V. 639-670] TRAGEDIE
39 Poursuiuons, poarsuiuons, tandis que la rumeur
Agite ses esprits d'angoisseuse trémeur, [422 j
L'onde à quiter ce bord nous inuite ucoisee,
42 Nos vœux partaits n'ont plus que la nuit opposée, Hate-toy de venir, monte tes bruns chenaux, Déesse le soûlas de nos humains trauaux,
45 Charmeuse des soucis, hate-toy, fauorise.
PHALARE.
Tenten quelqu'vn marcher, gardons-nous de surprise.
THESEE.
Ha! Dieux, c'est mon fléau, retire-toy d'icy, 48 le vay dissimulant la caresser: ainsy
Que qui voudroit tirer dVn autre labyrinthe.
PHALARE.
Tu ne peux trop vser a ce besoin de feinte. ARIADNE.
51 D'vn soupçon trauaillee, a ma vie important, Me pardonneras-tu, si te le racontant, l'osois t'importuner de l'éclaircir, mon ame, 54 Sa couple reiettant sur l'exécs de ma flame.
THESEE.
Dy ce qu'il te plaira, tu ne peux m'ofiFencer De chose que ce soit qui te tombe au penser, 57 Eusses-tu coniuré ma perte, ma riiine, le te doy le rayon du iour qui m'illumine.
ARIADNE
Ha! que tu me déplais, de tant ramenteuoir 60 Ce qui n'est pas plaisir, ains le moindre deuoir.
Que ta rare vertu de l'vniuers mérite: [423]
Doncque tu me promets n'estre point éconduite?
THESEE.
63 Non, par ce firmament.
ARIADNE
lure par ce baiser.
Dont ie vay mon ardeur langoureuse appaiser.
^ THESEE.
D'abondant mon honneur, & ma foy ie t'oblige, 66 Résoudre, (le pouuant) ce doute qui t'aflige.
ARIADNE
Depuis vn peu de iours, ton visage changé, Coniecture de moy le courage étrange, 69 Cette extrême ferueur d'amitié violente,
D'heure en heure deuient plus débile, & plus lente,
258 ARIADNE. [v. 671-711
A l'œil se diminue, & de même se fond,
72 Qu'au leuer de Phœbus la neige d'vn haut mont, Ta parole n'a plus vn air de gaillardise, Tes froids ebrassemens me sentent la feintise :
75 0 qu'il est bien aisé de iuger, où le cœur, . Porte d'affection, & où est la rancœur, Qu'on discerne de loin l'amitié véritable,
78 D'auecques la contrainte, au lit, & a la table: Las! i'ay sur le suiet mon esprit diuisé. Tantôt çà, tantôt la, seule i'ay deuisé
81 De mille occasions, & n'en treuue pas vne, Conforme d'apparence a ce mien infortune: Sinon que du respect méprise ie me sois,
84 Que l'honneur mérité de moy tu ne reçois, [424]
Que trop de priuauté commence à te déplaire, Thésée, que cela ne te rende aduersaire,
87 le baiseray tes pas, humble, si tu le veux, Diuin ie t'ofi'riray de l'encens, & des vœux, le ne te parleray qu'a tes genous courbée,
90 Et pardonne a l'erreur où ie serois tombée. Et me remets en grâce, & fidelle promets, Ainsi qu'au précèdent de m'aymer désormais.
THESEE.
93 La peur de Tauenir vaine te représente De ce qui ne peut estre vn image présente, Agréable à mes yeux plus que le premier iour,
96 le t'ayme, mais comment? d'vn idolâtre amour: le doute, t'embrassant, du bon-heur de mon aise. Mon corps est tout de flame, & mon ame de braise:
99 laçoit que la grandeur du faix de mes soucis Diuertisse par fois le cerueau mal-rassis : Me force de surseoir ces mignards exercices, 2 Qui même si fréquents émoussent leurs délices, Vn tems veut s'appliquer aux affaires, vn tems. Au deuoir coaiugal, que de moy tu pretens.
ARIADNE
5 Quel soin franc de danger si viuement te presse?
THESEE.
Mon père surchargé d'ennuis, & de vieillesse. Qui m'estime perdu, qui premier que sçauoir 8 L'effet de ton secours le Cocyte ira voir. [425]
ARIADNE
Espère mieux mon heur, l'assistance diuine Te le préseruera de la bonne Eleusine, 11 Quand es-tu résolu de retenter les flots?
le m'en vay consulter l'auis des matelots, Retourne s'il te plaist m'attendre dans la tente.
ARIADNE
14 Ne me fay donc mourir vn long siècle d'attente. THESEE, l'y seray de retour aussy soudain que toy, 0 Cieux ! ô terre ! ô Cieux ! ô innocence 1 ô foy !
17 0 pariure exécrable! ô lâche trame ourdie D'vn perfide complot, ains de la perfidie; 0 plus méchant amour, auteur de ce forfait !
20 Ne sçaurois-ie arracher de mon âme ton trait ? Ne sçaurois-ie sauner, qui le pouuoir me donne De luy faire sentir ma cruauté félonne:
23 Ha ! Barbare, impiteux, tu renforces mes fers. Et ma peine, & ma voix, en la plaignant ie pers, Ariadne vouée à ta rage implacable,
26 Par la faim consommée imprimera ce sable; Si de quelqu'vn des Dieux le secours ne suruient. Qui le iuste party de l'innocence tient.