PRÉFACE XV
d'art se levait, victorieuse de l'incompréhension et du parti pris, et, quoique Paris ne reçût ce céleste rayon que sous forme musicale, déjà beaucoup tressaillaient d'espoir en un prochain salut. Ceux qui purent suivre cette nouvelle étoile jusqu'au lieu de son rayonnement revinrent en chantant des Alléluia et des Lœtare. A Bayreuth, ils avaient vu le grand art des Eschyle et des Shakespeare revivre et resplendir.
Enfin, un demi-siècle après toute l'Europe, la Ville Lumière connut Lohengrin, et un soir immémorial, le prélude apporté par les anges s'éleva auguste et purifiant dans cette salle consacrée aux médiocres, sur ces planches où les fantoches de Meyerbeer s'agitent encore, hélas ! on vit le chevalier de Monsalvat décou" vrir le Graal, on vit le Saint-Esprit descendre, et le théâtre pour un moment devint un temple véritable.
La Walkyrie, œuvre plus entièrement sublime, continue à cette heure un triomphe qui ne cessera pas. Ils suffisent, ces surhumains chefs-d'œuvre, à révéler au grand public l'étrange différence de l'art véritable et de l'article de Paris au théâtre.
On m'a raillé en 1888, lorsqu'au retour de Bayreuth je proclamais Wagner le plus grand tragique depuis Racine et que je me disais son humble élève. On peut juger aujourd'hui de mon assertion. Musicalement,
Wagner. est incontesté. Bach, Beethoven et lui forment la trinité musicale. Littérairement, on lui refuse encore sa place : cet homme si grand gêne l'admiration, et volontiers on qualifierait de bons livrets ses admirables poèmes. Or voici ce que j'enseigne, et ce sera tout l'intérêt de cette page.
Il n'y a jamais eu que sept génies au théâtre, trois Grecs, un Anglais, deux Français, un Allemand, et chacun les a nommés : Eschyle, Sophocle, Euripide, Shakespeare, Corneille, Racine, Gœthe.
Eh bien ! je crois fermement que Richard Wagner est le huitième grand génie du théâtre.
Cet homme, presque divin, n'a pas un semblable dans l'histoire, sauf Michel-Ange peut-être, également puissant en deux arts: cependant un fils de Hagen, l'homme de Médan, cuirassé d'ignorance comme un dragon d'écaillés et insensible à toute beauté, écrivait récemment : « Au lieu de s'immobiliser avec Wagner, il faut partir de lui... il me suffirait qu'au lieu de fantoches, au lieu d'abstractions descendues de la légende, on nous donnât des êtres vivants. Ah ! musiciens, si vous me touchiez au cœur, à la source des larmes et du rire, le colosse W'agner lui-même pâlirait sur le haut piédestal de ses symboles ! La vie, la vie partout. »
Voilà ce qu'on peut écrire aujourd'hui sans être
PRÉFACE XVIi
deshonoré et hué. SiegmuncL, le héros écrasé sous la fatalité ; Sieglinde, la malheureuse femme liée à Hounding, Wotan forcé de sacrifier son fils, puis de punir sa fille adorée, ce sont là des fantoches pour l'inventeur de Mes Bottes.
La vie ! mais elle déborde, elle rutile dans les onze poèmes. La vie! mais quelle oeuvre en contient autant que Siegfried ? La scène où le Welsung forge luimême son épée, et la mort du Dragon, et le réveil de Brunehilde, dépassent en intensité de réel même les Grecs, et, si Wagner avait un défaut, ce serait l'excès de vie.
Ainsi il existe un homme qui a beaucoup écrit, qui a peut-être lu, et qui n'est pas touché quand la Walkyrie vient annoncer sa mort à Siegmund, qui ne pleure pas aux adieux de Wotan, c'est l'auteur de Pot-Bouille, le sténographe de la valetaille dégoisant sur ses maîtres ; il a mis à la scène un lavoir où les femmes se fessent ; il préfère le beuglant au Walhall et le battoir à la lance. Quand il dit la vie, lisez la rue ; il voit l'humanité dans les glaces du marchand de vins : ignorant ce qu'est abstraction, il nomme ainsi tout ce qui n'est pas voyou, et voilà le personnage qui s'est présenté à l'Angleterre comme représentant les lettres françaises.
11 faut donc qu'une propagande s'organise démon-
trant, expliquant Wagner écrivain, Wagner littéraire, Wagner homme de théâtre. Son œuvre sera un levier assez fort, assez appuyé à la tradition pour que la pesée soulève et précipite au néant qui les guette tous les fils de Hagen, toute la descendance de Fafner, de M. Sarcey à l'homme de Médan... Ce sera alors la victoire de l'Idéalisme, Et les lettres latines pour un temps seront sauvées.
« La religion s'est faite art pour parler à tous. — Il faut que l'art se fasse religion pour parler au petit nombre. » Telle est la doctrine des Rose ^ Croix, telle est la nécessité du moment.
A côté de la religion proprement dite, une religiosité nouvelle se produit dans toutes les décadences, et cette religiosité, c'est l'esthétique.
Au moyen âge, l'esthète était un dévot ; car, en ce temps, l'église était à la fois le théâtre et le musée.
Aujourd'hui, la plus détestable peinture, la moindre sculpture, la déplorable musique et la piètre éloquence sont le triste partage de la religion, et les esprits cultivés, les esthètes, tout en restant fidèles à Jésus-Christ,vont chercher l'impression d'art parmi les manifestations laïques.
Ce divorce de l'art et de la religion, de la foi et de l'esthétique, commencé avec la Renaissance, se trouve accompli à cette heure.