‹ Le théâtre complet de WagnerChapitre 73 sur 166 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

Tristan s'arrête à l'entrée: Que souhaite sa souveraine ? La coutume veut que celui qui conduit une fiancée ne s'en approche pas en la menant vers l'époux.

« U y a aussi une coutume qui veut que les ennemis se réconcilient, dit Iseult. »

Elle n'a pas fait le serment d'oubli, elle veut venger Morold. Elle avait béni ses armes, c'était son fiancé. Tristan, pâle et sombre, lui tend son épée. « Que dirait

Marke? s'écrie Iseult. Buvons la coupe de réconciliation. »

Brangœne frissonne, hésite, et enfin va préparer le philtre.

« Pliez la voile de hune, » crient les matelots.

« La maîtresse du silence me domine, si j'ai compris ce qu'elle a su taire, je dois taire ce qu'elle ne comprendrait pas, dit Tristan. » Brangœne apporte la coupe, Iseult la prend et va vers Tristan, il pourra dire à Marke : « Je vous amène la plus douce vierge ; j'ai tué son fiancé, et je lui ai envoyé la tête du mort; elle m'a guéri, elle a consenti à l'humiliation de sa patrie pour devenir ton épouse. » Tristan connaît le magique pouvoir de la reine d'Irlande: il accepte cette coupe qui achèvera sa guérison.

L'honneur de Tristan sera sa constance ; son supplice réside dans sa résistance ; il boit sans crainte la liqueur d'oubli. « Encore une perfidie, s'écrie Iseult, en lui arrachant la coupe, à moi la moitié, je bois à toi, traître.» Ils restent immobiles et muets : déjà le philtre agit, les yeux se cherchent et s'évitent. « Tristan, — Iseult, — Cruel, Céleste », tandis qu'on entend les trompettes et le salut au roi Marke des matelots.

Brangœne: « Eternelles douleurs en place d'une mort foudroyante. » — Héros bien-aimé, — Maîtresse adorée.

Les tentures s'ouvrent entièrement, on voit au loin le rivage ; sur le pont, les chevaliers. Brangœne sépare vivement les deux amants et jette sur les épaules d'Iseult le manteau royal. Kurwenal annonce l'arrivée du roi

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dans une barque. — Quel roi ? demande Tristan. — Où suis-je? dit Iseult. — Quelle liqueur m'as-tu versée? — La liqueur d'amour. Elle s'évanouit.

Le chœur crie salut au roi, salut à Cornouailles, on aborde.

Iseult attend le bien-aimé.

Dès que le bruit de la chasse s'éloignera, elle éteindra cette torche, et Tristan paraîtra: quelle anxiété de désir, quelle impatience de tout l'être ; comme sa vie suspendue se projette vers le prochain moment !

L'ardeur ici semble une frénésie, l'amour aies accents de la torture, les baisers ont un goût de mort.

La vieille ananké pèse sur ces cœurs et les écrase au sein même de la joie : ce sont des ensorcelés, des possédés : et cependant comme on les envieMe parcourir en une impression le formidable espace de la banale volupté, propre à tous, pour aboutir au nirvana de la passion, Maëlstrom de vertige et de mort !

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