on voit, la vallée de la Wartburg à l'aurore ; un cortège accompagne un cercueil ouvert.

« Elle a reçu la béatitude des anges, elle a reçu la couronne céleste. »

Wolfram tient Tannhauser enlacé.

A ce moment, les vieux pèlerins précèdent le cercueil porté par les nobles en costume de chasse ; le Landgrave et les chanteurs, les comtes suivent.

« Heureux le pécheur pour qui la vierge pure a pleuré. »

Au signe de Wolfram, on dépose la bière au milieu de la scène; Wolfram y conduit Tannhauser, qui tombe à côté expirant : « Sainte Élisabeth, prie pour moi. »

LES XI OPÉRAS fjS

Alors arrive le chœur des jeunes pèlerins portant devant eux la crosse re verdie et refleurie. « Gloire aux merveilles de la grâce ; Jésus a racheté le monde. Le Seigneur se révèle par un nouveau miracle ; le bâton desséché, dans la main du saint Père a reverdi et refleuri. »

« Ainsi, le salut fleurit pour le repentant, même dans le feu du péché. Criez partout, pour avertir celui que ce miracle rédempte.

« Dieu seul existe, et sa miséricorde est infinie, Alléluia.

« Le pécheur a reçu le salut par la grâce, il entre dans la paix bienheureuse. »

NOTE

« Vous trouverez beaucoup plus de force dans le développement de l'action de Tannhauser par des motifs intérieurs que dans le Vaisseau Fantôme. La catastrophe finale naît ici sans le moindre effort, d'une lutte poétique où la seule puissance des dispositions morales les plus secrètes amène le dénouement. »

« ...S'il m'était réservé devoir accueillir mon Tannhauser par les Parisiens avec la même faveur qu'en Allemagne, je le devrais aux analogies reliant cet opéra à ceux de mes devanciers, et à Weber surtout.

Les concessions que mon premier modèle,' mon vénéré maître Weber, faisait à la galerie, vous ne les trouverez pas dans Tannhauser.

Bien qu'établi sur le terrain du merveilleux légendaire, il contient une action dramatique développée avec suite.

Musicalement, Tannhauser contient des chefs-d'œuvre, l'ouverture, la marche des Pèlerins, le voyage à Rome. Littérairement, Tannhauser est un chef-d'œuvre d'un bout à l'autre, et qui place Wagner à son rang de huitième poète théâtral de tous les peuples et de tous les temps. Soit que l'on considère la puissance du Vénusberg ou la dignité de la Wartburg, les accents de Vénus ou les suavités d'Elisabeth, la sagesse si charitable de Wolfram, ou la fougue de Tannhauser, et comme drame et comme psychologie, l'œuvre est de toute beauté. La sublimité catholique anime tout ce monde du moyen âge ; l'excommunication et le miracle de la crosse reverdie expriment incomparablement la Rome papale.

Je n'hésite pas à l'écrire : le poêle écrase encore le musicien, le drame dépasse el déborde la partition : par moments, par passages seulement, l'harmonie atteint récriture.

Le leitmotiv ne se trouve pas employé : à moins qu'on ne considère comme tels la phrase du Vénusberg, le chant des Pèlerins, l'hymne de ïannhauser, le chant platonicien de Wolfram et la prière d'Elisabeth.

Quand on songe à l'insuccès de cette merveille, quand on songe que les plus grands noms de France ont tendu au génie le guet-apens du 43 mars 1861, et qu'ils ont, autant qu'il est au pouvoir des brutes de blesser les saints, assassiné ce chef-d'œuvre, les drôles ! les lâches ! les manants !

Cette chose, le Jockey a voulu barrer la route au demidieu Wagner ; la charogne nobiliaire et mondaine a bavé et hurlé : 0 puanteur des gens du monde, ignominieux valets du sport, qui demain retrouveront leur sifflet de vipère si quelque grandeur se produit. La première vertu de l'artiste sous la haine du monde, cette cohésion de toute bêtise et de toute lâcheté, c'est son entêtement : les larmes du génie, qui les vengera? J'en jure par ma foi romaine, si un seul des bandits qui guettèrent un soir ce chef-d'œuvre el le voulurent tuer, peut entrer au paradis : je dirai aux anges radieux qui m'ont armé chevalier de l'idéal comme Siegmund à la Walkyrie : « Je refuse le ciel ».

Des nœufs de vipères entassés les étourdiront d'un sifflet éternel, selon la Norme du Saint-Esprit. Pour ceux-ci ni repentir, ni pardon: «Que les assassins de « Tannhauser » soient damnés ! » C'est la prière d'un vrai chrétien.

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