‹ Le théâtre complet de WagnerChapitre 9 sur 166 · PRÉFACE XIX · texte numérisé non relu

PRÉFACE XIX

Le rapprochement entre ces deux puissances, reines de ce monde et de l'autre, la vérité et la beauté, c'est l'art qui le produit par les miracles de Bayreuth.

Aux grandes époques primitives, le théâtre était comme une prolongation du temple, une annexe du sanctuaire. Eschyle, sublime dans le Prométhée comme dans YOrestie, officie en même temps qu'il œuvre ; il prêche en émouvant, c'est leprêtre poète. Ce caractère, amoindri dans Sophocle, disparaît chez Euripide.

L'évolution latine ne nous présente pas d'œuvre, le génie se mêle à la sainteté : les mystères de la Passion ne sont pas des œuvres d'art ; et Corneille seul s'est inspiré de l'Évangile dans Polyeucte.

L'Esther et YAthalie de Racine expriment certes l'idée messianique, mais obscurcie par le nationalisme juif.

Celui qui règne sur le théâtre, le psychologue incomparable, le plus complet génie de la scène, William Shakespeare, a trouvé en Richard Wagner son disciple et même son émule.

Ce qui rend Wagner incomparable, c'est qu'il est deux fois génie : le mettre immédiatement avec Beethoven ne suffit pas, il faut le mettre aussi immédiatement après Shakespeare.

Envisagez la splendeur de ces deux noms divins ; et

dites-moi si un autre mortel, depuis dix-neuf siècles, a réuni sur sa tête les couronnes de la poésie dramatique et de la musique, enlacées à un titre égal.

L'intérêt de mon discours réside à vous montrer le poète dramatique, le concepteur, l'écrivain égal au musicien : car cette opinion est encore à prévaloir.

Il a fallu un demi-siècle pour que la sublimité wagnérienne vainquît la bêtise mondaine et française.

La lutte engagée par Pasdeloup, continuée par Lamoureux, a cessé le soir où Lohengrin a paru sur la scène soudain purifiée de l'Opéra, y apportant le saint Graal.

La sonate et la symphonie, les modes de la musique pure, relèvent critiquement des techniciens.

La neuvième symphonie appartient aux musiciens, mais non pas les chœurs. Dès que l'homme de musique a subordonné ses notes à des paroles, dès que le compositeur traduit en son art un texte littéraire, le lettré devient apte à le juger : et l'esthétique ne consiste en rien autre chose qu'en un certain même sentiment du beau perçu dans les divers arts.

Les gens de musique se sont emparés de l'œuvre wagnérienne, comme si c'était une simple suite de sonates, de concertos et de symphonies, et l'exécution dans les concerts de fragments soi-disant symphoniques

PRÉFACE XXi

ont accrédité que Wagner était surtout un musicien. Erreur et mensonge.

Wagner est un poète de théâtre qui a eu le double génie d'écrire deux fois son drame : littérairement et musicalement.

Comme Michel-Ange est peintre et sculpteur, l'archange de Bayreuth est tragique et musicien.

On a beaucoup écrit sur Wagner, et en général on a bien écrit.

Le Pèlerinage à Bayreuth de M. de Saint-Auban, cet admirable esprit qui élève parfois l'article de journal à des hauteurs bossuétiques, le Wagner d'après lui-même de M. Nouflard, les études de Kufïerath, de Ernst, de Chamberlain, ne laissent plus de place à une parole seulement consciente et subtile.

Quand j'aurai légitimé l'épithète que je me suis donnée avec orgueil, en un sens, ésotériquement avec humilité : « élève de Bayreuth », alors je parlerai du Maître dignement, même après les autres.

Aujourd'hui, ce n'est ni un discours ni une thèse, c'est une exhortation et un simple truchement.

Sar Péladan.

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