‹ Le théâtre complet de WagnerChapitre 78 sur 166 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Le berger se penche du haut du parapet. « S'est-il réveillé ?» — « As-tu vu un navire, » répond Kurwenal. — « Non, la mer est vide. »

Le berger disparaît, on entend son chalumeau.

Tristan revient à lui, « la vieille mélodie, » murmuret-il- Des événements, nul souvenir.

En partant pour les contrées lointaines, il avait laissé son patrimoine à ses vassaux ; ceux-ci l'ont soigné comme ils ont pu. Comment est-il venu à Karéol ? Une barque l a conduit au rivage, et Kurwen al Ta porté sur ses larges épaules jusqu'à son burg ; là il va guérir. « J'étais, raconte le héros, là d'où je vins, là où je vais retourner, dans l'empire de l'universelle nuit. Là une seule science: le divin, l'éternel, l'originel oubli. » Use dresse un peu : « Iseult est encore dans le royaume du soleil. Quel désir de la voir, quel désir de feu, languide et inquiet! Il a déjà entendu la porte de la vie se refermer violemment ; elle se rouvre aux rayons du soleil. L'oppression du jour renaît et l'angoisse. Cet astre à l'éclat si pur le livre encore au mensonge, à l'erreur, il maudit le jour et ce flambeau qui même pendant la nuit, l'éloignait d'elle. Quand donc s'éteindra la torche et cette lumière?

Celle que Kurwenal outragea par fidélité, il l'invoque ardemment à cette heure. Tristan la verra si elle vit encore. « Elle vit », affirme le héros. Qu'il espère donc. La main qui guérit la blessure faite par Morold, guérira celle faite par Melot. Un homme sûr, envoyé par lui en Cornouailles va ramener Iseult bientôt, Tristan s'exalte: 0 Kurwenal, sublime ami, d un dévouement sans pareil, ce que haïssait Tristan il l'a haï, ce qu'aimait Tristan il

l'a aimé. Quand Tristan souffre, Kurwenal souffre aussi, mais peut-il souffrir la souffrance actuelle de son héros, ce désir redoutable qui l'enfièvre, ce feu qui le consume ? Ah ! si Kurwenal comprenait, comme il serait au sommet de la tour, épiant la moindre voile à l'horizon. On entend la mélodie du pâtre. Tristan doit-il comprendre la plaintive mélodie. Avec le vent du soir, il l'entendit enfant quand on lui annonça la mort de son père ; avec la brise matinale, elle murmura lorsque mourut sa mère. Quelle était donc sa destinée : désirer et mourir, mourir et désirer. Non, désirer, désirer jusque dans la mort. Quand il était couché dans la barque et que le vent le porta vers la fille d'Irlande, il entendit alors la même mélodie. 0 philtre effroyable, comme il s'insinua de son cœur à son cerveau ! Sous les ardeurs dévorantes du soleil, aucune ombre ne lui prèteun abri compatissant. Ce breuvage qui l'a fiancé au supplice, c'est lui qui l'a broyé. Ce breuvage est la mixture des malheurs de son père, des douleurs de sa mère, des larmes amoureuses que lui-même versa, du sang de ses blessures ; maudit soit ce breuvage. Et il s'évanouit; Kurwenal s'épouvante. Le voilà inanimé, le héros qui aima comme nul n'aima jamais. Tristan revient à lui, il voit le navire qui porte Iseult. Elle traverse la mer en souveraine : déjà il sent l'effet de son sourire, qu'elle est belle !

Pendant que Kurwenal hésite à monter sur la tour, le chalumeau fait entendre un air joyeux. Kurwenal a vu le navire. Tristan se met debout péniblement, Kur-

wenal décrit la marche du vaisseau. Il passe recueil, lutte contre le courant, il entre enfin dans le havre. « Hurrah ! Kurwenal, s'écrie Tristan, je te lègue tous mes biens . Aperçois-tu Iseult ? » — « Oui. » — « Eh bien! cours l'aider. » Kurwenal la portera dans ses bras; mais, par grâce, que Tristan reste sur son lit.

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