SCÈNE V
Tous les personnages défilent successivement, les cordonniers, ies tailleurs, les boulangers.
Un divertissement où les compagnons cherchent à retenir les paysannes que les écoliers entraînent à leur ronde. Kothner porte la bannière où est représenté le roi David jouant de la harpe. Pogner conduit Eva au siège d'honneur enguirlandé de roses. Les maîtres assis, les écoliers et les compagnons se trouvent devant l'estrade. Sachs paraît, tous les fronts se découvrent, le peuple entonne un choral.
« Voici les temps prédits, j'entends l'oiseau du paradis qui chante. Tous les cœurs vibrent. La nuit s'étend sur l'Ouest, et l'Est rayonne, l'astre éclatant se lève dans l'azur, » Sachs remercie et annonce l'idée généreuse de Pogner.
Beckmesser paraît sur le tertre au rire du peuple ; il a adapté la musique de la sérénade aux paroles de Walther. « Des perles pleuvaient dans les roses, le baiser du matin se posait sur un serin. »
Les maîtres et le peuple éclatent de rire. Beckmesser irrité déclare que c'est l'œuvre de Sachs. Celui-ci se lève.
« Non, ce chant n'est pas de lui ; on le trouverait beau si son auteur le disait ; Walther de Stolzing, en avant. »
La belle prestance du chevalier qui salue courtoisement les maîtres et le peuple commence le succès. On trouve le premier couplet charmant. On admire le second. L'enthousiasme éclate au troisième. Walther gravit les marches de l'estrade et s'agenouille devant Eva, qui lui met la couronne. Pogner lui tend le collier de maître ; il refuse : il ne veut qu'Eva. Sachs se lève :
« Jeune homme, quand nous t'accueillons, pourquoi nous fermes-tu les bras ? Ce n'est ni ton nom, ni ta lame, c'est ton génie de poète qui triomphe aujourd'hui. L'art fut jadis l'apanage des nobles ; les bons bourgeois le cultivent maintenant ; ils gardent ce dépôt sacré.
« — Peuple, sache honorer tes maîtres, ce sont les prêtres de l'Art, et l'Art est Dieu, leur gloire c'est votre gloire à tous. »
Eva pose la couronne de Walther sur le front de Sachs. Celui-ci met le collier de maître au cou de Walther. Pogner fléchit le genou devant Sachs ; tous l'acclament : et le chœur final entonne. « Sache honorer tes maîtres, ce sont les prêtres de l'Art, et l'Art est Dieu, leur gloire est notre gloire à tous. »
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NOTE
On pourrait appeler les « Maîtres chanteurs » la partition des musiciens, puisquebeaucoup la déclarent techniquement supérieure aux autres, probablement parce que l'absence de sublimité les aide à comprendre.
Pour l'esthète, la comédie est un art inférieur, et la bastonnade, si gaiement qu'elle soit donnée, sera toujours hors du grand art. Toutefois, il est bon et beau et profitable que celui qui se jouait sur les sommets poétiques, descendu sur le terrain du réel, écrase tout le monde pour régner seul dans toutes les formes du théâtre.
L'évocateur d'Erda, le maître de la Mort de Siegfried et de Titurel et de Tristan, a daigné mettre le rire dans son orchestre et désopiler la rate de ce public qu'il terrifia : et il a montré, avec quel art je ne saurais le dire, les rondes d'étudiants, les altercations d'ouvriers et les coups de poings de bourgeois surexcités et les potées d'eau de mégères couardes. Le marteau de Sachs a rhytmé sur le cuir la risible sérénade du pédant Beckmesser.
Tout ce qu'on nomme opéra-comique ou bouffe disparaît devant cette œuvre triomphante de gaieté et de vie.
Et parmi ce réalisme allemand un peu lourd, il y a les trois arioso de Walther, la méditation de Sachs, sa harangue et le choral de la fin qui sont sublimes.
On dirait l'amusement d'iin demi-dieu et les caricatures d'un Michel-Ange. Toutefois on a eu tort de monter l'œuvre à Bayreuth ; on ne fait pas un tel pèlerinage pour rire.
' Xe théâtre-temple ne comporte pas le grotesque, et une des stupeurs de l'admiration sera toujours ce drame satirique qui accompagnait une œuvre comme P« Orestie ».
Le leit motiv règne en maître dans cette partition. Outre celui des Maîtres qui ouvre la partition et celui de Walther,il y a le chevaleresque, la Saint-Jean, divers propres à Sachs, le luth de Beckmesser, sa sérénade, la vision de Walther, le bonheur d'aimer, l'ovation à Sachs. M. Bonnier a noté quatre-vingt-trois orientations du motif des maîtres.
La comédie vaut bien du Molière ; la musique surpasse tous les maîtres, Wagner ne pouvait être inférieur qu'à lui-même.